Étiquetté ‘Peter Green’
L’Occident et les guerres médiques
Citations, Histoire — Article écrit par Vae Victis le 30 septembre 2012 à 13 h 57 minDavid avait marché contre Goliath et l’avait vaincu, contre toute attente. En fin de compte, cette masse écrasante qu’était la machine de guerre perse – rien d’aussi redoutable n’était paru au Proche-Orient, depuis la fin de l’empire assyrien – n’était pas invincible : la leçon portait ses fruits. Dix ans après Marathon, lorsque la Grèce fit face à une invasion dont l’échelle faisait de l’expédition de Darius une simple razzia côtière, le souvenir encore intact de la victoire fit combattre Athènes, Sparte et leurs alliés. Si l’on s’en était tenu à un calcul rationnel, c’était une pure folie. Ceux qui se considéraient comme des réalistes à long terme – dont les prêtres du temple oraculaire de Delphes et les chefs de presque toutes les cités-Etats de Grèce septentrionale et des îles de l’Egée – jugèrent, comme les politiciens français de Vichy en 1940, que toute résistance était inutile et que la «collaboration» était la seule réponse possible à la menace perse. Logiquement, ils avaient raison. Mais les grandes victoires de l’esprit humain contre les malheurs ne se remportent pas par le simple jeu de la logique, comme Thémistocle et Churchill l’ont bien vu. La seule raison ne suffit pas.
Vers le milieu du VIe siècle, juste avant que le conquérant perse Cyrus n’envahît l’Ionie, le poète Phocylide de Milet écrivait : « Une polis sur un promontoire, si elle est bien gardée, vaut mieux, si petite qu’elle soit, que Ninive frappée de folie. » Bien que l’lonie succomba et Milet – seule parmi les cités ioniennes – conclut un traité avec l’envahisseur, Phocylide avait absolument raison sur le long terme. Ceci est une vérité centrale que l’on ne devrait jamais oublier, lorsqu’on étudie les guerres médiques . Ces dernières années, grâce au travail spectaculaire des archéologues et des savants orientalistes, notre connaissance de la Perse achéménide s’est considérablement accrue. Nous sommes aujourd’hui en mesure d’évaluer Darius, Xerxès et leur civilisation avec une meilleure compréhension et moins d’à-priori qu’un « enquêteur » comme Hérodote ne pouvait le faire, quelle que fût par ailleurs son ouverture d’esprit. Notre vision n’est plus la calomnie xénophobe produite par les témoignages biaisés des Grecs : nous devrions plutôt nous défendre aujourd’hui des excès d’enthousiasme sans discernement.
Ceux dont l’esprit penche naturellement vers l’autorité tendent à être fascinés par l’empire achéménide, précisément pour les raisons qui ont poussé les Grecs à lui tenir tête : une administration centrale monolithique (à défaut d’être toujours efficace), l’absolutisme théocratique, l’absence d’opposition politique (sauf à l’occasion des intrigues de palais, souvent sanglantes) et une administration provinciale confiée à des satrapes débonnaires (aussi longtemps, du moins, que leurs administrés ne faisaient pas d’embarras et payaient régulièrement leurs impôts). Arnold Toynbee est allé jusqu’à suggérer que tout aurait été bien mieux pour les Grecs s’ils avaient perdu les guerres médiques : l’unité et la paix imposées auraient pu les empêcher de gaspiller leurs énergies en guerres intérieures absurdes (et en causes locales désespérées), jusqu’à leur absorption par la bienveillante pax romana d’Auguste. Ce que ces théories refusent de comprendre, c’est que l’ensemble des concepts de liberté politique et intellectuelle, et de l’Etat constitutionnel (si inefficace et corrompu qu’il puisse être par ailleurs), a dépendu d’une chose : du fait que les Grecs, quels qu’aient été leurs motifs, ont décidé de s’opposer au système de l’absolutisme palatial propre à l’Orient, et qu’ils l’ont fait avec un succès remarquable. L’Europe moderne ne doit rien aux Achéménides. Nous pouvons bien admirer son architecture imposante (mais écrasante) et contempler avec une sorte de respect craintif la grande Apadana de Persépolis, avec ses merveilleux bas-reliefs. Reste que la civilisation qui pouvait produire de telles choses nous est presque aussi étrangère que celle des Aztèques, et pour des raisons assez semblables. La Perse achéménide ne nous a laissé ni grande littérature ni grande philosophie : son unique contribution à l’humanité a été, de façon assez caractéristique, le zoroastrisme. A l’instar de Carthage, elle perpétuait une culture fondamentalement statique, axée sur le statu quo théocratique et opposée (sinon carrément hostile) à toute forme de créativité originale.
Peter Green, Les guerres médiques ; Editions Tallandier ; p. 34 à 36
Étiquetté : Grèce, guerre, Occident, Perse, Peter GreenLes Cyniques d’Alexandrie à Mai 68
Citations, Histoire — Article écrit par Vae Victis le 21 janvier 2012 à 18 h 10 minMichel Onfray dans Cynismes. Portrait du philosophe en chien nous offre sa vision de ce courant philosophique ayant mauvaise réputation. Les Cyniques s’opposent à la famille, à la cité, aux règles de vie de la civilisation, et promeuvent la libération de l’individu de toute entrave pour qu’il s’appartienne véritablement. Ils se veulent superbement transgressifs, un pied de nez aux institutions, aux usages et aux gens établis.
Diogène, le plus célèbre des Cyniques, fera penser au personnage d’Archimède le clochard, interprété par Gabin, qu’il a certainement inspiré. Un hurluberlu apostrophant son monde sur la place publique, un fort en gueule s’imposant par sa gouaille, et donnant des leçons de philosophie en faisant la manche. Sale, repoussant, mais se voulant porteur d’une certaine sagesse, qu’il se fait plaisir à prodiguer en jouant des tours, et en insultant les passants avec un sens de la formule qui fait mouche.
Les Cyniques comme Archimède n’entendent pas se laisser réduire en esclavage ni par le travail ni par leurs devoirs envers leur famille, leur patrie ou leurs dieux. Mais si Onfray perçoit que l’homme de loisir, dans l’Antiquité, ne peut atteindre ce statut supérieur, synonyme de liberté, qu’en exploitant le travail d’esclaves. Ce qu’il condamne aussi. Il ne propose pas de solution pour un droit à la paresse de masse, cohabitant avec ces nécessités triviales, qui sont : se nourrir, se vêtir, se loger. Un athée comme lui ne croit tout de même pas à la manne envoyée par Yahvé, la Providence, ou à un nouvel Eden ? Alors, si nous devions appliquer les recettes des Cyniques, qui donc pourvoirait à ces commodités ?
Il n’apporte pas de réponse, pas plus que les Cyniques. Se voulant autonomes, indépendants de la société, ils sont en fait les parasites qu’elle héberge en son sein. Comme les hippies, soixante-huitards, gauchistes, anarchistes, autonomes, alter et mouvements contre-culturels de toutes les époques, les Cyniques vivent de la générosité publique. De la société même qu’ils agonisent d’insultes.
A la question de la liberté, les Cyniques apportent une réponse infantile qui consiste à se laisser-aller à leurs désirs sans y apporter le moindre frein. L’anarque considère de même que la liberté est sa propriété, et comme eux il se défait des entraves qui la menace, mais contrairement aux Cyniques, il ne se veut pas la créature tolérée d’un monarque ou d’une société, le bouffon qui fait rire. En comparaison l’anarque entend défendre sa liberté en se jouant des rouages du système, tout en restant indépendant de lui, toujours prêt à recourir aux forêts pour s’éclipser si les choses se tendent par trop. L’anarque parait intégré mais il ne l’est pas, il le laisse paraître pour se dégager un espace de liberté. Tandis que le Cynique affecte le détachement alors qu’il est totalement intégré à la société, mendiant son attention et ses subsides.
Peter Green, dans son excellent ouvrage sur l’époque hellénistique D’Alexandre à Actium, s’étendant entre le règne d’Alexandre le Grand et la conquête romaine de l’Egypte, nous offre dans un chapitre thématique des remarques d’une remarquable lucidité sur ce courant intellectuel et sur tous ceux qui se sont établis sur les mêmes bases.
Il est facile d’énumérer les habitudes du cynique : pauvreté ostentatoire, licence sexuelle, mode de vie calqué sur celui des mendiants et des prédicateurs itinérants, mépris élémentaires pour toutes les normes et inhibitions sociales (ce qui autorisait, par exemple, à déféquer ou à se masturber en public), sans parler des responsabilités civiques. Il se vantait d’être un « citoyen du monde », revendiquant ainsi une protection universelle dans toutes les cités où il se rendait, et n’offrant que du vent en échange .[…] Dans ce contexte, on relève avec amusement que Diogène, le cynique par excellence, n’en considérait pas moins la loi comme essentielle à la vie de la cité et comme le fondement même de la civilisation : on soupçonne d’ailleurs que, en dépit d’un programme fort anarchique pour le reste, sa principale motivation en l’occurrence était de veiller à ce que la société qu’il attaquait continuât à lui assurer, à lui et à ses semblables, une protection suffisante.
Nous ne connaissons que trop bien, également, ce dont les cyniques avaient horreur : les formules de politesse, la superstition vulgaire, la propriété et le capital, le système de classes immuable, la censure, l’éducation aristocratique et la plupart des activités intellectuelles (par exemple, la musique, la géométrie et l’astronomie, rejetées comme « inutiles et superflues »). Quelque compréhension que l’on puisse éprouver pour certaines de ces haines, elles n’en laissent pas moins, dans leur ensemble, une impression terriblement négative. Les allégorisations cyniques elles-mêmes n’étaient pas dépourvues de ridicules[…]
Mais que défendaient , les cyniques ? Qu’envisageaient-ils au-delà de la pure protestation ? Quel était le but d’un tel mode de vie ? Le vrai bonheur, nous dit-on. Et comment atteindre ce bonheur ? En recourant toujours au moyen le moins onéreux et le plus simple pour satisfaire ses besoins naturels. Ce qui était naturel ne pouvait être ni honteux ni indécent ; on pouvait – on devait même- le pratiquer en public. Tout nomos qui prétendait le contraire était antinaturel et devait donc être rejeté. L’idéal était l’autosuffisance et l’indépendance (autarkeia) […]
Abstraction faite de l’utilisation de mots insidieux comme « naturel » et « antinaturel », qui tendent à noyer le poisson, on tourne en rond : le seul objectif de ce mode de vie est de faire sa propre réclame. On adoptait ce mode de vie pour être heureux, et le bonheur se définissait par ce mode de vie : la boucle est bouclée. Éludant les vrais problèmes, le recours aux concepts sociaux de « naturel » ou d’ « éhonté » donne simplement au cynique un prétexte pour faire un pied de nez à la société qu’il rejette. Là encore, l’acte de rejet n’a d’autre fin que lui-même ; il ne véhicule aucune proposition positive. Pis encore, la prétendue autosuffisance des cyniques est une imposture flagrante. En dernière analyse, ces hommes vivaient en parasites tolérés de la société qu’ils condamnaient. Même la célèbre expression de Diogène parlant de « falsifier la monnaie », métaphore de l’action sociale, est révélatrice à cet égard : à la différence de tous ceux qui esclaves rebelles siciliens compris, décidaient de frapper leur propre monnaie, la seule ambition de Diogène était de déprécier ce qui existait déjà.[…] les cyniques ne peuvent vivre et prêcher à la manière cynique que parce que l’ordre établi abhorré continue d’exister, et seulement grâce à l’attitude libérale des poleis grecques qu’ils exècrent. Ce comportement ne nous est pas étranger aujourd’hui.
[…]
Il ressort de toutes les anecdotes qui nous sont parvenues à propos de Diogène un goût pur et simple pour l’exhibitionnisme
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Le vrai problème du cynisme était qu’il n’allait guère au-delà d’un flot de critiques morales à fondement incertain, dirigées contre un système social imparfait mais stable. Les cyniques ne proposaient aucune solution de rechange pour la bonne raison que leurs poses anarchistes dépendaient du maintien du système. Pis encore, ils étaient dépourvus de toute intelligence économique. Les cyniques n’accomplissaient par eux-mêmes aucun travail productif, et n’accordaient aucun éloge à ceux qui s’en chargeaient. Aussi l’aspect révolutionnaire du mouvement – comme de tant d’autres de l’époque- se réduit-il, après analyse, à des sornettes intellectuelles.
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« Dans la vie et la littérature du IIIè siècle », écrit Dudley, « les cyniques jouèrent un rôle important, mais ils font étrangement peu parler d’eux après l’an 200 avant J-C. ». Pour quelle raison ?
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Mais ce qui sonna véritablement le glas du cynisme en Grèce après 200, et mit fin à tous ces pieds de nez dissidents, anarchiques ou intellectuels, à l’ordre bourgeois, fut la perturbation de cet ordre même, et la prise du pouvoir par une puissance étrangère. Après Cynoscéphales (197), la plaisanterie commença sans doute à tomber à plat. Après Pydna (168), plus personne ne riait ; et après le sac de Corinthe (146), ces rebelles auraient dû, pour poursuivre leur lutte contre l’autorité, s’en prendre à la puissance monolithique de Rome, ce dont ils s’abstinrent soigneusement.
Lorsque le cynisme réapparaît à la fin du Ier siècle avant J-C., à Rome – et le lieu de cette résurrection n’est pas insignifiant – il a pris les traits d’un mouvement littéraire aseptisé, touchant de jeunes et riches puritains et des exhibitionnistes vertueux, qui aimaient à agacer leurs contemporains en affichant des vertus rustiques, un régime végétarien, et des vêtements d’une usure ostentatoire, des accessoires scéniques qui comprenaient la cape raide de crasse, la besace et le bâton de mendiant. « Allons, laisse cela », écrivait un critique irrité, « laisse des armes qui ne sont pas faites pour toi. L’œuvre des lions est une chose, celle des boucs barbus en est une autre ». L’ uniforme de la contestation , quelle que fut sa valeur, avait été ravalé au rang de costume pour l’amusement de quelques rentiers oisifs : comme toujours, seul le riche pouvait se permettre de jouer au pauvre.
Le cynisme , en fait, offre un excellent exemple de mouvement protestataire, de contre-culture, rattrapé par l’Histoire.
[…]
Au milieu de toutes les balles à blanc que les cyniques tirèrent contre la structure de leur société, on peut au moins mettre au crédit d’un des leurs d’avoir porté un coup réel à l’inégalité des sexes.
Peter Green, D’Alexandre à Actium, Robert Laffont Bouquins, p. 670-675
Étiquetté : Cynisme, démocratie, Empire romain, Grèce, Liberté, Onfray, Peter Green, subversion
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