Étiquetté ‘sociale-démocratie’
Les beaux draps
Citations, Littérature — Article écrit par Vae Victis le 14 janvier 2012 à 17 h 19 minCéline, c’est Tocqueville en argot. La gauche culturelle ne retient que sa forme vaguement laxiste, le dynamitage de la forme classique. Les Belles Lettres volent en éclat sous ses coups de boutoir. Mais au-delà de la littérature, Céline c’est aussi le plus grand sociologue de son époque. Il aura perçu les aspirations profondes de tout un peuple, de tout un continent même. C’est la sociale-démocratie post seconde guerre mondiale qu’il nous peint sous ses saillies. Le communisme pour petits-bourgeois rêvant de fonctionnariat. C’est le programme De Gaulle, Mitterrand, Sarkozy qui s’étale sous les yeux dès 1941.
Pays femelle vénère raclée…
Céline, Les beaux draps ; p. 17
Tous les Français sont de gaulistes [sic] à de rares loustiques exceptions. De Gaulle ! ils se pâment. Y a six mois ils entraient en crise quand on leur parlait des Anglais. Ils voulaient tous les refoutre à l’eau. Y en avait plus que pour Ferdonnet. À présent c’est tout pour Albion, par Albion, sous Albion… Qu’est-ce qu’on risque ? Au fond c’est plus qu’une bande de singes, des velléitaires jacassiers, des revendicateurs gâteux. Ils savent plus ce qu’ils veulent sauf se plaindre. Gueuler ! Et c’est marre ! Ça finit par tomber du ciel ! Revendiquez ! Nom de Dieu ! C’est la loi ! Le plus grand condé du monde ! La bonne jérémiade hébraïque comment qu’ils l’ont adoptée ! Vous voulez plus des Anglais ? Râlez !…
Vous voulez plus des patrons ? Râlez !
Vous voulez refaire la Pologne ? Râlez !
La Palestine ? Le Kamtchatka ? Le Bois de Boulogne et la Perse ?
Râlez de plus en plus fort !
En voulez-vous des Pommes de Terre ? de la Lune et du Patchouli ? du triporteur ? de la langouste ? Vous cassez pas la tête… Râlez !
Pour finir la révolution faudrait qu’on leur offre le moulin, la petite crécelle à prières, et que c’est tout écrit dessus, les doléances en noir sur blanc, les espoirs, les exigences… comme au Congrès du Lama… Ils tourneraient ça tout en marchant, en processionnant pour que ça tombe… Chacun son petit moulin d’éternelle revendication… ça ferait un barouf effroyable, on pourrait plus penser qu’à eux…
« Je suis l’Homme conscient !… j’ai des droits !… j’ai des droits !… » Rrrrrrrr ! Rrrrrr ! Rrrrr !… « Je suis opprimé !… Je veux tout !… » Rrooouuuu !… RrOOOUUUU !… Ça serait définitif tel quel… On serait apaisé dans un sens. On pourrait plus placer un mot. Le Rroooouuuu… éteindrait tout.
Ibid, p. 22
Je connais le plus honnête homme de France. Il se donne un mal ! Il se dépense ! Il est maître d’école à Surcy, à Surcy-sur-Loing. Il est heureux qu’au sacrifice, inépuisable en charité. C’est un saint laïque on peut le dire, même pour sa famille il regarde, pourvu que l’étranger soit secouru, les victimes des oppressions, les persécutés politiques, les martyrs de la Lumière. Il se donne un mal ! Il se dépense ! Pour les paysans qui l’entourent c’est un modèle d’abnégation, d’effort sans cesse vers le bien, vers le mieux de la communauté. Secrétaire à la Mairie, il ne connaît ni dimanche ni fête. Toujours sur la brèche. Et un libre d’esprit s’il en fut, pas haineux pour le curé, respectueux des ferveurs sincères. Faut le voir à la tâche ! Finie l’école… à la Mairie !… en bicyclette et sous la pluie… été comme hiver !… vingt-cinq, trente lettres à répondre !… L’État civil à mettre à jour… Tenir encore trois gros registres… Les examens à faire passer… et les réponses aux Inspecteurs… C’est lui qui fait tout pour le Maire… toutes les réceptions… la paperasse… Et tout ça on peut dire à l’œil… C’est l’abnégation en personne… Excellent tout dévoué papa, pourtant il prive presque ses enfants pour jamais refuser aux collectes… Secours de ci… au Secours de là… que ça n’en finit vraiment pas… À chaque collecte [45] on le tape… Il est bonnard à tous les coups… Tout son petit argent de poche y passe… Il fume plus depuis quinze ans… Il attend pas que les autres se fendent… Ah ! pardon ! pas lui !… Au sacrifice toujours premier !… C’est pour les héros de la mer Jaune… pour les bridés du Kamtchatka… les bouleversés de la Louisiane… les encampés de la Calédonie… les mutins mormons d’Hanoï… les arménites radicaux de Smyrne… les empalés coptes de Boston… les Polichinels caves d’Ostende… n’importe où pourvu que ça souffre ! Y a toujours des persécutés qui se font sacrifier quelque part sur cette Boue ronde, il attend que ça pour saigner mon brave ami dans son cœur d’or… Il peut plus donner ? Il se démanche ! Il emmerde le Ciel et la Terre pour qu’on extraye son prisonnier, un coolie vert dynamiteur qu’est le bas martyr des nippons… Il peut plus dormir il décolle… Il est partout pour ce petit-là… Il saute à la Préfecture… Il va réveiller sa Loge… Il sort du lit son Vénérable… Il prive sa famille de 35 francs… on peut bien le dire du nécessaire… pour faire qu’un saut à Paris… le temps de relancer un autre preux… qu’est là-bas au fond des bureaux… qu’est tout aussi embrasé que lui question la tyrannie nippone… Ils vont entreprendre une action… Il faudra encore 500 balles… Il faut des tracts !… Il faut ce qu’il faut !… On prendra sur la nourriture… il compte plus ses kilos perdus… Il rentre au bercail… il repasse à l’action… prélude par une série de causeries… qui le font très mal voir des notables… Il va se faire révoquer un jour… Il court à la paille… En classe il souffre pour ne rien dire… Tout de même il est plein d’allusions surtout pendant l’Histoire de France… Il leur fait voir que c’est pas rose aux mômes de la ferme à Bouchut d’être comme ça là, d’ânonner sur les preuves de 4 et 4, 8… et les turpitudes de Louis XVI pendant que peut-être là-bas au Siam y a un innocent qui expire dans les culs de basses fosses à nippons !… que c’est la pitié de notre époque… la jemenfouterie du cœur humain… Il en pousse des sacrés soupirs, que toute la classe est malheureuse… Il se relance dans les démarches… Il demande audience au préfet… lui plutôt timide de nature… Il l’engueule presque à propos de son petit coolie… qu’est là-bas tout seul et qui souffre dessous 400 millions de chinois… Il sort tout en ébullition… excédé… hurlant aux couloirs… ça lui fait un drôle de scandale. Je l’ai rencontré, c’était en Mai, au coin de la rue de Lille et de Grenelle, il ressortait encore d’une démarche auprès de l’Ambassade des Soviets, toujours à propos de son nippon… Il avait tapé pour venir, pour faire les soixante pélos, deux commerçants de son village. Savoir comment ça finirait ! où l’emporterait sa passion !… On peut pas dire qu’il est juif, Bergougnot Jules il s’appelle, sa mère Marie Mercadier. Je les connais depuis toujours. Il est en confiance avec moi. Je peux en avoir avec lui. C’est un honnête homme.
— Dis donc, que je lui dis, un peu Jules… Tu veux pas me rendre un service ?…
— Ça dépend qu’il me fait… Je me méfie !… Avec les gens que tu fréquentes !… Enfin ça va, dis toujours…
— C’est pour Trémoussel qu’est mouillé… Tu sais ? “la Glotte” ? Il s’est fait faire… Il est pas bien avec les flics… Il a manifesté à Stains… Il a cassé un réverbère…
— Tant pis pour lui, c’est un salaud !…
— Pourquoi tu dis ça ?
— Je le connais !… On a été grives ensemble… On a fait trois ans au 22… J’ai jamais pu l’encaisser… Il est pas parti à la guerre ?
— Non il est trépané de l’autre…
— Y en a des trépanés qui retournent…
— Oui mais pas lui, il se trouve mal, il a des crises…
— Il se trouve pas mal pour faire le con !…
— Mais c’est pour les juifs qu’il milite !… C’est pour eux qui s’est fait poirer, c’est pour l’assassin de l’ambassade…
— Ça fait rien c’est une vache quand même !…
— Pourquoi que tu lui en veux comme ça ?… C’est bien la première fois, dis, Jules que je te vois haineux pareillement… et quelqu’un qu’est dans tes idées… qui souffre aussi pour la cause…
— C’est vrai dis donc t’as raison… Je peux pas le blairer le Trémoussel !… On était camarades de lit… C’est pas un méchant garçon… mais il a quelque chose d’impossible…Jules il est foncièrement honnête et consciencieux et tout scrupules… ça le chiffonnait ma remarque… Il fit encore un effort.
— Eh bien tu vois au fond je vais te dire… Trémoussel je le connais bien !… ça doit être ça qui m’empêche… J’ai vécu trois ans côte à côte… les autres je les ai jamais regardés… je les connais pas pour ainsi dire… Et puis, tiens, je vais te dire toi grande gueule ! maintenant que je te regarde un petit peu… T’es pas beau ma saloperie ! T’es encore plus infect que l’autre… Ah ! Dis donc taille que je te revoie plus !… J’ai des relations moi tu sais !… Je te la ferai remuer, moi, ta sale fraise !…
Je voulais pas envenimer les choses… Je voulais pas d’esclandres dans la rue… surtout à ce moment-là… Je suis parti par la rue du Bac… Il a pris le faubourg Saint-Germain… Je l’ai jamais revu Jules… C’était un parfait honnête homme, il se dépensait sans compter. Il se donnait un mal, un souci ! Jamais vu pareil apôtre pour les choses qui le regardaient pas. C’était pas la gloire des honneurs, ça l’avait pas intoxiqué, même pas officier de la rosette.
Ibid, p. 33 – 34
L’ouvrier il s’en fout d’être aryen pur ! métis ou bistre ! de descendre de Goths ou d’Arthur ! pourvu que son ventre ne fasse pas de plis ! Et précisément ça se dessine… Il a d’autres chats à fouetter ! Qu’est-ce que ça peut bien lui faire d’être de sang pur ou de mélange ? Pourquoi pas marquis de Priola ? duchesse des Gonesses ? [...]
Le Peuple autrefois il avait, pour patienter, la perspective du Paradis. Ça facilitait bien les choses. Il faisait des placements en prières. Le monde tout entier reposait sur la résignation des pauvres “dixit Lamennais”. Maintenant il se résigne plus le pauvre. La religion chrétienne est morte, avec l’espérance et la foi. « Tout en ce monde et tout de suite ! ». Paradis ou pas !… Comme le bourgeois, comme le juif. Allez gouverner un petit peu dans des conditions pareilles !… Ah ! C’est infernal ! Une horreur ! Je veux bien l’admettre. La preuve c’est que personne y arrive plus. [...]
Les damnés de la Terre d’un côté, les bourgeois de l’autre, ils ont, au fond, qu’une seule idée, devenir riches et le demeurer, c’est pareil au même, l’envers vaut l’endroit, la même monnaie, la même pièce, dans les cœurs aucune différence. C’est tout tripe et compagnie. Tout pour le buffet. Seulement y en a des plus avides, des plus agiles, des plus coriaces, des plus fainéants, des plus sots, ceux qu’ont la veine, ceux qui l’ont pas. Question de hasard, de naissance. Mais c’est tout le même sentiment, la même maladie, même horreur. [...]
Le peuple il a pas d’idéal, il a que des besoins. C’est quoi des besoins ? C’est que ses prisonniers reviennent, qui aye plus de chômage, qu’on trouve des boulots soisois, qu’on aye la sécurité, qu’on se trouve assuré contre tout, le froid, la faim, l’incendie, qu’on aye les vacances payées, la retraite, la considération, la belote et le pousse-café, plus le cinéma et le bois de rose, un vache smoking tempérament et la pétrolette d’occasion pour les virées en famille. C’est un programme tout en matière, en bonne boustiffe et moindre effort. C’est de la bourgeoisie embryonne qu’a pas encore trouvé son blot.
Ibid, p. 38 à 47
Ça suffit pas la misère pour soulever le peuple, les exactions des tyrans, les grandes catastrophes militaires, le peuple il se soulève jamais, il supporte tout, même la faim, jamais de révolte spontanée, il faut qu’on le soulève, avec quoi ? Avec du pognon. Pas d’or pas de révolution. Les damnés pour devenir conscients de leur état abominable il leur faut une littérature, des grands apôtres, des hautes consciences, des pamphlétaires vitrioleux, des meneurs dodus francs hurleurs, des ténors versés dans la chose, une presse hystérique, une radio du tonnerre de Dieu, autrement ils se douteraient de rien, ils roupilleraient dans leur belote. Tout ça se paye, c’est pas gratuit, c’est des budgets hyperboliques, des tombereaux de pognon qui déversent sur le trèpe pour le faire fumer. Il faut étaler les factures, qui c’est qui dèche ? C’est à voir. Pas de pognon, pas de fifres, pas de grosses caisses, pas d’émeutes par conséquent. Pas d’or, pas de révolution ! [...]
C’est hors de prix la Police qui prépare une Révolution, la pullulation d’émissaires, asticoteurs de griefs, des mille rancœurs à la traîne, retourneurs de fiels.
Ibid, p.48
C’est là le hic, le point sensible, le “ne-pas-se-mouiller” paysan, c’est là qu’il faut pousser au crime ! à plein orchestre ! que l’or entre en transe et comment ! La vieille Bastille et ses neuf tours, serait toujours au poste, altière, hautaine, formidable, et ne gênerait vraiment personne, pas plus que Fresnes ou l’île de Ré, si les Banques, les démons de Londres, n’avaient pas fait le nécessaire, enflammé la viande saoule à temps, déchaîné l’émeute, le carnage, soulevé l’ouragan des ragots, les torrents de bave conventionnels, l’ébullition de la frime du sang. L’arrière-petit-fils de Louis XIV serait encore à l’Élysée, Marie-Antoinette révérée par tous les enfants des écoles, patronne de l’élevage des agneaux, si Pitt avait pas insurgé les petits scribouilleux de l’époque, pourri la noblesse à gaga, versé les ronds à pleines hottes, soudoyé la cour et les champs, les mères abbesses et les bourreaux… Sans or les idées ne sont rien.
Ibid, p. 49
Pour le peuple le Communisme c’est le moyen, l’astuce d’accéder bourgeois illico, à la foire d’empoigne. Sauter dans les privilèges, tranquille, Baptiste une fois pour toutes. La Cité future pour Popu c’est son pavillon personnel avec 500 mètres de terrain, clos soigneusement sur quatre faces, canalisé si possible, et que personne vienne l’emmerder. Tout ça enregistré devant notaire. C’est un rêve de ménagère, un rêve de peuple décadent, un rêve de femme. Quand les femmes dominent à ce point, que tous les hommes rêvent comme elles, on peut dire que les jeux sont faits, que grandeur est morte, que ce pays tourné gonzesse, dans la guerre comme dans la paix, peut plus se défendre qu’en petites manières, que les mâles ont plus qu’à entrer faire leur office de casseurs, saillir toutes ces mièvreries, abolir toutes ces prévoyances. Ça sera-t-y des jaunes ? des blancs ? des noirs ? des purs ? des compliqués ? Est-ce qu’on périra dans la noce ? C’est bien possible, c’est même probable. Toujours est-il que ça sera des hommes et des butors, des dominants qu’iront pas demander aux grand’mères comment faut rêver dans la vie, qui seront disposés comme des ours.
Ibid, p.59
Faut pas du grand communisme, ils comprendraient rien, il faut du communisme Labiche, du communisme petit bourgeois, avec le pavillon permis, héréditaire et bien de famille, insaisissable dans tous les cas, et le jardin de cinq cents mètres, et l’assurance contre tout. Tout le monde petit propriétaire. [...] Votons mesquin, voyons médiocre, nous serons sûrs de pas nous tromper. Voyons le malade tel qu’il se trouve, point comme les apôtres l’imaginent, avide de grandes transformations. Il est avide de petit confort.
Ibid, p.66
Quel est l’autre grand rêve du Français ? 99 Français sur 100 ? C’est d’être et de mourir fonctionnaire, avec une retraite assurée, quelque chose de modeste mais de certain, la dignité dans la vie. Et pourquoi pas leur faire plaisir ? Moi j’y vois pas d’inconvénient. C’est un idéal communiste, l’indépendance assurée par la dépendance de tout le monde.
Ibid, p.67
Martine Aubry, lectrice assidue de Céline, la preuve :
Bien sûr on peut pas supprimer, l’usine dès lors étant admise, combien d’heures faut-il y passer dans votre baratin tourbillant pour que le boulot soye accompli ? toutes les goupilles dans leurs trous, que vous emmerdiez plus personne ? et que le tâcheron pourtant crève pas, que ça tourne pas à sa torture, au broye-homme, au vide-moelle ?… Ah ! C’est la question si ardue… toute délicate au possible. S’il m’est permis de risquer un mot d’expérience, sur le tas, et puis comme médecin, des années, un peu partout sous les latitudes, il me semble à tout bien peser que 35 heures c’est maximum par bonhomme et par semaine au tarabustage des usines, sans tourner complètement bourrique.
Ibid, p.70
Étiquetté : argot, Beaux draps, Céline, sociale-démocratie, TocquevillePourquoi les grands bourgeois sont-ils de « gauche » ?
Citations — Article écrit par Vae Victis le 16 mai 2011 à 9 h 00 minIl est des préjugés ancrés dans notre esprit, schémas marxistes ingurgités dès l’enfance, et qui au jour d’une analyse superficielle paraissent justes. Les riches seraient de droite, les pauvres de gauche. Cette assertion semble couler de source.
Fascisme Fun dans Le commerce équitable vue de gauche relève pourtant que le Nouvel Obs, hebdomadaire possédant une ligne éditoriale à gauche, est parsemé de réclame pour des articles de luxe. Audi, Ralph Lauren, montres Omega, c’est le Fouquet’s qui s’invitent au gueuleton des « amis des pauvres ».

Le philosophe Thomas Molnar nous propose une analyse pour expliquer ce phénomène :
Raymond Aron remarquait dans un de ses cours en Sorbonne qu’il est souvent étonné de trouver parmi les chefs de grandes entreprises, publiques ou privées, une absence de convictions politiques auxquels ils se tiendraient avec fermeté. « Comme les choses seraient plus faciles si ceux qui détiennent la puissance économique savaient clairement la politique qu’ils veulent ! En fait, la majorité d’entre-eux veulent que le gouvernement leur assure un climat tranquille dans lequel ils n’auraient qu’à faire marcher les affaires. » Naturellement, faire marcher les affaires dans le monde d’aujourd’hui (ou d’hier) réclame aussi une bonne publicité, non seulement pour les produits mais aussi pour les personnalités et les idées à la mode des dirigeants. L’historien Pierre Gaxotte relève de Louis XVI, Necker, que pour effacer dans l’esprit des gens le fait de son origine modeste et promouvoir ses idées, il offrait de généreux banquets aux philosophes et aux publicistes considérés comme « avancés ». La générosité de Necker lui valut la réputation d’un homme éclairé. Maintenant comme alors se mêle à cette préoccupation l’espoir d’une influence publique et de bonnes relations en haut lieu, que l’on peut plus facilement acquérir en se rendant populaire auprès de ceux qui créent l’image publique de leurs concitoyens. D’où le nombre d’hommes d’affaires connus qui le deviennent encore plus par les prix littéraires qu’ils dotent, les fondations culturelles qu’ils organisent, les revues intellectuelles à la mode qu’ils financent, les bonnes causes qu’ils parrainent. Le fait que de tels foyers culturels soient des foyers révolutionnaires ne les rend que plus attrayants pour les hommes d’affaires : le succès leur est assuré, car plus ce genre de revues, de journaux, de fondations, etc., prétendent défendre la cause des classes pauvres (soit-disant le centre d’intérêt de l’idéologie révolutionnaire), plus on les achète, plus on les lit, plus on les admire, et plus les hommes d’argent et d’influence de la haute société ou de la bourgeoisie d’affaires s’en font les promoteurs.
Un coup d’œil sur des journaux comme Le Monde, l’Express, et le Nouvel Observateur en France, Espresso en Italie, Der Spiegel en Allemagne, l’Observer et le Guardian en Angleterre, etc., suffit pour se convaincre de cette dualité : le ton révolutionnaire et le caractère partisan des textes coexiste tranquillement avec de la publicité pour des fourrures, des bijoux, des voitures, des objets d’art, des croisières de luxe. Manifestement, ce ne sont pas les classes laborieuses que les éditeurs et leurs financiers veulent atteindre, mais la clientèle riche. Celle-ci de son côté trouve une distraction à s’informer du contenu et du style de la révolution – non qu’ils y aient nécessairement réfléchi et qu’ils se soient ralliés aux objectifs révolutionnaires ; le plus probable est qu’ils veulent se tenir au courant des dernières nouveautés, des modes de toute espèce, des événements et des hommes qui font l’actualité.
Ces observations ne sont pas seulement valables en ce qui concerne les journaux, mais aussi les livres, les jurys internationaux, les festivals de cinéma, etc. Sartre, Simone de Beauvoir, Jean-Luc Godard, Mary McCarty, Norman Mailer, ALberto Moravia, Günther Grass, Kenneth Tyman, etc., forment une république des lettres internationales liée à la grande industrie par des firmes comme Olivetti, Fiat, Les fondations Ford et Rockfeller, et entretiennent la mode de la révolution par l’alliance de la finance et du monde littéraire.
La Contre-révolution – Paris, Coll. « 10/18 », Union générale d’éditions, 1972. P. 92 à 95
Deux articles méritant d’y porter quelques intérêts lui sont consacrés :
- La croisade de Thomas Molnar contre le monde moderne
- Thomas Molnar ou la supériorité de la culture

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