Étiquetté ‘lit et ratures’
Littérature féminine
Littérature — Article écrit par Nicolas le 6 novembre 2012 à 15 h 49 min« Le plus grand, le seul ennemi de l’émancipation de la femme est la femme. »
Otto Weininger.
Je ne sais pas s’il y a une manière féminine d’écrire. Mais il y a sans doute une manière d’écrire pour les femmes.
J’ai lu Cinquante nuances de Grey. Les scènes sexuelles sont loin d’Henry Miller ou du Jin Ping Mei, et même loin du scandale que veulent y voir assez poussivement quelques trop intransigeants policiers des braguettes. L’important n’est absolument pas exprimé par ces moralistes ridicules.
Passons sur la pauvreté du vocabulaire, l’usage fréquent de poncifs et d’expressions toutes faites, la linéarité désespérante de tout cela, les phrases calibrées pour que même une lectrice de Biba en suive le mouvement et n’en oublie pas le début quand elle sera arrivée à la fin, passons sur les « whaou » et autres interjections ridicules qui ponctuent le texte, et passons même sur l’abandon d’à peu près toute proposition relative. Ce n’est pas là l’important non plus, quoi qu’en disent Richard Millet ou Renaud Camus.
L’important, à mon sens, c’est que cela me rappelle furieusement la manière d’écrire d’une cousine, pour laquelle je relis quelquefois des textes qu’elle arrive même à faire éditer chez de petits mais vrais éditeurs. On repérerait sans doute la même chose chez un Musso, une Gavalda ou un Lévy, qui ont tous compris qu’il n’y avait plus guère que des lectrices, et qui se sont adaptés. Mais E. L. James a poussé le constat au bout de sa logique : c’est une femme, elle écrit pour des femmes, le sait, et que ce soit un art consommé ou une simple manière d’écrire ce qu’elle aimerait lire, c’est redoutable en son genre.
Trois procédés sont plus aisément repérables et omniprésents, que je retrouve, à la réflexion, chez (presque) toutes les femmes qui écrivent autour de moi, même si c’est souvent à des degrés moindres :
— D’abord une certaine attention aux petites choses. Mais nous ne sommes pas du tout dans le something out of nothing ou dans la trivialité d’un passage de Joyce avec son contrepoint lyrique. Bien au contraire, le détail quotidien a une valeur par lui-même, non par sa trivialité : dans cette littérature-là il est important de proposer à sa colocataire « un doliprane ou un advil », pour prendre mon exemple dans le premier chapitre. Cette vie quotidienne n’appelle jamais autre chose, elle n’est ni symbole, ni image, ni ne vaut en tant que telle dans un but esthétique ; le détail semble juste là pour ancrer l’écriture dans le réel, dans la vie quotidienne de la lectrice, pour démentir d’avance toute littérarité, sans doute jugée avec raison trop élitiste pour la mère de famille, — puisqu’on parle à propos de ce livre de mom porn. D’ailleurs les noms des deux médicaments sont traduits, ce qui n’avait rien d’évident, mais on comprend que Nyquil ou Tylenol n’auraient justement rien dit de son quotidien à la lectrice française en mal d’identification.
— Aidée par cette attention à des détails pratiques, à des situations banales, à des actions quotidiennes sans intérêt mais mentionnées expressis verbis, la narratrice entretient un constant dialogue intérieur, se regarde, se jauge et est volontiers sévère avec elle même. Les situations sont ainsi dans un état de tension perpétuelle entre l’image qu’elle donne d’elle-même, ou qu’elle suppose objectivement donnée par ses actes et lisible par les autres personnages, et ce qu’elle serait intérieurement, ce qu’elle ressent, ce qu’on appellerait une sorte de vérité du personnage si tout cela ne relevait pas plus de Psychologies magazine que de Thomas Bernhard. Comme certaines femmes que nous pouvons croiser, cette narratrice obsédée par le regard des autres se pense presque sans cesse pataude, lourde, « pas à sa place », mal coiffée ou mal habillée ; la surveillance est constante. Ainsi, toujours dans le premier chapitre, la narratrice prénommée Anastasia trébuche ridiculement en entrant dans le bureau de Grey qu’elle est venue interviewer, se voit tomber, se dit maladroite, s’en afflige, se demande ce qu’il peut en penser… Bien plus : cet incessant jeu où Anastasia se désole de l’inadéquation entre ce qu’elle ressent et ce qu’elle donne à voir par ses actes s’étend aussi aux paroles et aux dialogues. Toutes les cinq lignes, elle se demande pourquoi elle dit ceci ou cela, se trouve maladroite de poser cette question, trouve qu’elle n’aurait pas dû risquer telle expression… Le schéma est simpliste mais peut être décliné à l’infini, ne semble jamais lasser, et il répond sans doute à une insécurité importante, omniprésente sans doute, quant à l’image que les femmes donnent d’elles-même dans nos sociétés où le destin de Cinquante nuances de Grey est un succès surprenant pour un ouvrage si médiocre.
— Conséquence de cette insécurité, manière d’essayer de la corriger, le troisième point que même le lecteur le moins attentif ne peut que noter, c’est une sorte de volontarisme mis en scène de manière souvent agaçante : l’héroïne s’encourage, littéralement, s’enjoint à elle-même continuellement de se secouer, de se prendre en main, de se reprendre quand elle faiblit, cela de toutes sortes de manières. Anastasia Steele ne voit-elle pas surtout, toujours dans le premier chapitre pour y limiter mes exemples, ces qualités prédominantes chez sa colocataire : tenace, insistante, habile, sachant s’y prendre ? Bien entendu cette manière de s’encourager n’a de sens que si l’on est faible, qu’on retombe dans cette faiblesse, et l’on comprend bien que l’un des dispositifs les plus puissants dans ce livre va être la manière dont l’héroïne est poussée à se révéler, en dépit de son incapacité à répondre aux encouragements quelle se prodigue et à donner l’image vraie d’elle-même que masqueraient sa maladresse, la pauvreté de sa garde-robe ou ses cheveux rebelles.
Tout est alors en place pour une romance où la godiche maladroite et peu sûre d’elle va finir par se révéler dans l’épreuve que lui impose un amour impossible mais qui n’en grandit pas moins inéluctablement en elle ; ce processus transforme à son tour l’insensible Grey et ces deux rédemptions symétriques et réciproques sont le vrai sujet du livre, notablement facilitées par l’argent du milliardaire, deus ex machina moderne, discret et distribué tout au long d’une progression qui serait moins facile mais ferait aussi moins rêver sans lui.
Le tout en trois volumes, c’est dire si la lectrice peut passer par des frissons de fausse désillusion et des suspenses intenables jusqu’au final triomphe de l’eau de rose, agrémentée cette fois des menottes rembourrées en fausse fourrure de félin et de quelques coups de martinet.
On ne dira pas que l’éditeur a manqué un bon sous-titre en ne retenant pas Les Jeux de la marchandise et du narcissisme. C’eût été, malgré sa facilité, une référence trop inaccessible et trop compliquée pour le nombreux public visé, fait de connes mal baisées dans l’attente d’un bellâtre charmant et riche qu’elles attendront longtemps avant que la vieillesse ne devienne leur enfer mérité.
Étiquetté : bdsm, féminisme, lit et ratures
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