Étiquetté ‘Barbarin’
Barbarin, tu sais que c’est un putain de rouge, mec
Actu, Politique — Article écrit par Vae Victis le 19 septembre 2012 à 15 h 55 minC’en est trop, un courageux évêque a dressé ses petits poings contre la marche du siècle, pour s’opposer au terrifiant mariage gay. Il n’aura pas manquer pour faire ressentir toute la gravité de la situation d’associer dans la même phrase l’homosexualité à la « polygamie », « l’inceste », la « zoophilie » et « l’alienophilie ». Tout plein de pratiques horribles, décrites avec un luxe de détails dans les versions non expurgées de la Bible, qui auront conduites la cité de Sodome à la destruction, comme chacun le sait.
Le mariage gay conduirait à une grave « rupture de civilisation »… Tout cela parce que quelques milliers d’homosexuels vont s’épousailler sur du Lady Gaga suite à un effet d’aubaine. Au bout de quelques temps sans doute que beaucoup moins d’entre-eux franchiront le pas. Premièrement parce que le mariage c’est chiant. Et deuxièmement parce que les homosexuels n’auront plus l’impression de s’affranchir d’un interdit. Ce qui reste la principale motivation de leur démarche avec la quête d’égalité telle que décrite par Tocqueville.
Barbarin veut nous faire croire que quelques unions maritales marginales constitue une rupture de civilisation, mais que la présence de millions d’immigrés sur notre sol n’en constitue pas. Deux personnes de sexe identique devant un maire c’est la porte ouverte à la barbarie. Mais l’immigration de masse de populations aux mœurs très éloignées des nôtres c’est juste de l’accueil chrétien de l’Autre. Merveilleux. L’Eglise a d’étranges priorités…
Si on suit en fil rouge la ligne temporel/spirituel, le mariage ne devrait pas être plus du ressort de l’Eglise que ne l’est l’immigration. Le mariage est entré tardivement dans le périmètre de l’Eglise. Longtemps elle a eu une répulsion à s’occuper des affaires maritales. Les prêtres se contentaient alors de bénir l’union, comme des prêtres bénissaient des maisons, des troupeaux, des navires, ou que sais-je. Le sacrement du mariage avec sa cérémonie est apparu dans la seconde partie du Moyen-Age. Et encore c’est le seul sacrement où les époux sont les ministres du culte, tandis que le prêtre agit comme une sorte de grand témoin. C’est pourquoi le mariage religieux n’existe pas. Il s’agit d’une union, avec échanges d’engagements et de serments, comme on le fait dans les contrats, en prenant à témoin Dieu. Un mariage même à l’église est une affaire juridique, contractuelle, comme la vente d’une vache. C’est pourquoi les témoins sont nécessaires, ils permettent d’apporter la preuve que l’accord a bien eu lieu.
Le mariage est la reconnaissance par une communauté de l’union de personnes. C’est une affaire laïque, profane. Au mieux les prêtres peuvent dire que leur dieu ne veut pas de l’union de deux personnes du même sexe, et qu’elle ne peut donc pas être bénie par lui, ni donc logiquement avoir lieu dans une église. Mais rien de plus.
L’Eglise, si on suit ce fil rouge, aurait plus de raisons d’être hostile à l’immigration, parce que cela finit par des églises en flamme. Si cela n’est pas le cas c’est qu’elle est infiltrée par des communistes et des crypto-musulmans, comme ce Barbarin.
Au-delà de cela, la délégitimation du mariage étatique est une excellente chose. Chacun peut remettre en cause le rôle de l’Etat en tant qu’autorité morale.
Plus largement le mariage est devenu la manière qu’ont les femmes de profiter financièrement des hommes par l’attribution d’une rente à vie. La conception ancienne du mariage est très nuisible aux hommes dans une société qui n’a plus rien à voir avec celle de nos grand-parents, parce que les obligations masculines se sont accrues, tandis que les obligations féminines ont quasi disparues. La délégitimation du mariage va dans le sens d’unions non officielles dont les hommes sortent gagnants. Il leur reste juste à comprendre que vivre en concubinage n’est pas non plus une bonne idée, parce que les obligations du mariage sont petit à petit en train de se reporter sur les concubins.
Étiquetté : Barbarin, christianisme, homosexualité, mariageSermo de abstentione (ou remarques sur les angoisses électorales de Lahire)
Présidentielle — Article écrit par Nicolas le 25 avril 2012 à 18 h 45 min« … ‘tain, mais c’est pas vrai ! »
Oups, faites excuse mes frères, ce n’est pas une manière bien correcte de commencer un sermon.
Mais puisque c’est mal parti hein… vous savez tous que Barbarin, cardinal-archevêque de Lyon, est une sorte de truc mou orné de rouge qui à l’occasion aime bien nos frères musulmans, et tout et tout ; on dit même qu’il lui arrive de citer le Coran le doigt en l’air en le donnant en exemple. Bref encore un mitré qui mériterait de violentes piécuteries tout au long des chemins de procession de son diocèse. Ou des coups de bâton de croix pour polir son crâne afin que nul diablotin joufflu, dans quelques années, se s’écorche ses sabots encore tendres en courant sur le pavage des enfers.
Ah oui, précisons : je n’ai aucun respect automatique pour « nos évêques ». Quand on me sort cette vieille rengaine du respect qu’il faudrait avoir pour eux alors qu’il ne sont en rien respectables (à quelques exceptions près) et qu’il sont les vrais, historiques, continuels et endurcis fossoyeurs de l’Église de France — qu’ils ont transformée en une sorte d’annexe du parti socialiste ou d’Amnesty international mâtinée de théologie approximative elle-même faite de bribes d’Évangile mal citées —, je ressors mon Villon : « S’évêque il est, signant les rues… sous lui ne tiens s’il n’est en friche… »
Cette précision apportée, revenons donc à Barbarin d’Aussigny : Le Salon Beige, que j’aime bien parcourir, ressort une citation dudit Barbarin.
« Si les deux candidats soutiennent une mesure contre laquelle ma conscience se révolte, je peux poser l’acte politique de ne pas voter ou de voter blanc. »
Évidemment, pour Barbarin, du moment que les cathos susceptibles de l’écouter, ceux qui ont encore un vague respect pour sa fonction à défaut de sa personne, ne votent pas à droite, c’est tout bénef. Une abstention de catho pratiquant ou convaincu, c’est une demi-voix de gagnée presque à coup sûr pour la gauche, et on sait à quel point sous leurs chattemites nos évêques sont pour la plupart des collaborateurs zélés de l’invasion musulmane et africaine qui fournit de plus en plus ses troupes à la gauche socialiste et d’une manière générale aux idées sociales démocrates pour se maintenir au pouvoir en Europe.
Et Lahire, dont l’anti-sarkozysme poussé jusqu’au tir dans le pied parle ici sans doute, nous enfonce le clou :
« Citer le Primat des Gaules n’est pas un appel à l’abstention, mais bien un constat que le vote blanc ou l’abstention peuvent être envisagés par des gens cultivés, au nom de la conscience qui est liée à la morale.
Aussi, serait-il souhaitable pour éclairer les consciences, que le débat qui se focalise pour l’instant sur le pragmatisme facile du choix entre les deux candidats – calcul des « plus » et des « moins » – se déplace en amont sur la problématique du droit légal de vote transformé par une opération inconnue en devoir moral.
En effet, tout le monde, clercs compris, s’autorise à démontrer que Nicolas Sarkozy est plus catho-compatible que François Hollande. Pas très compliqué. Mais personne ne se prononce sur ce droit devenu devoir. C’est pourtant de là que tout démarre.
D’où mon agacement liminaire, traduit par ce mouvement d’humeur un peu vif, lié au fait qu’il va encore falloir que je prenne le temps d’écrire ce que vous lisez : « Putain, mais c’est pas vrai, c’est moi qui vais être obligé de leur expliquer saint Bernard ? »
Le blog le plus à fond dans la curaillerie, comme disait de manière colorée une de mes vieilles voisines communiste italienne bouffeuse de curé, citant un cardinal, blog où il existe même de brillants commentateurs, et malgré tout ils ne sont pas foutus que ça fasse tilt quelque part quand on leur sort cet apophtegme barbarinesque et le bredouillis confus qui le commente. Ils n’ont pas le réflexe de tendre le bras (attention, pas trop haut) et de prendre dans les rayons de leur bibliothèque, entre les pleurnicheries ouvriéristes complètes de Simone Weil et les bêtises de je ne sais quel défenseur de la philosophia perennis dont le curseur est resté coincée vers 1325, un texte qui, quand on a lu un peu s’impose face à cette suspecte et malodorante trace pourpre cardinalice : l’Éloge de la nouvelle milice, de saint Bernard.
C’est dans le volume XXXI des œuvres complètes dudit auteur aux Sources chrétiennes ; auteur dont on rappellera au passage à des gens pour qui l’argument d’autorité compte, qu’il est quand même père de l’Église, ultime des pères latins, et docteur de l’Église en prime. Ce que le désolant et fadasse Barbarin tout ornée de rouge qu’il soit, n’est pas encore, malgré la hauteur de son autorité sur trois journalistes de La Croix et approximativement douze chaisières désœuvrées — car pour les suisses d’église à hallebarde, il n’en a plus un seul je crois.
De quoi s’agit il dans L’Éloge de la nouvelle milice ?
De laude novae militiae.
Oui, une autre précision : on ne traduit plus comme on le doit militia par milice depuis la dernière guerre, aussi l’édition dont je parle titre en fait Éloge de la nouvelle chevalerie. Ce qui donne au tout un air peu engageant d’antiquaille poussiéreuse ou d’heroic fantasy pour adolescents. Il est vrai que le texte gêne depuis longtemps tout un tas de clercs trahissants genre démocrates-chrétiens tournés socialistes, et que le faire paraître une sorte d’étrangeté anachronique les arrange bien.
(Bon allez, on arrête de rire, si vous n’en avez rien à faire de mon sermon vous pouvez arrêter votre lecture ici, ça va devenir moins léger et ça va être un peu longuet.)
***
De quoi est-il donc question dans le De laude, au delà de la dimension historique et documentaire qu’on veut seule retenir pour y enfermer commodément le texte ?
Le prologue identifie l’œuvre : un écrit d’exhortation qui avait été demandé à Saint Bernard par le fondateur du Temple, l’histoire est connue, et ce n’est pas ce qui nous intéresse ici, puisque je vais précisément essayer de montrer qu’on peut y trouver une interprétation autre que celle liée aux seules conditions historiques de la production de cet écrit, et qui peut apporter une certaine correction à l’affligeante citation de Barbarin faite par Lahire sur Le Salon Beige. Et apaiser les angoisses électorales du même.
Saint Bernard explique dans ce prologue qu’il a différé d’écrire le De laude, mais qu’il a fini par le faire pour une raison précise : il aurait paru manifester de la mauvaise volonté plus que de l’incapacité. Le point est important : ne pas se prononcer dans la mesure où on le peut, c’est donc faillir du côté de la volonté. Et de fait il aurait été très facile pour saint Bernard de considérer que tout cela ne le regardait pas, au nom d’une condamnation générale de la violence ou d’un prudent retrait.
Ce prologue est suivi de ce qu’on appelle l’exhortation aux chevaliers du Temple (pages 214 et 215 de l’édition d’Horstius, vieille numérotation qui a perduré à travers les autres éditions plus récentes). Le passage, assez connu, constate la naissance d’une nouvelle forme de combattants qui tiennent à la fois du chevalier et du moine, et salue cette naissance comme très opportune et morale dans les circonstances du temps. Mais, se demande saint Bernard, ces combattants peuvent-ils combattre en ayant la conscience bien pure ? car s’ils meurent, perdants ou victorieux d’ailleurs, ils meurent en situation d’homicide.
Suit, page 216, une critique de la chevalerie mondaine, de son vain honneur et de son luxe. « De tels enjeux ne donnent d’assurance ni pour tuer ni pour se faire tuer » : comprenez, ne donne aucunement l’assurance de bien mourir et de ne pas être damné.
Mine de rien nous avons une première bribe de réponse aux interrogations de Lahire : les fins mondaines ne justifient pas pour le chrétien qu’il s’expose au péché. Ainsi il serait fort légitime de s’abstenir — puisque c’est la question de Lahire et que Lahire voit du péché à voter Sarkozy, même s’il accorde pour le dire vite qu’il y en a moins qu’à voter Hollande —, il serait donc légitime de s’abstenir s’il s’agissait de voter pour obtenir un avantage quelconque, par simple passion politique déraisonnable, ou en pensant envoyer une lettre de félicitations dithyrambique à Sarkozy le soir de sa réélection afin d’obtenir par cette flatterie je ne sais quoi, ou encore si le vote n’était porté que par volonté de participer au bruit ambiant.
Mais voilà ; il existe une autre chevalerie, comprenez une autre sorte de combat et de combattants qui ne sont pas exposés à de tels reproches de mondanité (« sans avoir le moins du monde à redouter de commettre un péché en tuant des ennemis, ou d’affronter le risque d’en être eux-mêmes tués »), combattants dont saint Bernard parle aux pages 217-220.
La différence ? eux ne meurent pas pour des raisons mondaines, mais pour le Christ : « mors pro Christo ».
Arrivés à ce point rassurons Lahire, on ne lui demandera pas de mourir. Mais ont peut penser que ce qui s’applique à la vie et à la mort s’applique a fortiori à une action aussi peu périlleuse que d’aller déposer un bulletin dans une urne dimanche en huit.
Qu’est que c’est, s’exposer à tuer ou à mourir « pro Christo » ? Pour l’expliciter saint Bernard fait une citation où, parce qu’il la fait de mémoire sans doute, il amalgame un passage de l’épître aux Romain et un passage de la première épître de Pierre :
« Non enim sine causa gladium portat : Dei enim minister est ad vindictam malefactorum, laudem vero bonorum. » Ce n’est en effet pas sans raison qu’il porte le glaive :il est serviteur de Dieu pour châtier ceux qui font le mal et féliciter ceux qui font le bien.
Point d’abstention là-dedans ni dans ce que dit saint Bernard autour. On ne s’en lave pas les mains : il y a le bien, il y a le mal. Et si l’on veut agir en chrétien, il faut prendre parti en ayant juste soin de ne pas le faire pour des motifs mondains, nous dirions pour un avantage personnel, mais pro Christo, c’est à dire au regard du bien et du mal seuls.
Incise : faut-il donc tuer tous les électeurs socialistes ? non, quelque déception que certains de nos lecteurs pourront en avoir : saint Bernard précise bien à la fin de la page 218 que s’il y a d’autres moyens, il faut les employer.
Toute une partie de la page 218 se passe au petit jeu des citations bibliques, saint Bernard opposant passage à passage aux citations les plus pacifistes qu’il puisse trouver. Poursuivant ce jeu un peu vain des citations pro et contra, où il semble lui-même s’amuser un peu en se renvoyant tout seul la balle, saint Bernard arrive à une considération qu’il faudra garder en mémoire, et à laquelle il est amené par les promesses de domination sur les nations et de puissance de Dieu manifestée ouvertement qu’il vient de tirer de l’Ancien Testament :
Il ne faut pas que ce qu’on voit vienne dissiper ce qu’on croit, ni que la réalité présente, dans sa pauvreté, rétrécisse l’ampleur de notre espérance ni que le témoignage des réalisations actuelles évacue celles de l’avenir. (219)
L’avenir, ce sont ici les espérance célestes, l’avenir de tout croyant dans lequel il met son espérance. Dieu ne peut avoir condamné ici bas le chrétien à une sorte de déchéance impuissante proche du désespoir qui ferait passer ses espoirs futurs pour une consolation presque chimérique de toutes les avanies. Le salut de chacun n’est pas une sorte de conte pour enfants où l’on se rassasierait de l’avenir en ayant pour le présent le nez plongé dans la boue et en s’en consolant dans un quiétisme merveilleux mais si aisé à démontrer vain.
Bien plus :
Non, la gloire présente et temporaire de la cité terrestre ne ruine pas le bonheur du ciel, elle l’édifie au contraire, si du moins nous ne doutons absolument pas de tenir, en cette cité, la figure de celle qui dans le ciel est notre mère. (219, le dernier membre de phrase étant une citation approximative du Siracide.)
Nous allons revenir à cela, mais suivons le texte avec un développement sur la vie que mènent les chevaliers du Temple (219-221) : toutes leurs actions sont empruntes de leur idéal, c’est l’idée essentielle que développe saint Bernard. Rien qui dans leur vie ne soit pro Christo justement. Reprenons la question qui turlupine Lahire : rien qui puisse laisser penser que la possibilité, même incertaine et défaillante, de choisir un candidat meilleur qu’un autre par un déplacement de quelques minutes à deux pas de chez soi les trouverait abstentionnistes, bien au contraire.
Pour parler de leur manière de combattre encore, les citations sont nombreuses à propos de l’Israël ancien et une mention explicite à Judas Maccabée ne surprend pas. Certes ils se confient dans le Dieu des armées, mais ils préparent minutieusement leurs opérations, « s’organisent avec réflexion, vigilance et prévoyance ». Sans doute cela ne dit pas pour qui ils voteraient, mais s’abstiendraient-ils de soutenir un bien, si faible ou ambigu soit-il, contre un mal ? C’est peu probable dans l’esprit de saint Bernard.
Je passe sur le passage qui les lie explicitement au Temple de Jérusalem, bien qu’il pourrait encore fournir des arguments ; sur la ruse de Dieu qui consiste à utiliser la chevalerie mondaine pour en faire une chevalerie chrétienne, même si ce passage aussi me fournirait encore facilement quelques arguments.
Passons aussi sur la description des lieux saints que cette « nouvelle milice » se donne pour mission de protéger, description assez longue, et passons à la presque fin, la page 236. Parce que c’est là que ça se noue et que Lahire va trouver une réponse définitive — pour peu qu’il veuille bien sortir de ses ratiocinations sur un droit naturel que personne n’a jamais vu codifié nulle part et où il cherche des réponses introuvables à ses angoisses électorales dans un juridisme étroit autant que vain.
La formule est connue : voir de ses yeux le Saint-Sépulcre. C’est dans l’évocation des lieux saints qui est la plus importante en étendue, celle du Saint-Sépulcre précisément. Et celle où d’évidence saint Bernard fait culminer sa réflexion. Le but de ces chevaliers, de leur activité, ce qui justifie même l’appui que leur donne saint Bernard, dont on aurait peine à se figurer l’autorité qu’il représentait en son temps tant les points de comparaison nous manqueraient, ce à quoi tout ça rime, qu’est-ce ?
Les pèlerins qui vont en terre sainte voient, grâce à l’action de ces chevaliers, le Saint-Sépulcre.
Que ça ?
Que ça. Mais c’est immense dans la pensée de saint Bernard.
Car il n’écrit pas simplement voir.
« … nec parum proficitur cernendo, etiam corporalibus occulis, corporalem locum dominicae quietis. » Ce n’est pas un faible avantage que de voir avec les yeux du corps les lieux où le Seigneur a reposé corporellement.
Il faudrait presque commenter chaque mot du paragraphe dont ces lignes sont tirées avant de revenir à ce qui nous occupe. On peut même dire que cette formule, « voir de ses propres yeux corporels » consacre dans la pensée européenne un tournant essentiel. Giotto va inventer la peinture à la chapelle des Scrovegni de Padoue en ayant cette formule de saint Bernard dans un coin de la tête et en la déroulant sur les murs, on peut démontrer rigoureusement que sa peinture est impossible sans l’influence à distance et transmise jusqu’à lui de saint Bernard, Podgorny faisait ça en Sorbonne voilà vingt ans. À partir de là on va effectivement en Europe « voir avec ses yeux corporels » et tout suivra : des poutres clairement dénombrables dans la clarté problématique du plafond au-dessus du saint Jérôme de Dürer jusqu’aux contestations justement de cette claire dénombrabilité, bien plus tard, sur quoi nous vivons encore.
Mais pour notre propos, revenons à ce qu’il fallait garder en mémoire ci-dessus à la page 219, vous savez ; que la cité terrestre et la cité céleste n’étaient pas dans une opposition qui justifierait un quiétisme idiot lui-même volontiers abstentionniste d’action, mais qu’il fallait en somme coopérer ici bas et par avance à l’édification de la cité céleste en perfectionnant la cité terrestre.
Pourquoi et comment en arrive-t-on là ? pas seulement par le jeu de citations auquel saint Bernard s’amusait un peu stérilement — c’était une figure de la littérature chrétienne du temps —, mais aussi parce que voir de ses propres yeux corporels un lieu physique, le locus dominicae quietis, qui nous montre, imparfaitement, en creux, la victoire du Christ sur la mort, c’est pour saint Bernard la meilleure manière d’avoir un aperçu de notre salut, et donc un puissant aliment de la foi.
Bien plus : ce mot de « repos du Seigneur », de quiétée — reprenons ce mot du vieux français — dominicale (dominus, le maître), inverse en quelque sorte le rapport : ce n’est pas à nous d’attendre dans le repos que Dieu veuille bien intervenir pour régler les problèmes du monde en nous contentant de rêver, dans l’attente de son intervention, au royaume de Dieu et en laissant aller les choses, même au pire : après tout, Dieu saura bien arranger tout ça ? Non.
La quiétée corporelle du Seigneur, qui a tant de prix pour saint Bernard quand on en contemple le lieu de nos yeux mortels mêmes, c’est rigoureusement le contraire : on ne peut se reposer à son image qu’une fois le chemin parcouru — chemin que vient d’égrener saint Bernard devant nous et que j’ai signalé plus haut seulement pour dire que j’omettais son détail : Bethléem, Nazareth, le Mont des Oliviers, la vallée de Josaphat, le Jourdain, le Calvaire…
Pro Christo, cette formule que nous avons rencontrée au début, finalement, dans la pensée de saint Bernard, c’est ça : à l’image du Christ, autant que possible, faire ce qu’il faut. Parcourir son chemin dans le monde en cherchant le bien et en empêchant le mal. La quiétée de ne plus avoir rien à faire (qui est aussi la quiétée dominicale après la création, et après seulement) la quiétée de laisser les choses aller, cette quiétée, ce repos n’arrive qu’après avoir fait ce que l’on peut faire pour le bien et contre le mal, chronologiquement ou logiquement.
Alors oui, si on est chrétien et si on reconnaît qu’un mal est moindre qu’un autre, cela emporte de favoriser relativement le moindre mal, surtout si c’est par une action aussi simple que mettre un bulletin dans une urne, même si c’est une action aussi incertaine que de mettre un bulletin dans une urne, et même si le choix est tel qu’il en paraît désolant entre deux maux.
***
Alors je n’ai aucune espèce d’illusions, Lahire va me répondre que tout ça c’est bien joli, mais, en gros, que le ciel ne s’est pas entr’ouvert pour dire aux catholiques de voter Nicolas Sarkozy et qu’il n’y a non plus aucune « obligation » fondée sur le droit naturel, quoi que j’aie dit. Il fait le coup à longueur de temps.
Certes. Car à un juridisme divaguant pollué de théologie de comptoir où chacun donne son petit avis à l’emporte-pièce, parfois avec trois ligne de citation-béquille issues de catéchismes incertains, on ne peut pas répondre grand chose de toute façon…
Reste qu’il semble bien qu’il y ait deux manières d’être chrétien quant à la question posée : en lisant saint Bernard ou en écoutant les bruits de bouche émis par Mgr Barbarin et des mitrés groupés en troupeau épiscopal. Le rénovateur de Clairvaux ou les fossoyeurs décorés du titre d’évêque qui ont vidé les églises de France depuis cinquante ans, lointains descendants endurcis du Sillon de Sangnier ? Choisis ton camp, Lahire. Arrête de te prendre la tête à deux mains en cherchant du droit naturel qui n’existe nulle part sous la forme d’un code Napoléon où tu cherches à le trouver — c’est très simple comme choix.
PS : comme le texte de Lahire précisait qu’il n’était pas une manière d’appeler les catholiques à l’abstention, j’espère qu’on me fera le plaisir de croire que ce texte n’est pas une manière d’appeler les catholiques à voter Sarkozy.
PS2 : oui, oui, les Templiers c’est aussi la marotte de Breivik, ça ne m’a pas échappé. Comme quoi, hein…
Étiquetté : Barbarin, Catho, église, Lahire, saint bernard
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