Étiquetté ‘corruption’
Gandon
Citations — Article écrit par Lounès le 23 février 2013 à 18 h 30 minJe me souviens, à ce propos, d’une petite série d’articles qui m’ont semblé fort marrants… dans les « Nouvelles Littéraires » (quand je veux me crisper je les achète)… Yves Gandon, soi-disant critique, armé d’une forte brosse à reluire, passait en revue, avec quel soin ! pour l’admiration des lecteurs, quelques textes les mieux choisis, de quelques grands contemporains… L’astuce du commentateur, sa prouesse en tout admirable, consistait à souligner tout le Charme, les fins artifices, les pertinentes subtilités, tout le sortilège de ces Maîtres, leurs indicibles magies, par l’analyse intuitive, très « proustageuse », de quelques textes particulièrement chargés de génie. Labeur, entreprise, dévotion d’une extrême audace ! d’une périlleuse délicatesse ! Le commentateur frissonnant se risquait encore plus oultre… mais alors, perlant d’angoisse ! jusqu’au Saint des Saints ! jusqu’au Trésor même ! jusqu’au style ! au reflet de Dieu ! jusqu’aux frémissements de la Forme chez ces Messies de la Beauté ! Après quelles pieuses approches ! Quel luxe inouï de préambules !… Que de fragiles pâmoisons !… Ah ! Si l’on me traitait de la sorte, comme je deviendrais impossible ! Regardons-le travailler… Bientôt chancelant… tout ébloui… notre guide se reprend encore… défaille. Les mots viennent à lui manquer… Haletant, il nous demande si nous pouvons encore le suivre… endurer tant de splendeurs… Sommes-nous dignes ?… Sommes-nous dignes ? Lui-même qui croyait tout connaître… il se trouble à perdre les sens… Il se faisait une idée… quelque imagination confuse de l’étendue, de la profondeur, des gouffres de ces styles !… Présomptueux !… Il ne connaissait rien !… Les Prémices à peine !… Dans ce manoir aux mille et une merveilles, tout succombant d’admiration… Gandon titube !… tout chancelant… Grelotte !… Tragédie !… La Tragédie ! Ah ! I’Intrépide !… d’ornements indicibles en cascades exquises… de passages sublimes en plus sublimes encore… en chutes vertigineuses… ces textes de maîtrise… littéralement magiques se révèlent ruisselants d’apports infinis esthétiques… de bouleversants Messages… d’inappréciables gemmes spirituelles… On ne sait plus ou se prosterner davantage… Ah ! vraiment c’en est trop !… Gandon, lui-même transposé cependant par la foi qui l’embrase, n’en peut plus… Il se rend !… Il se donne !… Il nous adjure à son secours. Ah ! vite ! Agissons, assistons ! Soutenons Gandon !… Prévenons le pire ! Devançons quelque atroce dénouement… Pitié ! Détaillons ! Partageons son extase ! L’humanité le commande ! Courage ! Vaillance ! Pour lui tout seul, c’est bien simple s’il insiste, s’il s’obstine ! C’est la mort ! Dans les phrases ! par les phrases ! Trépassé de beauté !… de Beauté phrasuleuse ! Gandon ! Ah ! C’est trop ! Tant de perfection verbatile… pour un seul adulateur… C’est la damnation !… nous suffoquons pour lui !… O délices littéraires assassines ! O les encrières meurtrières délectations phrasiformes ! A quels paroxysmes atroces ! épargnés aux vulgaires, n’entraînez-vous point Purismologie ! vos meilleurs enfants ! Bienheureux frustes crottés ! Brutes béates !… accroupies clans les consonances !… De cuirs en velours vous monterez au ciel !…
Mais lui Gandon n’appartient pas à la race des officiants à peu-près-istes… qui montent des textes en abat-jour… C’est un janséniste, Mordieu ! foutrement impeccable… la tiédeur le pousserait au meurtre… Il ne veut notre salut que par l’extase… et pas une extase roupilleuse… Une extase palpitante !… transfigurante !… Ah ! de grâce, il nous exhorte… recueillez-moi là… cette nuance… ci !… au déduit de cette tournure instable… Ah ! devant qu’un horrible zéphyr en disperse à jamais… l’onde irisée… l’avez-vous saisie ?… Je n’y survivrai pas !… Ah ! Tenez-moi, je succombe… Ah ! J’en défaille cher lecteur, à ravir… Ah ! la force de cette « épiphore »… à peine après cette « synthote » ah ! ah !… Je m’affole… je blêmis… l’audace impayable… Ah ! comme le Maître nous transfixe ! Ah ! quel virtuose miraculant… Ah ! malheur à qui ne soupire ! Et la violence ! Imaginez ! de cette simple virgule ! Mais c’est le génie ! C’est le génie !… Et la faiblesse irrésistible de cette chute différée ? Ah ! mordez ce trait singulier… ces deux conjonctions… qui s’affrontent… Ah ! l’est-il caractéristique !… Il refait Pascal en trois mots… Racine en douze !… Ah ! comme il nous prend par l’adverbe ! Ah ! le monstre ! Ah ! le divin !… Ah ! Ce Gide enfin! … Ce Maurras ! Ah ! ce Maurois ! Qu’en dirait Proust ?… Ah ! les vertiges de ce Claudel ! Ah ! l’infini Giraudoux ! Ah ! Gandon ! Pourquoi ne chanterais-tu pas ?… Ce serait encore, je l’assure, bien plus meilleur, bien plus merveilleux !… plus amoureux !…
Louis-Ferdinand Céline
Le grand public connaît de Céline un texte intitulé « A l’agité du bocal », réponse cinglante à Jean-Paul Sartre au sujet des positions de l’un et de l’autre pendant la guerre de 39-45. Il s’agit là d’un exercice dans lequel excelle le petit parigot: la satire, la caricature, le pamphlet lyrique. Et en fait tout « célinien » sincère, s’il cherche un peu trouvera des dizaines et des dizaines de textes dans ce registre, tous plus drôles, plus riches et plus brillants les uns que les autres. Céline a systématiquement attaqué les idoles réputées intouchables de son époque, ne craignant ni l’isolement social, ni la misère financière, ni la prison qui sont les punitions systématiques pour tout vrai rebelle qui s’attaque au vrai pouvoir. Ces 3 martyrs, le petit loufiat du passage Choiseul les subira comme il l’avait prévu et prédit.
Dans l’extrait ci-dessus, Céline évoque un critique littéraire qui tenait le haut du pavé : Yves Gandon, sorte de d’Ormesson, à une époque ou le niveau général était tombé si bas que l’on voyait poindre (déjà) les premiers escrocs détournant une tradition portée jusqu’ici par des érudits véritables du genre de Léon Daudet. Après ce dernier, le métier de critique littéraire se galvaude, la France cesse de porter en elle l’avant-garde culturelle du monde, et très naturellement les élites nationales rabâchent une langue de plus en plus pauvre, tendance dont le dernier cran a atteint récemment l’illetrisme pur et simple.
Quel écart abyssal entre la médiocrité actuelle et l’explosion de ce texte extraordinairement riche pour lequel le seul prétexte « Gandon » a servi d’étincelle. On trouve là tout l’univers de Céline: lyrisme gratuit, haine du style journalistique et scolaire, virtuosité dans la caricature et pudeur absolue sur tout ce qui a trait aux sentiments (pour Céline c’est une chose horrible et indécente d’évoquer « l’amour » ou le « coeur », tellement il tient ces données en haute estime), instinct infaillible pour débusquer les arnaqueurs, les escrocs et les imposteurs.
Étiquetté : Bagatelles, Céline, corruption, GandonSaddamisme
Citations — Article écrit par Nicolas le 21 janvier 2013 à 0 h 48 minLe tribunal de Paris juge à partir de lundi une vingtaine de prévenus, dont d’anciens hauts-fonctionnaires français, accusés de s’être laissés corrompre par l’Irak dans les années 2000.
C’est le procès du lobby pro-irakien qui va s’ouvrir à partir de lundi devant le tribunal correctionnel de Paris. Après des années d’instruction, vingt prévenus vont devoir expliquer à la justice le rôle qu’ils ont joué dans le vaste réseau de corruption et de trafic d’influence organisé par la dictature de Saddam Hussein. À l’origine du scandale, le vote en 1996 par l’ONU d’une résolution dite « Pétrole contre nourriture », permettant à l’Irak d’exporter du pétrole sous le strict contrôle des Nations-unies, afin de permettre l’achat des denrées de base pour la population irakienne.
Mais en 2003, après la chute du régime, les occidentaux ont mis la main sur des documents révélant comment Saddam Hussein avait détourné ce programme humanitaire à des fins de lobbying. Les dirigeants irakiens avaient ainsi recruté en Europe et aux États-Unis des personnalités jugées suffisamment « fiables » et leur avaient offert de servir d’intermédiaires dans les transactions en leur allouant des quotas de barils qu’ils revendaient ensuite à des sociétés pétrolières. « Ces allocations étaient allouées à des gens qui militaient pour la levée de l’embargo. C’étaient des amis du régime bassiste que les Irakiens avaient choisis », a expliqué devant les enquêteurs Gilles Munier, le secrétaire général des Amitiés franco-irakiennes qui aurait touché personnellement plus de 180 000 dollars de commissions.
En échange de cette mission très lucrative, les « allocataires » étaient chargés d’organiser des opérations de propagande en direction de l’opinion : « Tous les six mois, nous devions présenter aux Irakiens un bilan des actions que nous avions menées en faveur de la levée de l’embargo », a précisé Gilles Munier. À la lumière de cette confession, on comprend mieux aujourd’hui la pléthore de colloques, de manifestations, de débats télévisés et de reportages consacrés aux souffrances de la population irakienne qui a fleuri en France dans les années 2000.
L’homme d’affaires Claude Kaspereit avait ainsi organisé une très médiatique opération baptisée « Un avion pour l’Irak » à bord duquel il avait emmené des personnalités françaises afin de s’attirer les bonnes grâces des dirigeants de Bagdad. L’ancien secrétaire général du Quai d’Orsay, Serge Boidevaix a reconnu avoir perçu 582 000 dollars de commissions sur les allocations pétrole. À la même époque, il était intervenu lors de colloques à l’Assemblée Nationale et sur les plateaux de télévision pour réclamer la levée de l’embargo. L’ancien ambassadeur de France à l’ONU, Jean-Bernard Mérimée, a touché 150 000 dollars avec lesquels il s’est acheté une résidence secondaire à Ourazazate, au Maroc.
(…)
Je trouve ça dans Actualité juive de cette semaine. Avant qu’on ne me fasse l’objection, je sais bien qu’Israël doit bien aussi arroser tout le monde. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse ici. Ce qui est intéressant c’est que l’on a les noms, les sommes. Un ambassadeur de France à l’ONU ça vaut 150 000 dollars. Un ex-secrétaire général du Quai et gourou de la politikarabe™ de la France, c’est plus cher : 582 000.
Quand on est une puissance quelconque disposant de moyens financiers importants, ce sont des sommes presque négligeables qui permettent d’acheter la diplomatie française.
Pour un pays où l’on nous explique régulièrement que chez nous les haut-fonctionnaires sont irréprochables et d’une grande probité et patin et couffin, ou à tout le moins que notre haute fonction publique est bien moins corrompue qu’ailleurs, je trouve ça très intéressant.
PS : n’ayant pas trouvé de bonne photo de M. Jean-Bernard Mérimée, j’illustre cet article, allez savoir pourquoi, d’une photo d’Idéal du Galouzeau. J’aurais aussi pu mettre Maurice Gourdault-Montagne ou Catherine Colonna, disciples comme Villepin du vieux Boidevaix.
PS 2 : si quelqu’un de nos lecteurs a une idée précise de combien coûte un inspecteur du trésor, un contrôleur général de ministère ou un inspecteur des affaires sociales, qu’il nous le dise : nous nous ferons une joie de donner les tarifs afin que quelque potentat ou industriel étranger ne se fasse pas escroquer par un sous-conseiller d’État stagiaire qui demanderait des sommes exorbitantes…
Étiquetté : corruption, Mérimée, Saddam, VillepinUne principauté hors du droit
Citations — Article écrit par Nicolas le 27 septembre 2011 à 17 h 08 minDans les annales de la République, son [Alexandre Djouhri] cas est exceptionnel, sinon unique : pourquoi et comment est-il devenu si puissant ? Avant de tenter de répondre à cette question, il est important de souligner que son cas s’inscrit dans une époque – grosso modo celle qui dure depuis le début des années 1990 – où, sous les effets conjugués de la mondialisation et de la conversion des élites françaises, de droite comme de gauche, au néolibéralisme, l’argent est plus que jamais devenu roi. « Dans le capitalisme de managers des Trente Glorieuses, la place du fric était relativement modeste, écrit un observateur avisé de la vie politique française. (…) Une grande partie de l’establishment qui, hier, servait l’État et avait, chevillé au corps, le sens du bien commun a basculé et n’a plus qu’une idée en tête : se servir. « Servir l’État est devenu ringard », dit Daniel Lebègue, ancien haut fonctionnaire du Trésor et président de Transparency International ; « l’éthique des grands commis de l’État de l’époque des Trente Glorieuses a volé en éclats », renchérit Jean-François Kesler, ancien directeur adjoint de l’ENA. On peut parler à juste titre d’effondrement de l’intérêt général. « Avant, on devait choisir entre le pouvoir et l’argent. Aujourd’hui, on prend les deux. Et vite, si possible », affirme Martin Hirsch, ancien commissaire aux Solidarités actives contre la pauvreté dans le premier gouvernement d’« ouverture » de Nicolas Sarkozy. Encore sur les bancs de l’école, la plupart des apprentis énarques pensent déjà au pantouflage dans le privé pour gagner le plus d’argent possible. De nombreux serviteurs de l’État n’ont pas résisté au mirage que leur fait miroiter le statut des patrons du CAC 40, avec leurs salaires, leurs stock-options, leurs retraites-chapeau. « Les revenus des patrons explosent de façon indécente au moment où la part du salaire ouvrier ne cesse de reculer. Le capitalisme a réinventé la lutte des classes à l’état nu, transformé les patrons en prédateurs de leur propre entreprise au profit de leur fortune individuelle. » Y a-t-il une grande différence entre le comportement des « oligos » – ces technocrates appartenant à la nouvelle oligarchie – qui se goinfrent, sinon immoralement, du moins légalement, parce qu’ils ont assez de poids pour que la loi soit taillée à leur mesure et leurs manips financières optimisées et validées, et le comportement des politiques et des fonctionnaires qui se servent illégalement grâce aux « coms » et aux « rétros » ? Les dirigeants aux appointements indécents se servent de la Liberté pour piétiner les deux autres fondements de la République, l’Égalité et la Fraternité, et se mettent de facto en dehors de la communauté nationale. Une oligarchie politico-financière affranchie des règles auxquelles se soumettent les citoyens « ordinaires » s’est constituée. Les gens qui la composent – hommes politiques, patrons du CAC 40, hauts fonctionnaires et certains intermédiaires – n’empruntent pas les transports en commun, mais voyagent en jet privé ou en ABS (avions utilisés par abus de biens sociaux). Une partie d’entre eux disposent de revenus qui proviennent directement de l’économie clandestine, constitués de rétrocommissions et/ou de financements occultes se traduisant en espèces sorties de valises ou en comptes installés dans des paradis fiscaux.Cette zone de non-droit – il faudrait plutôt parler d’une principauté de non-droit commun – dans laquelle ils vivent est protégée par le secret-défense. Le secret-défense constitue à la fois les douves, les remparts et les courtines de cette zone de non-droit, aux fins de résister aux coups de boutoir que cherchent à lui porter les juges, l’« ennemi ». Elle dispose d’une armée d’archers et d’arquebusiers, souvent regroupés dans des sociétés privées de renseignement – l’appellation officielle des officines – dirigées par d’anciens grands flics, des militaires retraités, d’ex-magistrats ou d’ex-agents secrets. Les ressortissants de cette principauté se méfient de plus en plus de Tracfin, la cellule française de lutte anti-blanchiment rattachée au ministère des Finances, qui dispose des hommes et des outils adaptés à la traque des nouvelles formes de criminalité financière. Comme dans les zones de non-droit de banlieue, ils ont leurs mœurs propres, leurs rites et leurs codes : ils aiment les restaurants et bars des grands hôtels, comme le Ritz et le Bristol, boivent volontiers du Pétrus ou du Château-Latour à plusieurs milliers d’euros la bouteille, paient en liquide avec de grosses coupures, n’ont aucune notion de l’argent. Ils évoluent sur une autre planète.
La puissance d’Alexandre Djouhri ne découlerait-elle pas de son rôle de « facilitateur » du système ? L’homme ne contribue-t-il pas à rendre possible son fonctionnement ? Et, à force de rendre service et de connaître les secrets de la nomenklatura française, du statut de serviteur n’est-il pas passé à celui de grand baron de cette principauté de non-droit
Pierre Péan, La République des mallettes, p. 27-30.
NB : le cas d’Alexandre Djouhri est-il si exceptionnel que veut bien le dire Péan ? Des levantins nés en Afrique du Nord, au Liban ou en Transnistrie orientale et qui se retrouvent tout-puissants à Paris et dans la République — qui n’est jamais que l’institutionnalisation de la corruption — cela ne rappelle-t-il pas certains noms de la troisième république, bien peu auvergnats eux aussi et certes un peu oubliés du public, mais dont quelqu’un comme Pierre Péan devrait se souvenir ?
Étiquetté : Bristol, corruption, France, UMPSL’histoire de la corruption française
Citations — Article écrit par Nicolas le 26 septembre 2011 à 16 h 55 minÉmergent des dizaines de milliers de pages que compte le dossier d’instruction de l’affaire Clearstream maintes questions tournant autour du financement occulte des campagnes électorales en vue de l’élection présidentielle. Les hommes politiques sont tous convaincus que l’argent est la condition sine qua non de la victoire, et que celui qui en possède davantage que les autres s’aménage toutes les chances de gagner. En résultent des batailles d’une extraordinaire férocité entre clans politiques, car non contents d’accumuler – légalement et illégalement – des trésors de guerre pour l’emporter, ils mettent tout en œuvre pour barrer à leurs adversaires les sources de financement. Tous les coups sont ici permis. La plupart des « affaires » qui arrivent devant la justice trouvent leur origine dans des dénonciations, et donc à proprement parler dans des instrumentalisations de la justice. Chaque affaire peut être lue comme une tentative de mettre à mal ou d’éliminer un concurrent. Cela est vrai de celle des HLM de la Ville de Paris et de l’affaire Elf, mais aussi de celle dite de l’Angolagate. Les affrontements entre balladuriens et chiraquiens autour du « trésor de guerre » des premiers n’en finissent pas d’apparaître au grand jour au fur et à mesure de l’avancement de l’instruction judiciaire sur l’attentat de Karachi, qui coûta la vie à dix Français en 2002. Il y a aussi des morts inexpliquées dans l’affaire des frégates et probablement dans un certain nombre d’autres…
L’histoire de la corruption française met en lumière la schizophrénie des hommes politiques de notre pays. Sous la pression de l’opinion, ils font adopter des lois et promulguent des décrets de plus en plus contraignants pour encadrer le financement de la vie politique et rendre les pratiques occultes théoriquement impossibles ; dans le même temps, ils sont toujours convaincus de l’importance, pour chacun, de disposer du trésor de campagne le plus gros possible. De ce fait, les hommes capables de les alimenter en fonds efficacement, discrètement et aux frontières de la légalité, sont de précieuses recrues, dont le rôle devient des plus cruciaux au sein de la République : ils mènent à bien ces missions financières, servent de coupe-feu et savent garder le secret.
Jusqu’au début des années 1990, il y a d’un côté les financements quasi institutionnels – ceux d’Elf, ou provenant d’Afrique, des pourcentages sur de grands contrats, notamment en matière d’armement ou de distribution d’eau –, de l’autre, des militants de tel ou tel parti n’hésitant pas à jouer les porteurs de valises. C’était le temps des Gérard Monate, président d’Urba, des Jean-Claude Méry, des Louise-Yvonne Casetta pour le RPR, des Gérard Peybernès, ex-président de l’association nationale de financement du PS, des René Trager, également pour le Parti socialiste, entre bien d’autres. Quand la justice décida de ne plus tolérer les pratiques occultes, ces militants-là, abandonnés par leurs chefs, ont laissé la place à des approvisionneurs d’un tout autre profil, plus professionnels, capables de monter des systèmes beaucoup plus sophistiqués et opaques pour acheminer l’argent noir…
Pierre Péan, La République des mallettes, p. 25-26. (image ici)
Étiquetté : corruption, France, UMPSDolce Vita en Tunisie
Politique — Article écrit par Nicolas le 5 février 2011 à 16 h 47 minJe n’aime ni Michèle Alliot-Marie ni Dominique Strauss-Kahn. Mais la manière dont on leur tombe dessus à bras raccourcis pour reprocher à l’une un voyage et à l’autre des propos malheureux à l’emphase légèrement ridicule prend tout son relief quand on mesure l’extraordinaire hypocrisie de la classe politico-médiatique, où en croquer aux frais de la Tunisie était devenu, ces dernières années, une sorte de sport national-républicain payé en louanges du régime de Ben Ali.
Mention spéciale à ce gros enfoiré de Philippe Séguin, qui n’était pas le dernier à aller se faire masser les adiposités dans les hammams des grands hôtels tunisiens.
Le texte est extrait de La régente de Carthage — main basse sur la Tunisie par Nicolas Beau et Catherine Graciet.
Étiquetté : Ben Ali, corruption, France, Mitterrand, révolution du Jasmin, Séguin Fenech, TunisieDolce vita en Tunisie
Il faut dire aussi que le Tout-Paris politique, médiatique et financier se presse en Tunisie pour y passer de douces vacances. Et pas chères, avec ça ! Certes, on est loin des fastes des Mille et Une Nuits déployés par le royaume du Maroc pour attirer les mêmes « élites » françaises – les généraux d’Alger, quant à eux rigoureusement nuls sur ce registre, sont experts dans bien d’autres, plus tordus, pour se les aliéner tout aussi efficacement. Mais la Tunisie possède tout de même quelques atouts… Comme par exemple le groupe hôtelier Sangho, dirigé par le riche homme d’affaires Hosni Djemmali. Lequel n’est pas n’importe qui : élément clé du lobbying tunisien en France, il est proche du puissant ministre des Affaires étrangères Abdelwaheb Abdallah, qui a pendant des années officié comme porte-parole de la présidence et, de facto, dirigé la communication du régime (voir supra, chapitre 3) – ce qu’il continue d’ailleurs à faire en sous-main, fort d’un impressionnant carnet d’adresses. À Paris, Hosni Djemmali tient table ouverte dans les meilleurs restaurants du quartier de la Bourse, en particulier pour les journalistes héritant du dossier Tunisie. Au dessert, cet homme hospitalier les invite à passer des vacances dans l’un de ses clubs. Avec leur famille et aux frais de la princesse… Alors, lorsque son groupe Sangho fête ses trente ans en novembre 2008, c’est tout naturellement qu’il reçoit ses nombreux « amis » français pour une mémorable soirée au Sangho Club Zarzis, « véritable petit village enfoui dans un jardin palmeraie de 14 hectares, [qui] étale ses bungalows blancs au bord de l’eau », comme le proclame son site Web. Que du beau linge ! Hervé Novelli, alors secrétaire d’État en charge du Commerce, de l’Artisanat, des PME, du Tourisme et des Services — qui en profitera pour épingler une Légion d’honneur sur le costume d’Hosni Djemmali. Mais aussi Jean Louis Debré, président du Conseil constitutionnel et, plus surprenant encore, Marie-Cécile Levitte, l’épouse du conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy. Sans surprise en revanche, le monde des médias est quant à lui représenté en force : Dominique de Montvallon, directeur adjoint de la rédaction du Parisien ; Michel Schifres, président du comité éditorial du Figaro ; Noël Couëdel, directeur éditorial du quotidien L’Équipe ; Etienne Mougeotte, ancien vice-président de TF1 et directeur des rédactions du Figaro ; Christian de Villeneuve, directeur de la rédaction du Journal du dimanche ; Nicolas Charbonneau, ex-Europe 1 parti à I-Télé ; et Valérie Expert, journaliste sur la chaîne d’information LCI.
Tout ce beau monde n’a pas hésité à prendre la pose et s’est retrouvé tout sourires dans les pages people de Tunisie Plus, le magazine du groupe Sangho, qui se pique aussi de faire dans la presse. À la gloire du régime de Ben Ali, il va de soi. Un détail qui ne semble guère gêner outre mesure certains plumitifs français. Ainsi, Nicolas Charbonneau et Michel Schifres appartiennent au comité éditorial de ce support de communication, tandis que Jérôme Béglé ancien de Paris-Match parti au Figaro Magazine, y interviewe le chanteur Dany Brillant, né à Tunis.
Hosni Djemmali et son magazine Tunisie Plus ne sont pas les seuls à permettre aux « pipoles » français de la politique et des médias de se la couler douce. Le bimensuel L’Économiste maghrébin, proche du président Ben Ali, s’est aussi lancé sur le créneau. Ce n’est pas Jean-Pierre Raffarin qui dira le contraire. Comme l’a révélé Le Canard enchaîné au printemps 2009, l’ancien Premier ministre devenu sénateur a bénéficié d’un joli cadeau : un week-end au Tamerza Palace de Tozeur, réputé pour « sa piscine avec vue saisissante sur le désert, son restaurant gastronomique », dans une suite « à plus de 700 euros ». En contrepartie, Jean-Pierre Raffarin a pris la parole lors d’un colloque organisé par l’aimable magazine, où il s’est livré à quelques raffarinades pro-Ben Ali : « D’une certaine manière, la Tunisie est mieux protégée [contre la crise] que d’autres pays », car Ben Ali cultive cette « valeur fondamentale » qui permet de fonder une « nouvelle conception de la vie » : la sécurité.
Plutôt que de célébrer béatement l’amitié franco-tunisienne, d’autres préfèrent la promouvoir activement. C’est le cas de Georges Fenech, natif de Sousse, un magistrat au curriculum foisonnant : mis en examen en juillet 2001 dans l’affaire de vente d’armes de l’Angolagate, ex-président de l’Association professionnelle des magistrats, ex-député UMP du Rhône — dont l’élection a été invalidée en mars 2008 par le Conseil constitutionnel en raison d’infractions au droit électoral liées à ses comptes de campagne — et grand patron depuis septembre 2008 (merci Sarkozy) de la Miviludes, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires. Et enfin président de l’association Échanges franco-tunisiens (EFT). Déjà lorsqu’il siégeait au Palais-Bourbon et était le vice-président du groupe d’amitié France-Tunisie, ce dernier accouchait de communiqués prenant farouchement la défense du président Ben Ali. Ce fut par exemple le cas en novembre 2005, quand lesparlementaires amis de la Tunisie saluaient Ben Ali comme un « véritable homme d’État », louant les avancées d’une « Tunisie qui va dans le bon sens » et fustigeant les tentatives de « désinformation contre la Tunisie », qu’ils jugeaient « injustes » et « inamicales ». C’est donc tout naturellement que Fenech a créé deux ans plus tard, avec l’aide de son épouse Christine Goguet, journaliste, l’association Échanges franco-tunisiens. Monsieur en est le président et Madame la chargée de communication. La vocation d’EFT ? Favoriser le développement des relations économiques entre la France et la Tunisie. Comme par hasard, le siège de cette nouvelle association est sis à la même adresse — le 28 bis rue de Richelieu dans le Ier arrondissement parisien — que ceux du groupe hôtelier Sangho et des Éditions Sangho, qui publient le magazine Tunisie Plus.
Au fil des années et des opérations de relations publiques de MM. Abdallah et Djemmali, la tribu des amis de la Tunisie n’a cessé de s’élargir. Sans pour autant perdre ses piliers fondateurs. Le premier d’entre eux reste incontestablement Philippe Séguin, qui a grandi à Tunis et aime comparer Ben Ali à de Gaulle. À l’époque où Jacques Chirac était à l’Elysée, Séguin, aujourd’hui premier président de la Cour des comptes, ne rechignait pas à jouer les Messieurs bons offices entre Paris et Carthage. Tantôt pour raisonner Ben Ali qui, lors de la crise du Golfe de 1991, avait pris le parti de Saddam Hussein pour des raisons de politique intérieure. Tantôt pour apaiser la colère présidentielle lorsque le frère de Ben Ali fut condamné par contumace à dix ans de prison par la justice française dans l’affaire de la « couscous connection ».
Même si le régime tunisien penche nettement en faveur de la droite française, il peut compter aussi sur quelques solides soutiens « à gauche ». Comme par exemple le nouveau ministre de la Culture de Nicolas Sarkozy depuis juin 2009, Frédéric Mitterrand. Un vrai compagnon de route ! Ce dernier possède une belle villa à Hammamet et n’a même pas tenu rigueur au pouvoir de lui avoir fait subir quelques mesquineries immobilières dans les années 1990 : les pouvoirs publics ayant autorisé le déversement de milliers de tonnes de gravats sur le site, le paysage autour de la villa de Frédéric Mitterrand a été défiguré, à sa grande fureur. Officiellement, il s’agissait de consolider les remblais tenant les plages de sable mais, en pratique, ces travaux permettaient à un industriel proche du pouvoir, propriétaire de grandes carrières, de liquider ses surplus de pierrailles. Autre fervent supporter de gauche : le maire de Paris, Bertrand Delanoë, qui, au motif d’une enfance émouvante passée à Bizerte, est plus prompt à dénoncer les crimes commis par les Chinois contre les Tibétains que ceux de Ben Ali contre les opposants politiques.
Ladreit de Lacharrière, grand-crucifié
Economie — Article écrit par Nicolas le 27 janvier 2011 à 19 h 15 minSouvenez-vous, dans le Larousse de notre enfance. Il y avait une pleine page de décorations. L’Éléphant blanc, le Grand Condor de Colombie (Jacques Chirac l’a eu, sans jeu de mots), le distingué et rare ordre japonais du Chrysanthème ou encore le mérite agricole qui écherra bien un jour à Fadela Amara, laquelle, en attendant le poireau, vient d’avoir la légion d’honneur (bien d’honneur, avec deux n).
Mais il y a plusieurs légions d’honneur. Au sommet de la hiérarchie, juste après le Mamamouchi étincelant Grand-Maître qui est le président de la république, existe une dignité particulière, bien au dessus des simples chevaliers : celle de grand-croix.
M. Ladreit de Lacharrière (ENA, promotion Robespierre, ça ne s’invente pas ; il démissionna de la fonction publique dès sa sortie de l’école pour devenir banquier chez Indosuez) vient précisément d’être décoré de cette dignité. Passons sur le côté ridicule de ces rubans et autres machins qui ne sont guère respectables qu’à titre militaire, et encore : pas toujours.
Qu’a donc fait M. Ladreit de Lacharrière pour mériter qu’on lui épinglât ça au derrière ?
Il dirige Fitch. Ou plus exactement, ce qui revient au même, il dirige la société qui détient 60% de Fitch Ratings.
« Fichtre ! » vous récriez-vous alors. Ou, si vous ne vous récriez pas, c’est que vous ne savez pas ce qu’est Fitch. Fitch est une agence de notation. Un peu comme Moody’s ou S&P. Disons que c’est quand même le cran en dessous, mais il reste que si c’est la plus petite, c’est la plus petite des trois grandes maisons, des incontestables, de celles qui notent la confiance financière qu’on peut accorder aux entreprises et aux États. Et dont dépendent donc en partie les taux auxquels ces entreprises et États empruntent.
— Tu veux dire, mon brave Nicolas que le patron de Fitch vient d’être décoré somptueusement d’un hochet à vanités format grand luxe par le président de la République française à laquelle, ô surprise, Fitch accorde sans ciller plusieurs fois par an la meilleure note possible quant à sa dette ?
— Exactement.
— Et personne ne l’a remarqué. Alors qu’il n’est question que de sévérité à l’égard des conflits d’intérêts ?
— Si, dans la presse financière principalement, la seule un peu honnête. Les autres journalistes ont fait semblant de rien, citant le rôle de M. Ladreit de Lacharrière dans divers domaines culturels quand ils ne pouvaient pas simplement regarder ailleurs. Le conflit d’intérêts n’est pas plus un délit quand la vanité y tient le rôle principal que quand c’est l’intérêt pécuniaire.
Mais il y a peut-être autre chose. Je ne sais si vous avez déjà croisé un grand-croix de la légion d’honneur. Ça m’est arrivé, j’ai croisé Pierre Clostermann plusieurs fois, à la faveur de rencontres avec des amis communs un peu âgés. Il était grand-croix, et lui l’avait un peu mérité je crois, disons en tout cas sans doute un peu plus que l’autre bankster de Lacharrière.
Sur la fin de sa vie il arrivait à Pierre Clostermann d’être très critique vis-à-vis de la politique française d’immigration. Et comme il ne semblait pas dans son caractère de le dire à mi-voix ou seulement en privé, il lui arrivait de le formuler en public. Dans le feu de la déclaration, ses mots dépassaient parfois les bornes qui sont à observer depuis que les lois Pleven-Gayssot-Fabius-Lellouche ont supprimé en France la liberté d’expression sur ce sujet. Au point qu’une fois, l’un de ses amis s’alarma de sa témérité. D’abord je crois que Pierre Clostermann s’en foutait, il était vieux et n’avait plus rien à prouver à personne depuis longtemps. Mais il mentionna malicieusement l’existence d’une disposition légale dont je n’ai jamais eu la curiosité de demander à des professionnels si elle est vraie ou toujours d’actualité, cependant je ne pense pas qu’il l’avait inventée : un grand-croix de la légion d’honneur ne peut pas être arrêté par de simples policiers ou gendarmes, il faut qu’il le soit par deux officiers de rang égal au sien. Ç’eût été en soi amusant de faire appréhender Pierre Clostermann, compagnon de la Libération, pour qu’il répondît devant un jugeaillon du délit d’incitation à la truc raciale. Mais le faire arrêter par l’abbé Pierre accompagné de Lech Walesa par exemple, cela eût confiné au grandiose.
M. de Lacharrière aura-t-il pensé, même fugacement, à cet avantage peu connu ? Je donnerais cher pour le savoir.
Étiquetté : Clostermann, corruption, honneur, Lacharrière, légion, vanité






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