
Ce doit être le 4ème article sur le dernier Philip Roth (”Exit le fantôme”, Gallimard ( traduction très laide de “Exit Ghost” au passage)) que je lis dans lequel est posée la question la plus con du monde littéraire :
Mais quand est-ce qui va l’avoir son Nobel de Littérature, hein ?
Signe que les critiques littéraires n’ont lu ni Philip Roth ni les nobelisés dudit titre, qu’ils n’ont pas compris les aspirations du jury du Nobel de Littérature (que j’imagine comme une bande de rombières suédoises qui sentent le détergent et parlent des droits de l’homme au premier degré) qui pourraient se résumer à : “que la littérature fasse que nous nous aimions tous ensembles enfin” ce qui est un résumé de l’ignorance pour la vraie littérature en même que la volonté de sa destruction.
Ça troue quand même un peu le cul que ceux qui s’étalent d’extases (”génialissime”, “grandiose”, “crépusculaire”) comme des illuminés qui pensent voir la Vierge dans le dernier opus du maître américain (qui “râle avec passion” mais contre quoi ? MAIS CONTRE QUOI BORDEL IL RALE AVEC PASSION PAUVRE CONNE?), ne comprennent pas que le Nobel de Littérature, c’est la mort pour un vrai écrivain, pas la consécration. Que le Nobel et ses bons sentiments, c’est ce qui pourrit Zuckerman dans chacun de ses romans.
Je suis justement en train de relire “La leçon d’anatomie” où Zuckerman est harcelé par un ponte juif de la littérature qui lui enjoint expressément d’écrire un article sur Israël et ce du fait qu’il est une “personnalité juive” et entre parenthèses que son livre a fait beaucoup de mal aux juifs et ça serait bien qu’il se rachète un peu.
Les critiques du dimanche dans les hebdos français, c’est pareil : “Roooh comme vous y allez Philip avec les critiques-biographes-graphomanes et le monde-qui-va-mal vous êtes méchant c’est trop exquis” et de finir sur un gloussement de pucelle avant d’enchainer, deux pages plus loin, en louanges sur la dernière assiette de sucre de PPDA dont les invendus seront recyclés pour les stands de barbe-à-papa.
Et les arguments ? Inexistants. Ils nous répètent (c’était déjà le cas avec “la tache”, “la bête qui meurt”, “un homme”) que ça ressemble au précédent mais c’est pas pareil, que cette fois c’est le dernier, les ultimes heures d’un homme au bord du grand saut final qu’il ne faut pas rater ça (un peu pareil qu’avec Eastwood)….Comme ils se sentent tous obligés d’en parler, si possible en bien, sinon il faudrait réfléchir, mais qu’ils n’y arrivent pas, ils recopient le quatrième de couverture en feuilletant le dictionnaire des synonymes, section superlatifs. Et en se lisant les uns les autres, comme on copie sur son voisin : ils ont presque tous étalé leur “culture” en précisant, qu’”Exit Ghost” était une didascalie de Shakespeare dans Hamlet, comme ça, en passant. C’est mignon. Et c’est bien drôle.
On notera pour la forme que J. Savigneau écrit dans le Monde :
Pour Zuckerman, cette entreprise biographique est un geste de plus contre la littérature, minée par le politiquement correct, cette absurdité qui a conduit, dans une exposition à la New York Public Library, à exclure Hemingway et Faulkner de la liste des grands écrivains du XXe siècle. Pourquoi lire encore des mâles blancs hétérosexuels mal pensants ?
Crampe de rire. Mais bon, après avoir dénoncé la “chasse à l’homme” contre F. Mitterand, bientôt on va pouvoir fumer des clopes et balancer des blagues racistes dans les couloirs de ce canard.
Ah, une critique négative, enfin je crois, de Philippe Lançon pour Libé, avec un bon jeu de mot pouet pouet typique de l’absence sidérale d’humour de cette feuille de chou en titre, extrait :
Pourquoi avoir fait de Kliman [biographe fouille-merde ndIS] un repoussoir aussi peu crédible qu’affirmé ? C’est ici que la psychologie de Zuckerman bute sur les ratiocinations de Roth : l’œuvre de grands écrivains serait rendue invisible par l’étau biographique et culturel ; le monde ne devrait se partager qu’entre auteurs et «lecteurs», ces êtres chimiquement purs. Tant de banalités masquées finissent par agacer.
Ah ! Les banalités masquées tueront le monde. Mais pas le Monde. Enfin, on verra. Les banalités masquées chez Libé, non pas de ça chez eux. Et puis ce n’est pas non plus chez eux que de grands écrivains deviendraient invisibles en passant dans les griffes de leurs pertinentes analyses. Personnellement je n’y ai rien compris à cet article : les tournures de phrases, le choix des extraits, les transitions des chapitres, les subtiles sentences… Je dois être trop banal masqué.
Il conclut par :
Un homme peut choisir son cercueil et régler ses funérailles, mais c’est trop lui demander que d’aimer ses croque-morts. Comme l’écrivait Foster Wallace, «quand un grand solipsiste meurt le monde entier disparaît avec lui.»
Croque-mort ! C’est le mot que je cherchais à propos du style de ce critique. Merci Libé ! Merci à tous.
add:
Je rajoute (merci à nos commentateurs à plumes) l’extrait d’une critique qui semble être la plus pertinente (et aussi la plus courte, ce qui est bon signe) et qui est signée…Philippe Sollers. Il y souligne (le fait-il exprès ?) ce que ces collègues font- exactement ce dont Roth se plaint dans son dernier roman (et dans d’autres)- : encenser un auteur sans le lire ni le comprendre, c’est à dire le tuent par noyade :
Ainsi cette lettre envoyée par un de ses [Philip Roth, ndIS] personnages au Times : “Il fut un temps où les gens intelligents se servaient de la littérature pour réfléchir. Ce temps ne sera bientôt plus. Pendant les années de la guerre froide, en Union soviétique et dans ses satellites d’Europe de l’Est, ce furent les écrivains dignes de ce nom qui furent proscrits ; aujourd’hui en Amérique, c’est la littérature qui est proscrite, comme capable d’exercer une influence effective sur la façon qu’on a d’appréhender la vie. L’utilisation qu’on fait couramment de nos jours dans les pages culturelles des journaux éclairés et dans les facultés des lettres est tellement en contradiction avec les objectifs de la création littéraire, aussi bien qu’avec les bienfaits que peut offrir la littérature à un lecteur dépourvu de préjugés, que mieux vaudrait que la littérature cesse désormais de jouer le moindre rôle dans la société.”
Suit une critique implacable des pages culturelles du Times et de leur “charabia réducteur”. Le personnage de Roth va jusqu’à préconiser d’interdire toute discussion publique sur la littérature dans les journaux, les magazines et les revues spécialisées, ainsi que son enseignement. “Je mettrais sous surveillance les libraires pour vérifier qu’aucun vendeur ne parle de livres, et que les clients n’osent pas se parler entre eux. Je laisserais les lecteurs seuls avec les livres, pour qu’ils puissent en faire ce qu’ils veulent en toute liberté.”Tout en ayant beaucoup de succès, Roth sait de quoi il parle.
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