Étiquetté ‘Gandon’
Gandon
Citations — Article écrit par Lounès le 23 février 2013 à 18 h 30 minJe me souviens, à ce propos, d’une petite série d’articles qui m’ont semblé fort marrants… dans les « Nouvelles Littéraires » (quand je veux me crisper je les achète)… Yves Gandon, soi-disant critique, armé d’une forte brosse à reluire, passait en revue, avec quel soin ! pour l’admiration des lecteurs, quelques textes les mieux choisis, de quelques grands contemporains… L’astuce du commentateur, sa prouesse en tout admirable, consistait à souligner tout le Charme, les fins artifices, les pertinentes subtilités, tout le sortilège de ces Maîtres, leurs indicibles magies, par l’analyse intuitive, très « proustageuse », de quelques textes particulièrement chargés de génie. Labeur, entreprise, dévotion d’une extrême audace ! d’une périlleuse délicatesse ! Le commentateur frissonnant se risquait encore plus oultre… mais alors, perlant d’angoisse ! jusqu’au Saint des Saints ! jusqu’au Trésor même ! jusqu’au style ! au reflet de Dieu ! jusqu’aux frémissements de la Forme chez ces Messies de la Beauté ! Après quelles pieuses approches ! Quel luxe inouï de préambules !… Que de fragiles pâmoisons !… Ah ! Si l’on me traitait de la sorte, comme je deviendrais impossible ! Regardons-le travailler… Bientôt chancelant… tout ébloui… notre guide se reprend encore… défaille. Les mots viennent à lui manquer… Haletant, il nous demande si nous pouvons encore le suivre… endurer tant de splendeurs… Sommes-nous dignes ?… Sommes-nous dignes ? Lui-même qui croyait tout connaître… il se trouble à perdre les sens… Il se faisait une idée… quelque imagination confuse de l’étendue, de la profondeur, des gouffres de ces styles !… Présomptueux !… Il ne connaissait rien !… Les Prémices à peine !… Dans ce manoir aux mille et une merveilles, tout succombant d’admiration… Gandon titube !… tout chancelant… Grelotte !… Tragédie !… La Tragédie ! Ah ! I’Intrépide !… d’ornements indicibles en cascades exquises… de passages sublimes en plus sublimes encore… en chutes vertigineuses… ces textes de maîtrise… littéralement magiques se révèlent ruisselants d’apports infinis esthétiques… de bouleversants Messages… d’inappréciables gemmes spirituelles… On ne sait plus ou se prosterner davantage… Ah ! vraiment c’en est trop !… Gandon, lui-même transposé cependant par la foi qui l’embrase, n’en peut plus… Il se rend !… Il se donne !… Il nous adjure à son secours. Ah ! vite ! Agissons, assistons ! Soutenons Gandon !… Prévenons le pire ! Devançons quelque atroce dénouement… Pitié ! Détaillons ! Partageons son extase ! L’humanité le commande ! Courage ! Vaillance ! Pour lui tout seul, c’est bien simple s’il insiste, s’il s’obstine ! C’est la mort ! Dans les phrases ! par les phrases ! Trépassé de beauté !… de Beauté phrasuleuse ! Gandon ! Ah ! C’est trop ! Tant de perfection verbatile… pour un seul adulateur… C’est la damnation !… nous suffoquons pour lui !… O délices littéraires assassines ! O les encrières meurtrières délectations phrasiformes ! A quels paroxysmes atroces ! épargnés aux vulgaires, n’entraînez-vous point Purismologie ! vos meilleurs enfants ! Bienheureux frustes crottés ! Brutes béates !… accroupies clans les consonances !… De cuirs en velours vous monterez au ciel !…
Mais lui Gandon n’appartient pas à la race des officiants à peu-près-istes… qui montent des textes en abat-jour… C’est un janséniste, Mordieu ! foutrement impeccable… la tiédeur le pousserait au meurtre… Il ne veut notre salut que par l’extase… et pas une extase roupilleuse… Une extase palpitante !… transfigurante !… Ah ! de grâce, il nous exhorte… recueillez-moi là… cette nuance… ci !… au déduit de cette tournure instable… Ah ! devant qu’un horrible zéphyr en disperse à jamais… l’onde irisée… l’avez-vous saisie ?… Je n’y survivrai pas !… Ah ! Tenez-moi, je succombe… Ah ! J’en défaille cher lecteur, à ravir… Ah ! la force de cette « épiphore »… à peine après cette « synthote » ah ! ah !… Je m’affole… je blêmis… l’audace impayable… Ah ! comme le Maître nous transfixe ! Ah ! quel virtuose miraculant… Ah ! malheur à qui ne soupire ! Et la violence ! Imaginez ! de cette simple virgule ! Mais c’est le génie ! C’est le génie !… Et la faiblesse irrésistible de cette chute différée ? Ah ! mordez ce trait singulier… ces deux conjonctions… qui s’affrontent… Ah ! l’est-il caractéristique !… Il refait Pascal en trois mots… Racine en douze !… Ah ! comme il nous prend par l’adverbe ! Ah ! le monstre ! Ah ! le divin !… Ah ! Ce Gide enfin! … Ce Maurras ! Ah ! ce Maurois ! Qu’en dirait Proust ?… Ah ! les vertiges de ce Claudel ! Ah ! l’infini Giraudoux ! Ah ! Gandon ! Pourquoi ne chanterais-tu pas ?… Ce serait encore, je l’assure, bien plus meilleur, bien plus merveilleux !… plus amoureux !…
Louis-Ferdinand Céline
Le grand public connaît de Céline un texte intitulé « A l’agité du bocal », réponse cinglante à Jean-Paul Sartre au sujet des positions de l’un et de l’autre pendant la guerre de 39-45. Il s’agit là d’un exercice dans lequel excelle le petit parigot: la satire, la caricature, le pamphlet lyrique. Et en fait tout « célinien » sincère, s’il cherche un peu trouvera des dizaines et des dizaines de textes dans ce registre, tous plus drôles, plus riches et plus brillants les uns que les autres. Céline a systématiquement attaqué les idoles réputées intouchables de son époque, ne craignant ni l’isolement social, ni la misère financière, ni la prison qui sont les punitions systématiques pour tout vrai rebelle qui s’attaque au vrai pouvoir. Ces 3 martyrs, le petit loufiat du passage Choiseul les subira comme il l’avait prévu et prédit.
Dans l’extrait ci-dessus, Céline évoque un critique littéraire qui tenait le haut du pavé : Yves Gandon, sorte de d’Ormesson, à une époque ou le niveau général était tombé si bas que l’on voyait poindre (déjà) les premiers escrocs détournant une tradition portée jusqu’ici par des érudits véritables du genre de Léon Daudet. Après ce dernier, le métier de critique littéraire se galvaude, la France cesse de porter en elle l’avant-garde culturelle du monde, et très naturellement les élites nationales rabâchent une langue de plus en plus pauvre, tendance dont le dernier cran a atteint récemment l’illetrisme pur et simple.
Quel écart abyssal entre la médiocrité actuelle et l’explosion de ce texte extraordinairement riche pour lequel le seul prétexte « Gandon » a servi d’étincelle. On trouve là tout l’univers de Céline: lyrisme gratuit, haine du style journalistique et scolaire, virtuosité dans la caricature et pudeur absolue sur tout ce qui a trait aux sentiments (pour Céline c’est une chose horrible et indécente d’évoquer « l’amour » ou le « coeur », tellement il tient ces données en haute estime), instinct infaillible pour débusquer les arnaqueurs, les escrocs et les imposteurs.
Étiquetté : Bagatelles, Céline, corruption, Gandon






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