Étiquetté ‘muray’
(…) l’arbre baroque qui cache la prison.
Citations — Article écrit par Vittorio le 13 janvier 2013 à 22 h 21 minJe ne résiste pas à l’envie de vous proposer ce texte de Muray qui date de 2004, et dont il faut relire 15 fois l’introduction et la conclusion si on n’a pas bien compris où tout cela mène et quel en est l’enjeu. Pour ceux qui en doutent, cet article de D. Theillier et les exemples qu’il donne concernant l’actualité de ce sujet aux USA (paragraphe La police de la pensée homosexuelle).
Le mariage transformé par ses célibataires mêmes
Par-delà le néo-mariage, et quelques autres revendications divertissantes, c’est la réduction au silence du moindre propos hétérodoxe qui se profile, c’est l’écrasement légal des derniers vestiges de la liberté d’expression, c’est la mise en examen automatique pour délit de lucidité.
Le mariage est une invention qui remonte à la plus haute antiquité. Je parle du mariage à l’ancienne, cette institution conformiste, vermoulue et petite-bourgeoise qui véhicule depuis la nuit des temps « les valeurs hétéro-patriarcales et familialistes » pour m’exprimer comme Christophe Girard et Clémentine Autain. Sauf erreur de ma part, cette mémorable conquête n’a pas été arrachée, l’arme à la main, de nuit, dans la précipitation et sous la menace des pires représailles, par une petite bande de fanatiques de la nuptialité bien décidés à se servir de la lâcheté des uns, de l’ambition des autres, de la démagogie tremblotante de tous, pour faire triompher leur cause. Nulle part ce type de mariage ne paraît avoir été imposé par la force. Ni en jetant à l’opinion publique un fatras précipité de raisonnements contradictoires afin d’extorquer d’elle, par sondage, une approbation apeurée. Il n’est pas davantage le fruit d’une volonté claironnée de mettre à genoux le pouvoir politique. Aucun gouvernement, à ma connaissance, n’a cédé aux partisans de la conjugalité dans la crainte de se voir accusé de gamophobie (du grec gamos, mariage).
Y a-t-il même eu « débat », à propos de cette importante « question de société », chez les Égyptiens pharaoniques, à Babylone, en Inde, à Lascaux, entre psychanalystes lacustres, sociologues troglodytes, militants de l’un ou l’autre bord ? En a-t-on discuté, dans le désert de Chaldée, à la lueur de la Grande Ourse ? A-t-on menacé de ringardisation les adversaires de cette nouveauté ? Les a-t-on accusés de ne rien comprendre à l’évolution des mœurs, de s’accrocher à des modèles désuets, d’alimenter la nostalgie d’un ordre soi-disant naturel qui ne relève que de la culture ? La Guerre des Games (de gamos, mariage, je ne le répéterai plus) a-t-elle eu lieu ?
Il semble bien que non. La chose, c’est horrible à dire, s’est faite toute seule, suivant la pente de l’espèce, laquelle sait si bien jouer sur les deux tableaux pour protéger ses intérêts, manier en même temps la carotte et le bâton, l’appât et l’hameçon, le désir de satisfaction sexuelle des individus et ses propres nécessités vitales de perpétuation, et emballer cela dans les mirages vaporeux de la pastorale romantique.
On a tout essayé, par la suite, avec le mariage. On l’a plié dans tous les sens. On a tâté de la polygamie, de la bigamie, de la monogamie, de l’adultère, du divorce à répétition, du mariage forcé, du mariage civil, du mariage religieux, du mariage d’argent, du mariage raté. On a même vu des mariages heureux. On a vu des mariages stériles et d’autres féconds, des unions dramatiques et des noces de sang. On en a fait des vaudevilles et des tragédies. Avec des placards pleins d’amants, des cocus en caleçon, des maîtresses acariâtres. Le mariage, en résumé, n’a été inventé que pour fournir des sujets de romans et pour assurer la chaîne sans fin des générations ainsi que le veut l’espèce.
Il n’en va pas exactement de même du futur mariage homosexuel, dont la genèse aura laissé tant de traces, à l’inverse de l’autre, qu’il sera aisé de la reconstituer. C’est que cette nouveauté ne va pas de soi, comme d’ailleurs la plupart des opérations expérimentales de notre temps. L’époque moderne, dont l’essence même est le soupçon dans tous les domaines, explose en cette affaire dans une sorte d’opéra-bouffe stupéfiant où la mauvaise foi et le chantage se donnent la réplique inlassablement. C’est d’abord le code civil qui a été instrumenté. On a prétendu qu’il n’y était stipulé nulle part que le mariage était réservé aux personnes de sexe opposé. Les homosexuels militants se sont engouffrés dans cet « oubli » pour exiger, au nom de l’égalité des droits, « l’accès des gays et des lesbiennes au mariage et à l’adoption ». L’exigence d’égalité est la grosse artillerie qui renverse toutes les murailles de Chine. La marche sans fin vers l’égalité absolue remplace, chez les minorités dominantes et furibondes, le défunt sens de l’Histoire. Pour ce qui est du code civil, d’abord paré de toutes les vertus, il n’a plus été qu’une sorte d’opuscule diffamatoire sitôt qu’on découvrit l’article 75, qui détermine que le mariage consiste à « se prendre pour mari et femme ». Peu soucieux de logique, les militants de la nouvelle union conclurent aussitôt à l’urgence d’une refonte de ce code que, l’instant d’avant, ils portaient aux nues. Et, en somme, puisque la loi est contre les homos, il faut dissoudre la loi.
Dans le même temps Noël Mamère, bonimenteur de Bègles, agitait son barnum ; et les notables socialistes se bousculaient au portillon de l’avenir qui a de l’avenir dans l’espoir de décrocher le titre de premier garçon d’honneur aux nouvelles épousailles. Le terrorisme et la démagogie se donnaient le bras sur le devant de la scène. On « déconstruisait » en hâte le mariage à l’ancienne. On affirmait qu’il est aujourd’hui « en crise » quand la vérité est qu’il l’a toujours été, par définition, puisqu’il unit deux personnes de sexe opposé, ce qui est déjà source de crise, et que, par-dessus le marché, il les soumet à des postulations contradictoires, le mensonge romantique et la vérité procréatrice. On rappela, contre les réactionnaires qui lient mariage et reproduction, qu’il n’en allait plus ainsi depuis la révolution contraceptive (ce qui ne pouvait manquer, ajoutait-on, de rapprocher les comportements homos et hétéros), quand c’est en fait depuis toujours, et dans toutes les civilisations, que l’on a cherché, certes avec moins d’efficacité technique qu’aujourd’hui, à réguler la fécondité, c’est-à-dire à autonomiser la sexualité par rapport à la « reproduction biologique ».
En quelques jours apparurent les étonnantes notions de « mariage fermé » (antipathique, hétéro) et de « mariage ouvert » (sympathique) puis « universel » (supersympa). On publia des sondages dans lesquels la société française déclarait qu’elle était d’accord pour applaudir aux évolutions de la société française, mais de grâce, qu’on arrête de lui brailler dans les oreilles. Les partisans du néo-mariage expliquèrent à la fois qu’il ne fallait pas interpréter leur demande comme une volonté de normalisation ou comme un désir d’imitation mais qu’il y avait de ça quand même, et que d’ailleurs ils se moquaient des institutions dont ils étaient exclus, sauf que le seul fait d’en être exclus leur apparaissait comme un outrage. Réclamant en même temps le droit à la différence et à la similitude, exigeant de pouvoir se marier par conformisme subversif et pour faire « un pied de nez à la conception traditionnelle du mariage » (comme l’écrivent encore les impayables Christophe Girard et Clémentine Autain), ils affirmaient aussi que ce même mariage, à la fois convoité et moqué, revendiqué pour être rejeté, et de toute façon transformé s’ils y accédaient jusqu’à en être méconnaissable, serait un remède souverain contre « l’alarmant taux de suicide » qui sévit chez les jeunes homosexuels, ce qui laisse supposer que ces derniers se suicident tous par désespoir de ne pouvoir convoler officiellement. On aurait pu imaginer d’autres motifs.
Mais ces réflexions tomberont très bientôt sous le coup des lois anti-homophobie qu’un gouvernement vassalisé par les associations se prépare en toute sottise à faire voter. Mieux vaut donc se taire. Par-delà le néo-mariage, en effet, et quelques autres revendications divertissantes (suppression de la mention relative au sexe sur les papiers d’identité afin d’en terminer avec les « problèmes kafkaïens rencontrés par les individus de sexe mixte, hermaphrodites, transsexuels, transgenres », ou encore « dépsychiatrisation des opérations de changement de sexe »), c’est la réduction au silence du moindre propos hétérodoxe qui se profile, c’est l’écrasement légal des derniers vestiges de la liberté d’expression, c’est la mise en examen automatique pour délit de lucidité. Il est urgent que personne ne l’ouvre pendant que se dérouleront les grandes métamorphoses qui s’annoncent, dont ce petit débat sur l’effacement de la différence sexuelle est l’avant-propos. Le néo-mariage, dans cette affaire, n’est que l’arbre baroque qui cache la prison.
Étiquetté : homosexualité, libertarés, murayPhilippe Muray, catholique à sens unique
Littérature — Article écrit par Vittorio le 3 novembre 2011 à 22 h 09 minSoyons honnête, l’ouvrage de Maxence Caron « Philippe Muray, la femme et Dieu » est absolument brillant. Évitant les écueils sur lesquels tout ouvrage prématuré dédié à Muray risque d’échouer (paraphrases inutiles, éloges tristes, thèses stériles et haines laborieuses), le livre de Caron contredit également les hypothèses que j’avais avancées pour expliquer ce en quoi Muray ne pouvait être considéré comme un romancier, ou plutôt, il les retourne pour démontrer l’évidence qui se trouvait devant moi sans que jamais je ne puisse la saisir, telle la lettre volée de Poe.
Le pari était celui-ci : non pas trouver ce pourquoi ou en quoi Muray se trompe, et par là risquer de poser un doute sur l’ensemble de l’oeuvre de Muray, mais prouver ce par quoi Muray se limite qui est aussi ce par quoi Muray s’explique entièrement. J’avais avancé l’idée que Muray était allergique par nature à la modernité, ce qui expliquait une forme de manque d’empathie (cette formule limitée est on le verra révélatrice) envers le monde moderne, et donc par là, au fond, le caractère paradoxalement et intuitivement incomplet de celui-ci décrit par Muray. L’échec de l’oeuvre romanesque de Muray étant la clé de voûte de cette problématique. Maxence Caron met le doigt sur la plaie : Muray était moderne. Il l’a été dans ses débuts avant-gardistes (proximité avec Sollers, avec les courants hyper-intellectualisés des années 70) et dans ce qu’il a gardé de l’ »esprit » de cette époque, une espèce de vision donjuanesque, libertaire, jouisseuse de la vie, sous diverses formes mais essentiellement celle de l’art et de la sexualité. L’explication de Caron consiste à établir de le fait que Muray usait de la théologie catholique uniquement comme moyen littéraire et que, conséquence directe, sa sexualité comme sa vision de l’ art avaient quelque chose s’apparentant au nihilisme, extrêmement proches de celles d’une secte païenne, c’est à dire comme des choses pouvant supporter par elles-mêmes l’absence de Dieu. Caron utilise pour cela des parallèles limpides avec le film « La voie Lactée » de Bunuel, admiré par Muray, qui contient presque totalement dans ses transpositions l’espèce de « limite » murayenne, de la messe orgiaque primitive des débuts de la chrétienté et de ses premières sectes à la phrase de fin du Christ, « Je suis venu vous apporter un glaive » qui, déclamée hors contexte, les autres phrases du Christ notamment sur l’amour et le pardon, perd de son ambiguïté pour laisser entendre qu’en effet le catholicisme peut se concevoir comme une arme intellectuelle, une arme parfaitement efficace et prometteuse dont les arts et les artistes ont pu faire usage avec le brio que l’on sait, mais qui met de côté le caractère total de la foi, l’altérité se concevant de ce mouvement double, séparation puis compassion, c’est à dire retour vers Dieu. La sexualité et l’art selon Muray n’ayant au final pour unique but, dans ce premier mouvement diviseur, qu’eux-mêmes, ressemblant beaucoup trop à la réduction du sujet désiré à ses organes pour -malgré d’enchanteresses circonvolutions érotiques- se différencier de l’indifférenciation dont Muray ne cesse de répéter avec raison qu’elle est la substance de la post-histoire. Si l’érotisme c’est la séparation, que dire d’une séparation se limitant à la jouissance de l’autre conçu presque qu’uniquement comme autre sexe ? Que dire de l’art dont le sujet n’est finalement que secondaire face à l’oeuvre ?
Caron étudie d’une manière extrêmement intelligente et précise « Minimum Respect » qui, en dehors de son magnifique prologue et du côté fun de certains de ses poèmes, donnait l’impression d’une chose bâclée, usée, voire pénible dont le lecteur de Muray fait peu de cas, comme embarrassé. En fait, les poèmes étudiés, « Ce que me dit ton cul » et « Mémoires », démontrent que si l’arme catholique de l’intelligence discriminante et anti-lyrique (la séparation à coups de glaive, c’est à dire la clairvoyance de la volonté de fusion des croyances païennes) fonctionne à merveille, notamment grâce à l’humour, la foi de Muray (foi comme appel vers Dieu) est elle par contre extrêmement pauvre et même absente, et donc le sexe devient mécaniquement une échappatoire, en réalité une voie sans issue. Se faisant, l’anti-lyrisme murayen se fait lyrisme de la sexualité et mène à un mur. Cependant, avec une lecture attentive, ces poèmes laissent apparaitre une certaine tristesse, une forme de nostalgie, comme s’il n’était pas dupe d’un manque qui ne se réduit pas à la joyeuse bagatelle libertaire. Cet aveu se saisit dans les derniers vers : le cul véritable dont Muray fait l’éloge appartient bien à une femme réelle, et que celle-ci, vue comme être, peut se révéler médiatrice de cet au-delà du cul, c’est à dire dans l’amour pour une personne réelle. Ainsi Muray réintègre in extremis dans son œuvre, comme en conclusion discrète, cette « empathie » toute humaine (« Essence » dit Caron évidemment plus justement) dont j’ai parlé et qui faisait défaut au Muray romancier, c’est à dire au Muray véritablement croyant, bien que Muray se limite là encore au simple constat d’un amour indispensable à la sexualité et ne peut qu’avouer son incapacité à toute renaissance supérieure, véritablement spirituelle. Au moins cela aura été dit, et l’usage du « nous » dans ces dernière lignes signent également l’appartenance de Muray à ce monde libertaire, Muray dont l’oeuvre peut alors se voir comme la « lutte du père contre le fils que la modernité lui a fait dans le dos » (écrit Caron), c’est à dire le monde de Festivus.
Bien entendu on ne saurait rendre coupable Muray des conséquences de sa génération, mais au moins saisit-on ce dont il n’aura réussit à se défaire et qui constitue le bruit de fond de ses livres, ainsi les titres de « Moderne contre Moderne » ou « Exorcismes spirituels » empruntent une toute autre perspective que celle que donne Muray en première lecture, et Caron en vient à poser l’idée qu’au-delà de ces enchaînements de modernités coupables, la critique que fait Muray réintroduit encore l’absence de l’essence divine, par la façon dont Muray érige cette critique comme une autre fin en soi. Brillant, vous disais-je.
Bref on touche là à exactement, je pense, ce que tout bon lecteur assidu de Muray ressentait : la force d’un intellectualisme de combat jouissif en même temps qu’ une forme de nihilisme dans une approche sexuelle trop ressemblante à un paradis perdu pour être honnête, mais que le génie artistique arrive à maquiller en… subversion. L’erreur de Muray étant de vouloir absolument former un ensemble autonome où finalement l’absence de Dieu n’est plus douloureuse, péché originel de tout moderne (c’est ce que je ressentais avec la formule « différenciation, piège à con »).
Un lecteur assidu rétorquera d’emblée « Mais le rire tout de même ! ». En effet, le rire, utilisé et décrit chez Muray presque autant sinon plus que l’érotisme, semble pouvoir être assimilé à une forme de la foi, du moins d’un quelque chose de l’ordre de l’approche sensible du divin. Oui et non, et Caron ne néglige pas cette approche : si le rire permet en effet de restituer le ridicule de l’homme, dans une vision « descendante » – se placer aux côtés de Dieu, dès la Chute, il ne permet pas le mouvement inverse, ascendant, d’où l’homme appelle ce Dieu qui lui manque, cet ascenseur étant l’amour, donc la foi véritable. On peut considérer que si l’œuvre de Muray est totale dans cette vision descendante, elle ne pouvait l’être qu’au prix d’un volontaire oubli de ce double du rire. Certes, l’amour a été galvaudé par l’époque, même s’il n’est pas question pour elle d’un amour pour Dieu, mais le terrain est miné. On me dira qu’il en est de même du rire- qui n’est évidemment pas le rire-dont-on-parle. Tout cela est recevable, mais c’est à mon avis la force de ce livre, des perspectives de champs critiques et créatifs s’ouvrent.
Étiquetté : muray
Différenciation piège à cons
Littérature — Article écrit par Vittorio le 10 octobre 2011 à 17 h 44 minIl a dit toute la vérité, c’est même son tort, il n’a dit que cela
Attribué à Lacan à propos de Jung.
Pour poursuivre sur l’actualité murayenne, je vais digresser- pas tant sur l’ouvrage en lui-même d’Alexandre de Vitry « L’invention de Philippe Muray » que sur la critique qu’en donne Juan Asensio -à laquelle je souscrit presque entièrement. Asensio met en effet le doigt sur le principal défaut du livre de Vitry : son obsession laborieuse-qui tient lieu de fil conducteur- à vouloir démontrer que Muray est bien un écrivain. A vrai dire je ne m’étais pas vraiment posé la question à ce sujet, mais étant donné le succès relatif mais suffisamment inquiétant de l’accueil récent de Muray dans les médias , il me semble que cette question, ou en tout cas la façon dont de Vitry s’en empare comme agité d’un réflexe-alors même qu’on ne lui a rien demandé, constitue un début de piste. L’acharnement à vouloir démontrer que Muray était un écrivain comme s’il s’agissait là de lever le quiproquo a quelque de chose d’effectivement révélateur, de l’ordre du lapsus.
Pour Asensio, la réponse est simple : Muray n’est pas un écrivain au sens où il n’était pas romancier. Et en effet, la façon dont Vitry esquive totalement, par l’usage assommant des truismes concernant le statut d’écrivain et sa réalisation à travers son œuvre, l’échec esthétique des romans de Muray, est symptomatique. Vitry n’aurait pas eu à démontrer que Muray était un écrivain si Muray avait été un romancier de génie, c’est à dire quelqu’un qui ne conclue pas. Il est impossible pour l’époque de ne pas conclure, et l’accueil d’un Muray également romancier aurait été bien plus tiède que ce que l’on observe aujourd’hui. Or la détestation totale de l’époque par Muray; détestation en son sens juste, et d’ailleurs extrêmement précoce de l’aveu de Muray lui-même, constitue paradoxalement la faille par laquelle l’époque s’engouffre pour le célébrer.
Si Muray s’est différencié en décrivant l’indifférenciation des individus d’aujourd’hui à travers son œuvre, Muray reste malgré lui captif de l’époque comme en négatif. La particularité des grands romanciers n’étant pas seulement de décrire eux aussi leur époque, c’est à dire également de s’en différencier, que de se différencier d’eux-mêmes, ce que Muray n’a pu faire étant lui-même hermétique à ses charmes pourrait-on dire de naissance. En bref, Muray n’a pas pu dire Homo Festivus c’est moi. Il faut en effet être un minimum séduit, attendrit, exigeant, ou « en empathie » avec les acteurs anonymes de la modernité pour saisir leurs troubles existentiels et être enfin un romancier. L’échec de Muray à faire réellement exister ses personnages dans ses romans en est la démonstration qui n’a, à partir de ce que je viens d’écrire, rien de surprenant. C’est l’ironique rançon de sa radicalité.
A partir de là, rien d’étonnant non plus à ce qu’une certaine insignifiance empoigne les thuriféraires médiatique de Muray, à travers leurs bavardages, ne saisissant pas que l’absence de nuance est un des traits majeurs de ce temps, et que cette différenciation murayenne « totale » après laquelle ils courent ou dont il se réclament pour faire passer leurs pilules antimodernistes frelatées, n’est plus dans leur bouche qu’un artifice de plus et qu’en creux, s’ils le recyclent sans scrupules, c’est parce qu’ il était pour eux-et heureusement pour eux- un mauvais romancier avant d’être un génial essayiste.
PS : on peut même se demander s’ils ne désirent pas à travers leurs poussifs éloges que l’on fasse l’économie de sa lecture, des fois qu’on la complète par celle des romanciers qu’il honorait.
Étiquetté : muray
Rentrée Murayenne
Actu — Article écrit par Vittorio le 7 septembre 2011 à 13 h 34 minEn ces mois de rentrée vont paraître trois ouvrages dédiés à Philippe Muray :
-Un « recueil » dirigé par Jacques de Guillebon et Maxence Caron intitulé « Philippe Muray« , avec 39 contributeurs, et plusieurs textes de Muray issus de son journal inédit, aux Editions du Cerf, pour octobre. Cela sent un peu l’opportunisme, les contributeurs semblent être les mêmes que ceux qui ont publiés sur le site officiel de Muray après son décès. On s’y intéressera surtout pour les quelques inédits de Muray lui-même.
- »L’Invention de Philippe Muray« », éditions Carnets Nord, sortira en septembre, par Alexandre de Vitry. Là, ça sent énormément l’opportunisme, les interventions de l’auteur à la radio m’ont parues grossières et stupides, paraphrases laborieuses voire carrément à côté de la plaque entre deux ricanements entendus. Ce garçon ira loin.
- »Philippe Muray, la femme et Dieu » – Essai sur la modernité réactionnaire, chez Artège pour octobre, par Maxence Caron. Le titre en lui-même est prometteur, mettant le doigt sur l’essentiel, les quelques interventions de Caron à la radio m’ont totalement séduites, bref, l’ouvrage qui me parait être de très loin le plus intéressant.
-Pas de nouvelles sur la publication des colossaux carnets de Muray, prions pour que, s’ils arrivent tard-peut-être en 2012- ils soient complets, ce qui me parait malheureusement douteux…
A noter : cette émission de radio de France Culture de juin 2011, avec de-trop courts- extraits inédits d’interviews de Muray (par Assouline et Angelier, dont je n’ai pas réussi à retrouver les archives originelles) et de nombreux contributeurs (dont ceux cités plus haut).
NB : j’en ferai des comptes-rendus sur mon vieux blog dès que je les aurai lus
Étiquetté : murayHarry Brown contre les journalistes
Cinéma — Article écrit par Vittorio le 13 février 2011 à 22 h 21 minQue reste-t-il quand tout a disparu ? Voilà une question que ne risquent pas de se poser les lamentables critiques qui ont déposé leurs « papiers » sur le chef d’œuvre « Harry Brown » de Daniel Barber. « Nauséabond », « rance », « vomitif », « nauséeux », « outrancier », et j’en passe. Que l’on ne s’y trompe pas, les critiques positives, enthousiastes, existent également. Le point commun étant qu’ils affirment tous que la « face sociale » a été évacuée. C’est évidemment faux (mais ils ne risquent pas de l’admettre, étant donné que c’est bien l’absence de ce service public qu’est la sécurité qui pousse Harry à mener son expédition, eux si prompts à réclamer cet alibi pour les exactions des criminels). Mais ce n’est pas le problème.
Voilà le problème : alors que l’intégralité des médias se consacre exclusivement, jour et nuit, à ne produire que du discours moral, social, positif, progressiste, tolérant, compréhensif, s’indignant du manque d’indignation pacifiste, ils n’ont pas compris que le sujet de ce film, c’est eux. Non pas tant les médias, ou leurs rouages les journalistes, que le discours du Bien -auquel ils sont désormais identifiés et qui interdit qu’on les distingue les uns des autres- qu’ils propagent (1). Eux qui voient des victimes partout et s’offusquent qu’un tel film manque de nuances !
N’ayant pas compris qu’une civilisation n’existe que par la coexistence du Bien et du Mal, et les valeurs qui s’en dégagent, ils ne risquent pas de saisir que la violence nihiliste dite des banlieues n’est que la compensation de ce discours lisse et onirique d’un monde privé du péché originel et de tout ce qu’il suppose dans la construction d’un individu. En quoi un individu peut-il se distinguer de la massification d’un tel discours, appelé à juste titre discours unique ? Rien. Je veux dire par là rien en propre. Et lorsqu’un individu est privé de cette capacité à distinguer le bien du mal, il ne peut plus que faire appel au nombre pour identifier quelque chose, ce nombre étant incarné par les médias, c’est à dire l’écran. L’image. La télévision. Et qu’est-ce qu’il y trouve ? Le discours du Bien (2).
Absolument aucune des critiques que j’ai lues n’a relevé les cinq premières minutes de ce film, cette limpide scène d’ouverture. Deux délinquants à moto se filment avec un téléphone portable en train de tirer sur une mère qui promène une poussette. Plus tard, l’intrigue ne progresse que parce qu’un autre criminel a filmé un autre crime de la même façon. Un vieux lieutenant d’une misérable maffia locale en fait d’ailleurs le reproche à une de ces jeunes recrues. Le réalisateur ne fait là, par ces « détails » que relever ce qui distingue radicalement la criminalité d’autrefois de celle qui s’installe. Et donc de l’unique repère de ces jeunes (et de tout le monde). Point, justement, de social, d’économique, de déterminisme, de rousseauisme dégénéré. Il n’y a d’ailleurs, malgré le périple sanglant d’Harry Brown, aucunement l’idée qu’il n’apporte par l’autodéfense une quelconque solution pérenne. La paix est installée, mais on s’en doute, provisoirement. D’ailleurs, vers la fin, la conférence de presse, mensongère, rassurante, morale, tout en Bien solutionnant, s’entend alors que la caméra s’attarde sur des plans larges de la cité. Le discours onirique recouvre là encore le réel. Tout peut recommencer.
Une autre scène met la puce à l’oreille : le dealer qui se filme en train de baiser une junky, et ne semble trouver de la satisfaction qu’à se repasser les images sur sa télé. Il est loin, on le sait, d’être le seul à s’adonner à ce genre de pratique. La destruction de la distinction-dans tous les domaines- des hommes et des femmes ayant été opéré, leur coït ne produit plus le moindre plaisir, seul réside, comme preuve que quelque chose a eu lieu, l’image filmée puis projetée. le seul repère. C’est vrai puisque ça passe à la télé. La jouissance, la seule qui reste, est de faire passer sur un écran ce qui ne passe pas à la télé du Bien. Un événement immoral réel filmé. C’est le seul tabou encore valide. Alors on va créer du mal dans le seul but de le filmer et de le regarder via l’écran. La violence dite gratuite n’a pour but que ce viol de l’écran-discours du Bien.(3)
D’ailleurs, lorsque la télé lâche par mégarde un peu de ce réel entaché de mal, on s’en offusque. De la diffusion, pas du mal. Comme on a pu le voir cette semaine avec cette séquence la guerre en Irak dans un JT, dans laquelle un sergent de l’armée américaine perd ses jambes en sautant sur une mine. Courriers de téléspectateurs : il ne faut pas diffuser ça. La guerre, on est contre. Mais pas parce que c’est mal, parce que c’est réel et que ça peut être diffusé.
Je ne cherche nullement ici à excuser les petits caïds. Pour moi ce sont des merdes. Seulement voilà, la solution aux problèmes, si solution il y a, ne peut être entièrement contenue dans l’autodéfense, l’arrêt de l’immigration, la critique de l’Islam, la justice efficace ou la relance économique. C’est que les causes de ces maux sont à chercher de l’autre côté. Du côté de ce qu’est devenu le Bien. Ce Bien là est un nihilisme. Les critiques cinéma de gauche (pléonasme) peuvent bien réclamer du social, faire comme si tout le discours n’était pas déjà entièrement et totalement social, maternant, engagé, massifié, tolérant et maboul, ils sont l’incarnation de cet onirisme du Bien, ils sont la cause et la garantie, eux et leurs clones, de la perpétuation de ces crapules, leurs cousins en nihilisme.
Ils ne s’y sont pas trompés en voyant dans Harry Brown leur pire cauchemar.
(1) tout ceci est bien évidemment compris dans les thèses de Muray et de Baudrillard, dont les mauvais lecteurs refusent de faire le lien entre Paris-Plage (la déréalisation consentie comme victoire du Bien onirique) et les tournantes. Filmées, les tournantes.
(2) que ceux qui voient dans ce texte une volonté de faire de la télé une bonne télé me relisent : c’est exactement le contraire; de toute façon, la télé est déjà en train de crever d’elle-même, c’est bien, mais ça traine
(3) Les victimes, ainsi, aux yeux de leurs bourreaux, ne sont que des seconds rôles, voire des pitch, comme on dit, des opportunités de scènes, et plus elles sont effectivement faibles, ou déclarées telles par le discours du Bien, plus elles sont recherchées. Les racailles de chez nous déclarant d’ailleurs clairement qu’ils lynchent quelqu’un parce que « c’était une victime ».
NB : on complètera le visionnage d’Harry Brown par celui d’ « A very british gangster », sur le pathétique Dominic Noonan et ses mignons, dont le rêve n’est pas d’être un criminel, mais un criminel filmé, exactement comme cet autre braqueur franco-arabe qui a pondu un livre, et dont le rêve lamentable, par delà ses saccages, n’était que de rencontrer son mentor : Michael Mann, ou quand le réel recherche là encore l’adoubement par la fiction, une espèce de recherche en paternité virtuelle, autre signe des temps, tout autant symbolique…
Étiquetté : Journalisme, muray
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