Étiquetté ‘Liberté’


Les Cyniques d’Alexandrie à Mai 68

Citations, Histoire — Article écrit par le 21 janvier 2012 à 18 h 10 min

Michel Onfray dans Cynismes. Portrait du philosophe en chien nous offre sa vision de ce courant philosophique ayant mauvaise réputation. Les Cyniques s’opposent à la famille, à la cité, aux règles de vie de la civilisation, et promeuvent la libération de l’individu de toute entrave pour qu’il s’appartienne véritablement. Ils se veulent superbement transgressifs, un pied de nez aux institutions, aux usages et aux gens établis.

Diogène, le plus célèbre des Cyniques, fera penser au personnage d’Archimède le clochard, interprété par Gabin, qu’il a certainement inspiré. Un hurluberlu apostrophant son monde sur la place publique, un fort en gueule s’imposant par sa gouaille, et donnant des leçons de philosophie en faisant la manche. Sale, repoussant, mais se voulant porteur d’une certaine sagesse, qu’il se fait plaisir à prodiguer en jouant des tours, et en insultant les passants avec un sens de la formule qui fait mouche.

Les Cyniques comme Archimède n’entendent pas se laisser réduire en esclavage ni par le travail ni par leurs devoirs envers leur famille, leur patrie ou leurs dieux. Mais si Onfray perçoit que l’homme de loisir, dans l’Antiquité, ne peut atteindre ce statut supérieur, synonyme de liberté, qu’en exploitant le travail d’esclaves. Ce qu’il condamne aussi. Il ne propose pas de solution pour un droit à la paresse de masse, cohabitant avec ces nécessités triviales, qui sont : se nourrir, se vêtir, se loger. Un athée comme lui ne croit tout de même pas à la manne envoyée par Yahvé, la Providence, ou à un nouvel Eden ? Alors, si nous devions appliquer les recettes des Cyniques, qui donc pourvoirait à ces commodités ?

Il n’apporte pas de réponse, pas plus que les Cyniques. Se voulant autonomes, indépendants de la société, ils sont en fait les parasites qu’elle héberge en son sein. Comme les hippies, soixante-huitards, gauchistes, anarchistes, autonomes, alter et mouvements contre-culturels de toutes les époques, les Cyniques vivent de la générosité publique. De la société même qu’ils agonisent d’insultes.

A la question de la liberté, les Cyniques apportent une réponse infantile qui consiste à se laisser-aller à leurs désirs sans y apporter le moindre frein. L’anarque considère de même que la liberté est sa propriété, et comme eux il se défait des entraves qui la menace, mais contrairement aux Cyniques, il ne se veut pas la créature tolérée d’un monarque ou d’une société, le bouffon qui fait rire. En comparaison l’anarque entend défendre sa liberté en se jouant des rouages du système, tout en restant indépendant de lui, toujours prêt à recourir aux forêts pour s’éclipser si les choses se tendent par trop. L’anarque parait intégré mais il ne l’est pas, il le laisse paraître pour se dégager un espace de liberté. Tandis que le Cynique affecte le détachement alors qu’il est totalement intégré à la société, mendiant son attention et ses subsides.

Peter Green, dans son excellent ouvrage sur l’époque hellénistique D’Alexandre à Actium, s’étendant entre le règne d’Alexandre le Grand et la conquête romaine de l’Egypte, nous offre dans un chapitre thématique des remarques d’une remarquable lucidité sur ce courant intellectuel et sur tous ceux qui se sont établis sur les mêmes bases.

Il est facile d’énumérer les habitudes du cynique : pauvreté ostentatoire, licence sexuelle, mode de vie calqué sur celui des mendiants et des prédicateurs itinérants, mépris élémentaires pour toutes les normes et inhibitions sociales (ce qui autorisait, par exemple, à déféquer ou à se masturber en public), sans parler des responsabilités civiques. Il se vantait d’être un « citoyen du monde », revendiquant ainsi une protection universelle dans toutes les cités où il se rendait, et n’offrant que du vent en échange .[…] Dans ce contexte, on relève avec amusement que Diogène, le cynique par excellence, n’en considérait pas moins la loi comme essentielle à la vie de la cité et comme le fondement même de la civilisation : on soupçonne d’ailleurs que, en dépit d’un programme fort anarchique pour le reste, sa principale motivation en l’occurrence était de veiller à ce que la société qu’il attaquait continuât à lui assurer, à lui et à ses semblables, une protection suffisante.
Nous ne connaissons que trop bien, également, ce dont les cyniques avaient horreur : les formules de politesse, la superstition vulgaire, la propriété et le capital, le système de classes immuable, la censure, l’éducation aristocratique et la plupart des activités intellectuelles (par exemple, la musique, la géométrie et l’astronomie, rejetées comme « inutiles et superflues »). Quelque compréhension que l’on puisse éprouver pour certaines de ces haines, elles n’en laissent pas moins, dans leur ensemble, une impression terriblement négative. Les allégorisations cyniques elles-mêmes n’étaient pas dépourvues de ridicules[…]
Mais que défendaient , les cyniques ? Qu’envisageaient-ils au-delà de la pure protestation ? Quel était le but d’un tel mode de vie ? Le vrai bonheur, nous dit-on. Et comment atteindre ce bonheur ? En recourant toujours au moyen le moins onéreux et le plus simple pour satisfaire ses besoins naturels. Ce qui était naturel ne pouvait être ni honteux ni indécent ; on pouvait – on devait même- le pratiquer en public. Tout nomos qui prétendait le contraire était antinaturel et devait donc être rejeté. L’idéal était l’autosuffisance et l’indépendance (autarkeia) […]
Abstraction faite de l’utilisation de mots insidieux comme « naturel » et « antinaturel », qui tendent à noyer le poisson, on tourne en rond : le seul objectif de ce mode de vie est de faire sa propre réclame. On adoptait ce mode de vie pour être heureux, et le bonheur se définissait par ce mode de vie : la boucle est bouclée. Éludant les vrais problèmes, le recours aux concepts sociaux de « naturel » ou d’ « éhonté » donne simplement au cynique un prétexte pour faire un pied de nez à la société qu’il rejette. Là encore, l’acte de rejet n’a d’autre fin que lui-même ; il ne véhicule aucune proposition positive. Pis encore, la prétendue autosuffisance des cyniques est une imposture flagrante. En dernière analyse, ces hommes vivaient en parasites tolérés de la société qu’ils condamnaient. Même la célèbre expression de Diogène parlant de « falsifier la monnaie », métaphore de l’action sociale, est révélatrice à cet égard : à la différence de tous ceux qui esclaves rebelles siciliens compris, décidaient de frapper leur propre monnaie, la seule ambition de Diogène était de déprécier ce qui existait déjà.[…] les cyniques ne peuvent vivre et prêcher à la manière cynique que parce que l’ordre établi abhorré continue d’exister, et seulement grâce à l’attitude libérale des poleis grecques qu’ils exècrent. Ce comportement ne nous est pas étranger aujourd’hui.
[…]
Il ressort de toutes les anecdotes qui nous sont parvenues à propos de Diogène un goût pur et simple pour l’exhibitionnisme
[…]
Le vrai problème du cynisme était qu’il n’allait guère au-delà d’un flot de critiques morales à fondement incertain, dirigées contre un système social imparfait mais stable. Les cyniques ne proposaient aucune solution de rechange pour la bonne raison que leurs poses anarchistes dépendaient du maintien du système. Pis encore, ils étaient dépourvus de toute intelligence économique. Les cyniques n’accomplissaient par eux-mêmes aucun travail productif, et n’accordaient aucun éloge à ceux qui s’en chargeaient. Aussi l’aspect révolutionnaire du mouvement – comme de tant d’autres de l’époque- se réduit-il, après analyse, à des sornettes intellectuelles.
[…]
« Dans la vie et la littérature du IIIè siècle », écrit Dudley, « les cyniques jouèrent un rôle important, mais ils font étrangement peu parler d’eux après l’an 200 avant J-C. ». Pour quelle raison ?
[…]
Mais ce qui sonna véritablement le glas du cynisme en Grèce après 200, et mit fin à tous ces pieds de nez dissidents, anarchiques ou intellectuels, à l’ordre bourgeois, fut la perturbation de cet ordre même, et la prise du pouvoir par une puissance étrangère. Après Cynoscéphales (197), la plaisanterie commença sans doute à tomber à plat. Après Pydna (168), plus personne ne riait ; et après le sac de Corinthe (146), ces rebelles auraient dû, pour poursuivre leur lutte contre l’autorité, s’en prendre à la puissance monolithique de Rome, ce dont ils s’abstinrent soigneusement.
Lorsque le cynisme réapparaît à la fin du Ier siècle avant J-C., à Rome – et le lieu de cette résurrection n’est pas insignifiant – il a pris les traits d’un mouvement littéraire aseptisé, touchant de jeunes et riches puritains et des exhibitionnistes vertueux, qui aimaient à agacer leurs contemporains en affichant des vertus rustiques, un régime végétarien, et des vêtements d’une usure ostentatoire, des accessoires scéniques qui comprenaient la cape raide de crasse, la besace et le bâton de mendiant. « Allons, laisse cela », écrivait un critique irrité, « laisse des armes qui ne sont pas faites pour toi. L’œuvre des lions est une chose, celle des boucs barbus en est une autre ». L’ uniforme de la contestation , quelle que fut sa valeur, avait été ravalé au rang de costume pour l’amusement de quelques rentiers oisifs : comme toujours, seul le riche pouvait se permettre de jouer au pauvre.
Le cynisme , en fait, offre un excellent exemple de mouvement protestataire, de contre-culture, rattrapé par l’Histoire.
[…]
Au milieu de toutes les balles à blanc que les cyniques tirèrent contre la structure de leur société, on peut au moins mettre au crédit d’un des leurs d’avoir porté un coup réel à l’inégalité des sexes.

Peter Green, D’Alexandre à Actium, Robert Laffont Bouquins, p. 670-675


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Laxisme judiciaire 12

Droit — Article écrit par le 27 décembre 2011 à 17 h 45 min

N’oublions pas le petit Noël de nos bons magistrats, qui torpillent les plan anti-cambriolages en remettant en liberté à tour de bras pendant les fêtes :

Dispositif anti-cambriolages : nouvelle méthodologie en action !

21 décembre, en après-midi, suite à un appel « 17 police secours », la brigade anti-criminalité se rend rue du Faubourg Saint Denis (10e) pour un cambriolage en cours dans un immeuble. Sur place, les policiers perçoivent des bruits suspects provenant du 6e étage, constatent qu’une porte d’entrée est forcée ; ils interpellent trois individus en train de fouiller l’appartement.

Agés de 16 et 17 ans, ils sont placés en garde à vue dans les locaux du service d’investigation transversale (SIT) qui est chargé, dans le cadre du nouveau dispositif, du traitement des cambriolages en flagrant délit dans la capitale.
L’antenne locale de police technique (ALPT) procède au relevé des traces papillaires qui confirme la présence des cambrioleurs interpellés et permet d’établir que deux d’entre eux sont connus pour des faits similaires.

Entendus par les enquêteurs, ils nient les faits reprochés prétextant rechercher un squat pour dormir. Tous 3 ont été déférés, puis remis en liberté.

Source : PPFlash du jour à 16h35.

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Le vide juridique comme espace de liberté

Politique — Article écrit par le 13 juin 2011 à 11 h 16 min

Dans nos démocraties modernes le vide juridique est le peu d’espace de liberté préservé de l’enchevêtrement des conventions internationales, lois, codes, réglementations et autres normes juridiques intrusives. Il forme une petite cavité dans laquelle peut se nicher le semblant de liberté individuelle qui échappe encore à la boulimie du législateur. C’est une zone franche qui n’est encore gouvernée par aucun texte spécifique et laissée à la libre appréciation des individus.

L’Occident n’avait jamais connu que par éclipses, et encore jamais à un point aussi poussé, ces législations tatillonnes qui marquent le despotisme oriental. Et qu’on retrouve dans nombre de civilisations hydrauliques, telles que l’Égypte ancienne, la Mésopotamie, la Chine légiste et ses cohortes de mandarins ou encore le monde arabo-musulman et sa Charia. Ces civilisations gouvernées par un fleuve ont dû développer une autorité centrale forte pour organiser l’irrigation des terres, qui au fil du temps est allé en s’accroissant. Ce sont des législations totalitaires – dans le sens où elles ont vocation à encadrer l’ensemble de la vie humaine dans ses moindres détails – organisées autour d’un réseau bureaucratique dense. Il forme une domination absolue sur l’individu qui ne laisse place à aucune improvisation. Ces législations se fondent en un système rigide qui ne permet pas l’émancipation, et en une culture figée dans un éternel recommencement.

Héritage de la Grèce, mais aussi du droit franc qui s’est épanoui dans une société féodale où régnaient les liens interpersonnels, du christianisme qui favorise le rapport individuel à Dieu, de l’esprit humaniste qui a fait de la réappropriation de l’Antiquité et de la connaissance son idéal, de la philosophie libérale qui se donne pour tâche la limitation du pouvoir ; les influences qui ont permis l’éclosion d’une civilisation de libertés sont nombreuses. L’activité juridique du législateur se bornait pour l’essentiel à une sorte de pointillé, où quelques règles isolées dans un grand vide juridique – comme autant de jalons sur un chemin – organisaient la vie en société, établissaient les hiérarchies sociales, punissaient les crimes, dictaient les usages et les tabous unanimement acceptés. De la Loi des Douze Tables au Code Napoléon la logique était restée la même.

Dans nos sociétés contemporaines la situation s’est dégradée, le lacis des normes forme un filet aux mailles serrées où seuls subsistent quelques espaces affranchis de servitudes. La liberté a changé de camp, là où les premières lois protégeaient de l’arbitraire, aujourd’hui elles font de chacun un hors-la-loi permanent. Chaque individu étant dans ses actes quotidiens, soumis à quantité de règlements contraignants, qu’il ne peut qu’ignorer involontairement ou parfois volontairement, pour s’aménager quelques havres de liberté toujours menacés par un fonctionnaire obtus.

Pierre Lemieux

C’est la conclusion que tire Pierre Lemieux de son expérience de coureur des bois (Confessions d’un coureur des bois hors la loi). Où comment en quelques années une liberté dont les québécois jouissaient depuis quatre siècles, fait d’eux des criminels susceptibles de lourdes peines. Simplement pour posséder des armes que leurs pères possédaient et pour ne pas en faire un plus mauvais usage qu’eux. Ces lois despotiques forment une législation tellement touffue et épineuse que la population ne peut qu’en ignorer le sens, mise en illégalité sans le vouloir, ou étant incapable de comprendre des textes soumis à l’interprétation d’une administration toute puissante tirant profit de leur complexité.

Au sens que nous donnions au terme « loi », il ne peut s’agir de véritables lois que ces textes qui criminalisent des individus pacifiques. Clairement, ce ne sont que de prétendues lois. [...] Tous les « crimes » que j’ai commis dans ma vie furent des crimes pacifiques, artificiels, des crimes de papier en vertu de prétendues lois qui n’existaient pas quelques décennies plus tôt. – Confessions d’un coureur des bois

Dans le discours public le vide juridique est un argument régulièrement utilisé pour faire ressentir la nécessité de légiférer. Nécessité qui ne peut qu’être absolue et pressante. Souvent dans des domaines abscons ou déjà largement pourvus en réglementations de toute sorte. Ces nouveaux textes iront rejoindre quantité de lois sans décrets d’application, inappliquées ou inapplicables, oubliées, ou n’ayant pas atteint des buts que la loi est bien incapable d’atteindre. Ainsi se mêlent textes incantatoires, déclarations d’intention, bonnes résolutions jamais suivies d’effet, mesures sans lendemain, lois qui destinées au particulier finissent par corrompre la totalité. Couches sédimentaires que viendront recouvrir d’autres couches sédimentaires. Fatras juridique qui finit par menacer l’exigence de bonne justice que tout individu est en droit d’attendre.

Comme si le vide était l’ennemi du bien, et qu’il convenait de mal remplir plutôt que de laisser ne serait-ce qu’une terre vierge. Comme si un interstice sans loi était un affront insupportable à la souveraineté sans faille du législateur qui ne se fixe dorénavant plus aucune limite. De la nécessité du Parlement de (ré)écrire l’histoire, de mettre en garde contre les méfaits des lipides, de nationaliser les lieux recevant du public, ou de faire passer 6 ou 7 examens complets à sa maison pour pouvoir légalement la vendre, en passant par le pourcentage d’œuvre européenne que chaque individu doit consommer. La sécurité sanitaire, en plus de l’exception culturelle et du patriotisme économique, permettent enfin à l’État de s’immiscer dans tous les aspects de la vie.

C’est dans la logique de la démocratie de multiplier les procédures législatives, pour répondre à tous les problèmes de la vie en société, car la population – l’électeur – le demande. Trop de chômage ? Légiférons ! Trop de criminalité ? Légiférons ! Au lieu de faire appliquer la loi. Trop de charges pour les entreprises ? Accordons des subventions ! On se souvient du sort réservé à Lionel Jospin pour avoir déclaré que la politique ne pouvait pas tout. Pourtant l’électeur demande ce tout, et le politicien est toujours prêt à se présenter comme la solution. Et on légifère d’autant plus quand on est incapable de régler un problème qui trouve son origine dans un surcroît d’administration. Plutôt que de réformer – ce qui fait toujours des mécontents – il est tellement plus facile de rajouter une couche de réglementation tout aussi impuissante que les précédentes. Et puis il est toujours grisant pour un élu de s’accaparer une parcelle de célébrité autour d’une mesure phare, quand ce n’est pas pour satisfaire un lobby en manque de symbolique.

N’oublions pas également l’Union européenne, qui est devenue notre plus grosse pourvoyeuse de législation, et la première tueuse de vides juridiques. Une Europe qui charrie des règlements ubuesques sur l’essence de la salade, sur la taille réglementaire d’une courge ou le densité d’une pelouse. Ensemble de normes qui finissent par former une Charia pour les Européens de souche.


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