Le mot “meurtre” ne tue pas
Le 14/03/08 à 18:46 par Il sorpasso
J’en remet une couche sur l’euthanasie, d’abord parce que mon premier texte a été pris au deuxième degré alors que c’était du premier, ensuite parce que régulièrement, je lis des poncifs qui me font bondir sur le sujet. Sujet vaste, on s’en doute, ce qui permet à beaucoup de sous-doués de s’en donner à cœur joie avec de grand airs de rebelles. Parce que, comme c’est illégal (et non interdit : je reviendrai là dessus) quand on est pour (pour quoi ? soignons les expressions et soyons clair : pour la légalisation de meurtre ou complicité de meurtre avec consentement de la victime, ce qui déjà fait sourire) on est forcément un rebelle*. Et ce qui ne veut rien dire non plus, car en l’occurence il faut énumérer les conditions qui donne droit à cela, à moins que tous le monde puisse aller s’acheter son flacon de natrium pentobarbital comme ça, sans ordonnance. On confond donc déjà euthanasie et légalisation de l’euthanasie, mot qui désignait à l’origine une mort douce et sans douleurs, sans donner plus de précisions. Ensuite traduire cela en terme de droit implique de reconnaitre toutes les modalités de ce droit, (causes, conditions, procédures, application, contrôle, etc..) donc tous les abus, au préalable. Ce dont s’abstiennent tous les courageux promoteurs de la “mort assistée”. Abus dont peut en prévoir un paquet. Les vieux en surnombre qui coûtent cher, les vieux avec héritage, et, hors de ces malfaisances, tous ceux qui ont un moment dépressif, et dont la peur seule du passage à l’acte suicidaire permet d’éviter… le suicide, etc. Avec des sociétés aux noms charmants et bien débiles (fallait-il attendre autre chose) Dignitas et Exit, no soucy, c’est easy et pas cher.
Bon. Déjà.
Je passe sur les niaiseries ? Bien sûr que non :
On accuse l’association de gagner de l’argent sur le dos des morts (argument qui devrait plaire au petit franchouillard moyen qui aime bien l’argent qu’il gagne mais pas celui qui va aux autres quelle qu’en soit la raison). Mais si c’est mal, il faut alors interdire tous les métiers des pompes funèbres. Et interdire l’exercice de la médecine, qui conduit à gagner de l’argent sur le dos des malades. Et l’enseignement, qui exploite l’ignorance, etc.
Mais ils ne vous tuent pas. Je sais pas pour vous, mais pour moi, ça fait une différence. Une grosse même.
Mais ce que je préfère c’est l’imbroglio sémantique :
Un “philosophe”, “spécialiste d’éthique”, déclare que “suicider quelqu’un, c’est commettre un meurtre”. Or l’association Dignitas ne “suicide pas”, elle assiste ; c’est l’intéressé qui va tout seul jusqu’au bout de sa décision.
Ben non, il y va pas tout seul, justement. Sinon, ce serait vraiment un suicide. On continue, yabon ?
C’est l’occasion pour moi de revenir obstinément sur les principes “libertariens” : toute action qui n’agresse pas autrui est légitime, et toute personne qui s’y oppose par la force est esclavagiste.
Un point Godwin Empire du Bien ! Un ! Définissez agression ? Ce qui est surprenant, surtout de la part de quelqu’un qui se définit comme “libertarien”, qui critique la toute-puissance de l’Etat paternaliste, quelqu’un de bien a priori, c’est de se fourvoyer dans l’erreur avec ses propres arguments. Ainsi on réclame plus de lois afin d’être plus libre vis à vis de l’Etat. Et on critique le fait que l’interdiction soit faite au nom de la dignité humaine (je l’ai pas entendu comme ça, mais bon) alors que ce sont bien ces assoss’ (Dignitas) qui nous casses les oreilles à longueur de plaidoiries aux insupportables accents mielleux avec leur fameuse dignité.
Parce que voyez-vous, se battre jusqu’au bout, endurer les pires souffrances (avec une aide médicale ou sans) tenir le coup jusqu’au dernier souffle, c’est indigne. Voilà. Voilà où on en est.
J’entends déjà les pleureuses me sortir “mais comment pouvez vous rester sans rien faire devant des gens qui souffrent gnagnagna” parce que, même si c’est dur de voir cela, insupportable même, quand les gens sont morts et enterrés, on y pense plus. Et oui. Par contre ça vous fout les choquottes. Plus que de mourir pour certains.
Bref, pour en revenir au début, illégal et pas interdit : parce l’illégalité ramène à la loi humaine, interdit à la loi divine. Et comme je n’oblige personne à avoir la foi et à craindre le jugement divin, tout le monde peut aider son prochain à mourir. D’ailleurs des médecins ne s’en privent pas, et ne s’en sont jamais privé. Mais la différence c’est bien d’être capable d’en assumer les conséquences, ce que personne ne veut plus faire pour rien et ce qui, donc, autorise à ne plus penser beaucoup non plus. D’où l’illégalité. Un peut comme l’utilisation de la torture : un abus dans un monde parfait, un fait établi mais condamnable devant une cour de justice dans le monde réel, même si c’est fait pour le bien commun, car si on légalise, là, c’est la porte ouverte aux abus. Alors étouffez votre vieille mère cancéreuse avec l’oreiller, mais ne réclamez pas une loi qui permettrai à votre voisin de zigouiller la sienne qui ne souffrait pas encore mais qui lui a bourré le crâne pour le fric en toute impunité. La on pourra parler de responsabilité.
Comme cette pauvre femme atteinte d’un cancer des sinus qui me casse royalement les couilles à réclamer à partir dignement en exhibant ses tumeurs devant toutes les caméras de France, alors qu’elle peut encore se flinguer, s’ouvrir les veines se jeter du cinquième, s’enfermer avec sa voiture en marche dans le garage et tout ce qu’elle veut et tout ça à la fois, mais dans l’anonymat. Elle qui veut gagner contre la maladie. Oui. Texto. C’est intéressant ça. Le cancer comme maladie douée de volonté. On gagnera en mourant avant qu’il ne vous tue. Elle qui ne veut pas partir sans sa loi à elle pour tous. Sans en entrainer beaucoup avec elle. Les deux vieux fantasmes pathétiques de ceux qui luttent encore, justement, et c’est cela qui est pénible et gênant : marquer l’histoire de son nom, de son combat, ou alors en entrainer d’autres avec soi dans l’abîme (a posteriori ici).
Méfiez vous des gens qui vous veulent du bien en général et de ceux qui veulent vous aider à mourir en particulier.
*NB : je note également une forte propension a jouir de voir vaciller un principe non négociable du catholicisme, énième combat infantile contre l’Eglise, beaucoup plus que pour une loi- interrogez les pros, et vous les verrez immédiatement éructer devant ce vieux machin patriarcal et transcendant, cette machine à culpabiliser ceux qui s’enfoncent dans toutes les régressions possibles. Sans compter le beau brevet en rebellitude&conformisme avec le badge à mettre sur son blouson que cela offre encore et toujours.

Caro Sorpasso,
Intéressant billet que le votre, même si deux ou trois points que vous avancez sont discutables (mais je ne les discuterai pas ici et maintenant car j’ai conjointement mal au crâne et aux doigts - sans doute mon cancer des phalanges qui progresse contre ma dignité). Je constate que vous tentez d’argumenter contre des non-comprenants, c’est à dire des adultes qui ont eu une tumeur du QI quand ils étaient petits. C’est courageux, quoi que légèrement superfétatoire.
Autre chose : du fait de votre joli pseudo filmique, je trouve absolument insupportable de vous voir écrire “umbroglio” pour Imbroglio. De même, “a postériori” pour a postEriori pourrait susciter chez les Italiotes les plus extrêmistes le désir un peu fou de vous euthanasier, même en cas de suicide linguistique.
;-B
Précisons quand même que l’association Dignitas ne va pas jusqu’à injecter le produit. Il est acheté et préparé par eux. C’est bien entendu là-dessus qu’ils jouent. Maintenant, je ne connais pas leur politique quand celui qui veut de suicider est tout simplement incapable de s’administrer seul un poison, genre Vincent Humbert.
Sinon, d’accord avec le reste bien entendu et, effectivement, il est remarquablement délirant que quelqu’un qui soit en mesure de se suicider demande une aide. Puis, ensuite et surtout, qu’on la lui fournisse. Je dois dire qu’il doit y avoir quelques synapses dans mon cerveau qui ne se connectent pas bien, parce que je n’y comprends rien.
Cher Kalle,
vous avez raison, à ma décharge : je publie d’abord et me relis ensuite, c’est mon côté sanguin, justement. ;-)
Je ferai le même commentaire que sur le site de Laure Vincent : c’est très facile de se suicider jusqu’au moment où il faut passer à l’acte. Les moyens “artisanaux” sont très douloureux, incertains, ou terrifiants. Je n’ai aucune envie de me suicider, mais si l’envie m’en prenait, moi qui suis pourtant médecin, serais bien embarrassé. En théorie, vous avez raison, en pratique ça reste à discuter.
Se précipiter d’un pont n’est tout de même pas la chose la plus difficile au monde. Certes il faut être déterminé. Vaincre sa peur. Mais cela vaut mieux. Que le suicide ne soit pas trop aisé. Ainsi on peut toujours reculer et reconnaître qu’on tient encore à la vie. Chose impossible avec une injection, une fois plongé dans le coma, dans le milieu normalisé d’un hôpital.
Une bonne overdose à l’héroïne, c’est tout à fait réalisable par les temps qui courent et pas si cher que ça… si il y a des volontaires je peux leur arranger le coup… y’aura pas besoin de remuer toute cette merde associative… et je suis d’une charité chrétienne, je ne prends pas de com’… j’aime mon prochain, je rends service.