Étiquetté ‘matérialisme’
Le « matérialisme » comme moteur du monde
Politique — Article écrit par Vae Victis le 26 septembre 2012 à 9 h 10 minLe plus souvent pour ses contempteurs le matérialisme désigne le « culte de la marchandise », la soif de possession, d’ostentation, le consumérisme, tout cela au détriment de la spiritualité qu’on peut assimiler à la croyance en Dieu, ou chez les gauchos la foi en des idoles telles que la Terre-Mère.
Alors que si l’on observe nos contemporains, en comparaison de nos ancêtres, on remarque qu’ils sont bien peu matérialistes. Ils se moquent des choses qu’ils achètent. Ils les entassent, ils les jettent, mais ils ont bien peu d’affection pour elles. Ils ne leur vouent aucun culte. Le grand combat dans la modernité ce n’est pas celui de la possession. Dans un pays où pour la plupart des gens l’arbitrage budgétaire se fait sur la destination vacances, entre les Maldives et la Tunisie, la possession est un enjeu assez mineur. Nous sommes rassasiés de biens matériels, ce qui en fait en contrepartie qu’ils n’ont jamais eu aussi peu de valeur aux yeux de leurs contemporains. Je connais fort peu de Français qui veulent faire carrière, qui sont des bourreaux de travail, qui sont comme ces Chinois prêts à se tuer à la tâche pour atteindre la prospérité. Ces Chinois sont dans une logique matérielle de possession, d’ostentation, d’œuvrer à la prospérité de leur famille pour être respectés. Car pour eux le respect se lie à l’argent, à la prospérité. Ce qui fait qu’ils travaillent dur et qu’ils construisent leur réussite, car c’est LE moyen de la reconnaissance sociale.

Les Français, les Occidentaux pour beaucoup, n’ont pas ces valeurs. Pour eux le grand combat quotidien est celui du social. C’est ce que nous disent toutes ces séries, qui à la suite de Friends, mettent en scène la vie de groupes d’amis. C’est aussi ce que nous dit Facebook, Twitter, les smartphones, le web 2.0, ect… Elles sont révélatrices d’un changement de mentalité. Autrefois les sitcoms se concentraient sur la vie familiale, mais la famille a éclaté. Elles se sont alors déportées sur ces trentenaires éternels adolescents, dont l’idéal de vie n’est pas du tout dans la possession, le matériel, mais au contraire dans l’immatériel. Ce qu’ils cherchent ce n’est pas la prospérité, l’affichage de leur réussite sociale, mais des choses complètement immatérielles : l’amour, l’amitié, le bonheur, l’épanouissement. Ce qui distingue un gagnant d’un perdant dans notre société, ce n’est pas l’épaisseur du compte en banque, mais le nombre d’amis sur Facebook. C’est pour cela que nous ne construisons plus rien, parce que n’avons plus cette volonté de bâtir, de transcender les siècles, mais seulement d’être aimés.

Il en va très différemment dans les sociétés moins favorisées. Bien que Benoît XVI décrive, en reprenant les clichés racistes et gauchistes, l’Africain sous son arbre à palabres comme un parangon de sagesse et de spiritualité, vivant dans en équilibre avec la nature, et rejetant le culte de la marchandise, la réalité en est évidemment toute autre. Si le tee-shirt à quatre sous est devenu le costume standard de l’Occidental, au contraire l’Africain porte sa richesse sur lui. Des pompes en croco, aux bijoux en or plus ou moins exubérants, en passant par les costumes aux couleurs parfois chamarrées, c’est un véritable festival. Le paraître, les signes apparents de richesse, sont tellement importants que le costume fait l’homme. C’est sur cette constatation que les sapeurs, comme pour conjurer les complexes, organisent des compétitions de mode masculine. Ils peuvent bien vivre à 20 dans des dortoirs miteux, n’avoir pas le sous, pourtant ils s’achètent des costumes, des pompes et accessoires, et s’adonnent à des exhibitions rappelant Bill Cosby dans le générique du Cosby Show, se trémoussant devant un public qui attribue la victoire au plus élégant.
Matérialistes nous le sommes excessivement peu. Et on peut le déplorer car tout en découle. Il suffit de nous comparer à la société traditionnelle d’avant les années 60. C’était une société d’ordres, les individus ne sont pas considérés par rapport à leur « merveilleuse » personnalité, mais par ce qu’ils possèdent. Chacun doit jouer le rôle que lui assigne la société, avec le costume d’étoffe dont il est tributaire, l’habitation, le mode de vie et la considération. Ainsi c’est encore en ordres qu’on rentre à l’église et dont on occupe les bancs, selon les marques de distinction que la société vous gratifie, selon la place que vous occupez en son sein. Et tout est à l’avenant. C’est une société où bien plus qu’aujourd’hui on respecte l’argent. C’est une société du paraître où l’important est de tenir son rang.
Aujourd’hui au contraire un individu habillé en haillons peut aussi bien être clochard que millionnaire. Le commercial à Darty porte le costume comme le PDG, tandis que les hommes puissants s’habillent en t-shirt. Les différences s’estompent. L’intérêt se porte sur le social, et non plus sur les marques de distinction.
Ce qui éblouit c’est l’opulence, l’abondance de nos sociétés. Il y a globalement beaucoup plus de marchandises, mais cela ne signifie pas que les cœurs soient sous leur charme. Je dirai même au contraire. La marchandise est tellement présente, que nous en sommes blasés. Là où elle hantait fiévreusement les rêves de nos anciens, nous lui opposons le plus souvent l’indifférence. L’abondance nous paraît naturelle car nous l’avons toujours connue. La meilleure preuve est que nous n’avons jamais autant investi dans l’humain, alors qu’autrefois on investissait dans la pierre. D’un côté l’humain, le social, le périssable. De l’autre la pierre, la construction, une volonté d’éternité. C’est pourquoi les siècles passés nous ont tant légués, et que nous laisserons si peu de choses dignes d’intérêt.

Jamais l’humain n’a eu autant de valeur, jamais il n’avait dominé la pierre ; c’est le propre de notre époque. Nous préférons verser des aides sociales pour remplir les estomacs et les salons, que de construire des cathédrales, des palais, des monuments de marbre, et multiplier les dépenses somptuaires. Nous sommes dans le périssable, dans le jetable, le court-terme. Dans la sacralisation de l’humain, « de la vie », diraient les cathos fin de race qui se sont convertis au gauchisme. Si nous étions en 1930, Bill Gates ne dilapiderait pas par centaines ses millions pour guérir les Africains des maux qui les inondent, il se ferait construire tout un arsenal de monuments gigantesques portant son nom.
Si l’Eglise était matérialiste, comme elle l’était à la Renaissance, elle laisserait crever les pauvres et construirait à la gloire de Dieu des cathédrales éclipsant celles du passé. Si aujourd’hui nos églises tanguent esthétiquement entre bunkers et silos à grains, c’est parce que l’Eglise n’a pas l’audace d’y mettre de l’argent. Aussitôt les catholiques outragés, en furie, hurleraient que cet argent serait mieux employé pour venir en aide aux indigents et aux immigrés. C’est l’abbé Pierre qui a gagné.
Si nous dépensions seulement le dixième de ce qu’a coûté n’importe quelle cathédrale, rapporté à notre PIB, et avec les techniques modernes, la plasticité du béton qui offre des possibilités assez phénoménales, nous pourrions édifier des merveilles. Mais pour cela, il faudrait vouloir en mettre plein les yeux.
Passer de l’église de bois à la cathédrale de pierre ne s’est pas fait sans résistance. Au Moyen-Age les matériaux avaient leur symbolique. Le bois était symbole de vie, de chaleur, tandis que la pierre et le fer étaient froids et considérés comme dotés de peu de qualité spirituelle. Pourtant la pierre et le fer se sont imposés partout, des murs aux piliers, jusqu’aux voutes et aux écrins de pierre pour les vitraux. Les églises sont devenues des monuments minéraux pour permettre d’atteindre des hauteurs inédites, et dresser les flèches des clochers dans un geste d’ostentation, qui dépasse de très loin le besoin d’espace nécessaire à une messe.
Pour prier on n’a certainement pas besoin d’œuvres d’art, pas de cathédrales, pas de décors richement sculptés. Au contraire cela éloigne du but premier : la prière, le recueillement, pour en faire un lieu de promenade. Je crois que ce sont les Cisterciens qui prescrivaient la plus stricte sobriété dans leurs monastères, justement pour éviter le matérialisme. Les premiers Chrétiens priaient les uns chez les autres et non pas dans des catacombes (où ils se faisaient enterrer comme tout à chacun). Les Amishs prient dans leurs granges en suivant la simplicité des premières communautés chrétiennes. Si les évêques, les bourgeois des villes, les papes ont construits des monuments aussi coûteux, aussi gigantesques, y mettant toute la technologie et leur savoir-faire de leur temps, se livrant à des compétitions puériles de hauteur, donnant lieu à ce qu’on appelle des querelles de clochers, ce n’est certainement pas uniquement par spiritualité. La spiritualité n’exige rien de tout cela. C’est au contraire par matérialisme. J’ai une grosse église, richement ornée, avec nombre de reliques, qui attirent le touriste et le pèlerin, donc je suis. Ce sont des monuments à l’orgueil des hommes qui les ont fait construire. Un orgueil démesuré engloutissant des fortunes. Nous, tout cet argent, nous le consacrons à notre prochain. Si ces prélats et bourgeois avaient moins voulus faire dans l’épate, le bling-bling, l’ostentatoire, ils en auraient fait autant.
Si on veut vraiment être étonné, voir jusqu’où pouvait aller le goût pour le paraître, il faut s’intéresser aux poulaines. Mode totalement farfelue du XIVème siècle qui a entrainé un allongement démesuré du bout des chaussures selon l’échelle sociale de son propriétaire. Les victimes de la mode – de rudes chevaliers – allant jusqu’à l’adopter sur leurs armures. Image-t-on quelques chose d’aussi peu pratique pour aller à la guerre ? Ces coquets allant jusqu’à faire confectionner des poulaines de fer (des solerets allongés), que les autres guerriers pourraient voir, pour signifier leur rang, leur position sociale. L’équivalent aujourd’hui serait moqué, et considéré comme de la démence, car nous privilégions presque toujours le pratique, l’utilitariste au matérialiste.

Au XVIème siècle, lorsque l’Inquisition demande des explications à Véronèse sur sa Cène, qui ne correspond pas à la sobriété de la scène des Evangiles, que répond-il ? Il répond que l’art du peintre consiste à ornementer les scènes, ce qui justifie pour lui les nains jongleurs et la multitude de personnages exotiques qui s’agitent autours du Christ et des apôtres. S’inspirant d’une scène mineure des Evangiles, La Cène devient alors Le repas chez Levi pour complaire à l’Inquisition. Le « réalisme » des scènes s’efface devant le goût pour le luxe.
De la même façon je suis convaincu que cette propension à représenter le Christ en croix est une vue d’artiste qui privilégie l’esthétique au sens. Que le Christ soit crucifié, cela n’a rien d’extraordinaire, c’était un châtiment commun dans l’Antiquité. Ce qui justifie la « bonne parole » c’est que le Christ soit ressuscité. Loin d’illustrer le sens des textes, ce qui aurait donné une scène assez plate, les artistes se sont laissés envahir par leur art pour créer des scènes douloureuses et magnifiques. Une tragédie visuelle, où les membres torturés et les chairs martyrisées sont sublimés dans les teintes de la douleur. La force de ces représentations surpassent le sens et masquent la Résurrection. Celle-ci n’est que peu représentée dans le catholicisme, au contraire des Christs tout puissants de l’Orthodoxie.
Un peu plus proche de nous, Versailles c’est le contraire de la sobriété. Un goût bling-bling, clinquant, où les surfaces sont massivement recouvertes de feuilles d’or jusqu’à la nausée. Des peintures sur des décors, posés sur des boiseries, et une couche d’or. Encore une. Ce palais si révéré par les Français est une apogée de l’ostentation dans un goût presque kitsch, où la monumentalité de l’architecture dorée sert la mégalomanie de son souverain. On peut s’en satisfaire, mais il devient alors difficile de décemment moquer le goût de Sarkozy pour le Fouquet’s.
Aujourd’hui nous devons notre relatif confort à l’effondrement du coût des équipements. Ils nous sont accessibles car produits en Asie, et seule la mondialisation nous le permet. Les gens achètent cela, car ils n’ont pas les moyens de faire de plus grosses dépenses. Car une très large part de leurs revenus va au social par les mécanismes de redistribution, encore et toujours la charité publique. L’humain contre l’ostentation.
Étiquetté : matérialisme, social
Tweeter ça
Facebook
Delicious


