Étiquetté ‘foule’


Pays réel

Sozial — Article écrit par le 4 juin 2012 à 23 h 44 min

 

Sa place est au tribunal, dans le box des accusés.

C’est en ces termes que l’un des jeunes de ma famille avec lequel je m’entends le moins mal – et auquel j’ai par ailleurs porté assistance en de nombreuses circonstances –  s’entretenait récemment de mon cas en petit comité. Si on se prépare aisément aux vomissures et aux menaces de l’ennemi, celles qui émanent des nôtres ont tendance à surprendre, particulièrement lorsqu’on s’illusionne au sujet du fameux « bon sens » supposé caractériser les petites gens.

C’est qu’il m’arrive encore, en dépit de la lassitude, de tenter d’avertir gentiment les moins lobotomisés parmi mes proches. Je constate que l’annonce d’évidences tranquilles telles que la future mise en minorité des Européens sur leur sol historique ne suscite le plus souvent aucune protestation, tant sur le fond que sur la forme. Chacun peut en faire l’expérience : la plupart des gens reconnaissent même volontiers que vous avez très probablement raison.

Puis ils réclament immanquablement, dans la foulée, que vous vous taisiez. Ou encore mieux, qu’ « on » vous fasse taire. Il leur est insupportable de pénétrer plus après dans la réflexion.

Je m’interrogeais au sujet de cette curiosité quand m’est revenue une autre anecdote du même tonneau. Un ami mien a occupé pendant plusieurs mois un poste de standardiste téléphonique au sein d’une  agence de voyage ; à raison de 50 ou 60 clients par jour, il était amené à traiter avec des gens du monde entier, s’exprimant autant en français qu’en anglais ou en italien. Cet ami – fils d’un ouvrier du bâtiment décédé, sans le sou, et qui travaillait ainsi pour payer ses études – a reçu un matin une convocation au commissariat du coin : SOS Baleines envisageait de porter plainte contre sa personne suite à un « testing » effectué dans le cadre d’un « partenariat avec la police » (ça ne s’invente pas). Il avait soit-disant « moins bien répondu » à un client « doté d’un accent maghrébin » par rapport à un client n’ayant aucun accent ; l’histoire ne dit pas s’il en était alors à son 38ème casse-pieds de la matinée (du genre qui loue une semaine à Rome et qui vous appelle pour vous insulter parce qu’il n’y a pas assez de chaînes sur la télévision dans la chambre de l’hôtel), si son chef venait de lui hurler dessus ou si sa pause clope avait été supprimée… Bref. À ce jour et à ma connaissance, l’affaire n’a pas été beaucoup plus loin, mais ça n’est pas ici mon problème.

Mon problème est que lorsque je me suis ouvert de cette anecdote à l’une de mes vieilles tantes, de celles qui votent très très à droite depuis 30ans, qui n’ont que mépris pour les politiques et les journalistes surtout s’ils s’affichent à gauche, qui vantent sans discontinuer les valeurs d’antan, la famille, la patrie et tout le bataclan, je me suis vu répondre ceci – sur un ton à la fois doucereux et désapprobateur, lourd d’ironie triomphante – :

« Ah, c’est sûrement parce qu’il tient un blog, comme toi ! »

J’ai tiré une grande leçon de cette petite expérience : la culpabilité réelle ou supposée de mon ami, la malhonnêteté foncière que constitue le « testing » (surtout dans ces circonstances), l’association entre l’exécutif et les milices idéologique, tout ça et le reste n’avait aucune importance ; en dépit de l’absence totale de lien logique entre cette histoire et mon vieux blog, dans l’esprit de cette dame, qui s’est pourtant forgé bien avant l’avènement du mitterandisme, mon ami était coupable parce qu’il était mon ami, parce que je tenais un blog « nauséabond » (dont elle avait vaguement entendu parler), que mon ami devait donc en tenir un aussi, et que c’était par conséquent bien fait pour lui, bien fait pour moi, bien fait pour nous. Il n’y a pas de fumée sans feu et nous l’avions bien cherché.

Car ce sont les mêmes qui sont supposés vous aimer et vous soutenir, ces gens qui sur le papier semblent partager 95% de vos opinions, qui finiront tôt ou tard par vous laisser tomber, par vous désavouer et même par vous balancer en toute bonne conscience dès lors que la police, l’État ou ses supplétifs se seront engagés à faire tomber votre tête pour cause de délit d’opinion.

Parce qu’aussi véridique que soit votre discours, aussi légitimes que soient vos indignations, les gens auxquels vous êtes prêts à tout donner préfèreront en fin de compte vous voir passer votre existence en prison plutôt que de vous laisser simplement exposer les contrecoups pourtant évidents de leurs propres observations. C’est ça, le pays réel. Le bon sens ne pousse pas le peuple à se rebeller contre la trahison des élites : il le pousse à vendre ses propres gosses contre un diminution des coups de fouet. Et ça lui convient très bien.

« Sa place est au tribunal, dans le box des accusés. »

Le môme qui sort ça le plus naturellement du monde dans la conversation a le profil typique de l’électeur FN tel que dépeint par le monde médiatique ; chômeur, bac -4, n’a jamais ouvert le moindre livre, a du offrir un berger allemand à sa compagne suite à sa cinquième agression diversitaire, n’a aucun goût, écoute de la musique de beauf et/ou de racaille.

Eh bien je ne serais pas étonné qu’il vote effectivement FN dans quelques années. Je crois qu’on peut très bien voter FN et trouver normal qu’un homme qui déclare croire davantage à la nature humaine, aux affrontements, aux rapports de force et aux conflits plutôt qu’au « vivre-ensemble » soit traîné en justice. Je crois qu’on peut voter FN en toute bonne conscience et trouver insupportable qu’un Blanc appelle les Blancs « les Blancs » et souhaite de préférence vivre dans un coin où ces derniers demeurent majoritaires. Je ne serais même pas étonné qu’un jour le FN (ou son successeur) s’en prenne à tous ceux qui refuseront de jouer « l’unité et la réconciliation nationale ». C’est même cousu de fil blanc. La République, la Nation, le Peuple…

Un flic m’a dit un jour qu’il était en accord total avec la gauche en termes de vision du monde, au sujet du métissage et de l’amitié entre les peuples, mais qu’il votait quand même Le Pen parce que le « vivre-ensemble », d’après lui, c’étaient les Arabes qui n’en voulaient pas. J’avais trouvé ça très éclairant, de même que je trouve très éclairants les gens qui accusent les Juifs de semer la discorde entre les communautés, comme si cette dernière n’existait pas sans eux, comme si la discorde n’était pas fort heureusement à la racine de l’humanité, source de sa vitalité guerrière, artistique et politique.

Tout ça prouve simplement que les visions du monde de ces gens-là se recoupent : ils s’agit de forcer l’unification du monde, de tout mêler dans l’indistinct, de fondre le divers dans l’unique, d’araser toute différence, de porter l’humain au stade définitif de son évolution ; en somme, de l’achever. Chacun se contente simplement d’imputer aux uns ou aux autres telle ou telle entrave au processus. Mais tous s’accordent sur la nécessité dudit processus.

La modernité ne pense pas contre les religions, les races ou les peuples sous prétexte qu’elle s’en prendrait plus spécifiquement aux uns plutôt qu’aux autres ; elle pense contre l’humanité entière car elle essaye à toute force de faire disparaître ce qui demeure en elle de spécifiquement humain : le conflit qui nait du principe de différence. Le plus amusant étant qu’elle procède à cette destruction au nom de l’humanité elle-même.

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