Archives pour la catégorie ‘Citations’
Si ce n’est toi…
Citations — Article écrit par Nicolas le 19 février 2012 à 22 h 00 minLa stratégie des « Jeunes avec Marine » est pour le moins surprenante. Ses leaders, Julien Rochedy et Paul-Alexandre Martin, présentent bien, et n’affichent pas du tout le look de jeunes extrémistes de droite. Au contraire, ils rappellent plutôt le style BCBG des jeunes populaires. Ils jouent ainsi un rôle dans la stratégie dite de « dédiabolisation » de Marine Le Pen. Elle n’hésite pas à les mettre en avant comme autant de gages de respectabilité et de rupture avec l’ancien Front national de la jeunesse, réputé pour être plus radical que la maison mère.
En résumé, s’ils ont les cheveux ras ce sont des skinheads, mais s’ils les ont longs, ce sont des skinheads camouflés, ce qui est pire.
Je ne sais pas quel faute ont commis dans une vie antérieure les deux journalistes qui ont été condamnés à exploiter dans la mine de bonne conscience le filon presque épuisé de la lutte contre l’extrême droite, mais c’est un bad bad bad karma qui doit l’expliquer.
(Merci à J. F. pour le lien.)
Étiquetté : SalopesCioran et les GVD
Citations — Article écrit par XP le 17 février 2012 à 13 h 00 minCioran, de l’inutilité de la culture livresque.
La /conscience/ est le produit d’un dérangement du système nerveux et elle atteint son paroxysme dans la neurasthénie. L’atroce réceptivité nerveuse de l’homme le détruira après l’avoir fait. C’est pourquoi sa déchéance est beaucoup plus proche qu’on ne le croit.
Cela étant, ne nous étonnons pas que les hommes instruits soient inaccessibles à l’humour et à la sérénité. Comment être serein quand on se dit qu’un ami est marxiste, un autre spenglérien, un troisième idéaliste, et ainsi de suite ? Comment avoir la perspective de l’éternité quand, pour faire carrière, il faut apprendre toute une bibliographie, parler de mauvais livres qu’on n’a même pas lus, connaître tous les auteurs imbéciles qui ont écrit par obligation professionnelle, tous les ravaudeurs de la culture qui se sont occupés toute leur vie de l’œuvre des autres parce qu’ils n’avaient rien à dire ?
C’est dans la solitude des montagnes que j’ai éprouvé le plus d’intensité le sentiment de l’inutilité complète de la culture et en partie de la philosophie scolastique, farcie de formules abstraites et vides ; de l’inutilité de toutes les fades élaborations dénuées d’un contenu vivant, réellement ressenti.
Il faut mener une campagne d’extermination contre la culture purement livresque. Je voudrais bien voir ce que deviendraient les intellectuels qui grouillent de par le monde si l’on détruisait brusquement tous les livres. Je suis presque sûr que la plupart cesseraient de penser, car leurs prétendues idées n’ont pas été vécues, ils les ont empruntées aux livres.
Ne trouvez-vous pas intéressant que des gens sans possibilités intérieures, qui se sont évertués à acquérir une certaine culture, redeviennent les nullités d’autrefois dès qu’ils renoncent à la lecture ? Il est vrai qu’aujourd’hui les idéaux de sagesse sont inactuels et même illusoires. La vie est devenue trop douloureuse pour que nous puissions croire que nous sommes seulement des spectateurs, et non des acteurs. Nous autres, modernes, nous avons perdu le sens de l’éternité, nous sommes incapables d’avoir une vision sereine de l’existence, nous vivons le temps comme un tourbillon dramatique et démoniaque, voilà pourquoi les idéaux de sagesse sont caducs.
Les penseurs (en tant qu’authentiques représentants de la culture) ont aujourd’hui une obligation impérieuse, essentielle : devenir des penseurs existentiels, vivre concrètement l’abstraction, élaborer selon le plan de la vision et non selon une combinaison stérile de concepts sans correspondance dans la réalité.
Le jour viendra où l’on démasquera tous les pseudo-intellectuels qui croient penser parce qu’ils affichent une formule, qui se prennent pour des philosophes parce qu’ils acceptent un système étranger. L’impuissance spirituelle n’avait jamais trouvé auparavant de moyens de dissimulation plus sûrs pour draper sa nullité sous des formes empruntées.
L’absence de caractère organique de la culture contemporaine fait que l’homme ne vit plus dans des contenus mais dans des formules dont il peut changer comme il changerait de chemise.
Vous comprenez donc pourquoi il est nécessaire de se purifier sur les hauteurs.
Merci à F.
Étiquetté : CioranToutes les civilisations se valent
Citations — Article écrit par Nicolas le 11 février 2012 à 21 h 06 minIl est intéressant d’élever des poules :
- vous pouvez avoir de la viande à manger
- les œufs sont bons pour tout le monde, surtout pour les enfants
- vous pouvez bien recevoir les étrangers
- vous pouvez faire des cadeaux ou des sacrifices
- avec les excréments, vous avez du fumier pour le jardin
- quand vous avez besoin d’argent, vous pouvez vendre des poulets et des œufs au marché
- vous pouvez avoir des poussins
- vous pouvez utiliser les poules dans les cérémonies comme les funérailles, les sacrifices, ou pour demander la main d’une fille en mariage
Extrait du guide de formation de l’Inades Burkina L’Élevage familial des poules.
L’Institut africain pour le développement économique et social (Inades), qui a changé de nom entre temps, précise lui-même sur son site internet :
Étiquetté : jésuites, poulets, sacrificeHéritier de l’ancien Institut africain de développement économique et social (INADES) créé en 1962, le CERAP, oeuvre jésuite, est un centre intellectuel et social d’inspiration chrétienne qui regroupe en son sein plusieurs départements dont la mission commune est l’éducation à la dignité humaine.
Guéant se trompe énormément
Citations — Article écrit par Nicolas le 6 février 2012 à 11 h 30 minClaude Guéant, propos tenus devant l’UNI à l’Assemblée nationale, févier 2012, rapportés (dans tous les sens du terme rapporter) par une école de journalistes :
Nous devons protéger notre civilisation (…) contrairement aux socialistes, je pense que toutes les civilisations ne se valent pas.
Jules Ferry, discours à l’Assemblée nationale le 28 juillet 1885 :
Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont un devoir de civiliser les races inférieures.
Léon Blum, discours devant l’Assemblée nationale sur le budget des Colonies, le 9 juillet 1925
Nous admettons qu’il peut y avoir non seulement un droit, mais un devoir de ce qu’on appelle les races supérieures, revendiquant quelquefois pour elles un privilège quelque peu indu, d’attirer à elles les races qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de civilisation.
Autrement dit, comme tout bon ministre de l’Intérieur, Claude Guéant est en réalité un radical-socialiste. C’est le contraire qui nous eût surpris.
Étiquetté : colonialisme, gauche, Guéant, y'a bon
L’autre Péguy
Citations — Article écrit par Nicolas le 3 février 2012 à 18 h 57 minD’autre part c’est une fort grande idée, ingénieuse et grande, dramatique, et scénique, et philosophique, et historique, enfin une grande idée que d’avoir pensé à voir dès 1792, et avant, (au moins le temps de faire la pièce), qu’il venait de naître dans le monde une deuxième tartuferie, qui serait proprement celle de « l’humanité ». N’en doutons point, c’est une grande vue, et il est saisissant qu’il l’ait eue si nette, et déjà si scénique, (ce qui est la netteté même), dès 1792. Et alors plus son autre Tartufe est simplement un report de l’autre, servilement et comme secondairement, mettons fidèlement et comme auxilliairement, plus l’idée est juste et plus elle est grande. Qu’un homme ait vu, dès 1792 et avant, qu’il était né dans l’hitoire du monde, qu’il venait de naître pas seulement un fils de Chérubin, mais exactement un autre Tartufe, un deuxième Tartufe et une deuxième tartuferie, voilà ce que j’appelle un événement, dit l’histoire, et voilà ce que j’appelle une vue.
Je m’entends, dit-elle, je m’explique. Qu’en 1775, et même en 1784, il y ait eu un Français qui ait vu que l’ancien régime tombait, cela, n’est-ce pas, n’a rien d’extraordinaire. Tout le monde le voyait. Un Français voit toujours que le régime tombe. Qu’en 1775 et même en 1784 un Français (de plus) ait aidé à faire tomber l’ancien régime ou plutôt ait aidé l’ancien régime à tomber, il n’y a là non plus rien de bien extraordinaire. Un Français aide toujours le régime à tomber. Qu’en 1775 et même en 1784 il y ait eu dans Paris un gamin de Paris de plus, cela, dit l’histoire, n’a rien de bien extraordinaire. Il y a toujours des gamins de Paris. Il n’y en aura jamais trop. Qu’en 1775, et même en 1784, il y ait eu dans Paris un homme d’esprit de plus qui eût criblé d’épigrammes l’ancien régime, cela, dit l’histoire, n’a rien d’extraordinaire. Il y a toujours des hommes d’esprit dans Paris, et jusqu’en Seine-et-Oise. Il n’y en aura jamais trop. Mais qu’en 1792 il se soit trouvé un homme qui ait vu, et qui ait écrit l’autre Tartufe, cela me passe un peu, dit l’histoire, je l’avoue, c’est ce que j’appelle une vue et ce que je nomme un événement. Moi-même je trouve que c’est un peu fort. On lui en aurait fait un sort, à celui-là, si ce n’était pas Beaumarchais. On lui en aurait fait un sort et de penseur, et de prophète, et de philosophe, et qui sait de sociologue, si seulement ce n’était pas un auteur comique. Mais voilà. L’homme qui s’amuse ne veut pas que celui qui l’amuse soit profond. L’homme risible, l’homme ridicule n’admet pas que le maître du rire soit un penseur, et un historien, (même des mœurs), et un prophète et un philosophe. Comme le dit si bien Quintilien, CLI, XVII 92 D8, celui qui meut le rire ne souffre pas que celui qui tient le rire soit un philosophe. Homo qui movet risum non patitur eum, qui tenet risum, philosophum esse.
Il faut tout de même avouer, dit l’histoire, que créée en 1792 cette expression l’autre Tartufe prend tout de même une singulière valeur. Et un sens et une extraordinaire portée. Enfin, c’est une expression qui se voit. Que dès 1792 un homme ait vu, ait écrit que ça allait recommencer exactement pareil sur l’autre bord, que c’était déjà fait, que c’était déjà recommencé, cela, dit l’histoire, n’a qu’un nom, c’est un coup de génie, et un homme comme ça, c’est ce qu’on a toujours nommé un homme de génie. Pourvu seulement, à cette seule condition, à cette seule exception près : Pourvu : Que ce ne soit pas un homme d’esprit.
Qu’un homme ait vu dès 1792 qu’après avoir nourri le Tartufe clérical, il faudrait, il fallait nourrir le Tartufe humanitaire. Que dis-je après ; en même temps. Car l’un ne tuait pas l’autre et peut-être au contraire. (Et c’était peut-être le même.) Que le même brave peuple, qui avait (et l’on peut dire si bénévolement) nourri pendant des siècles l’ancien Tartufe, le vieux Tartufe, le Tartufe classique, le Tartufe clérical, que ce même peuple, cette bonne vieille pâte de même peuple, sujets, citoyens, ouvriers, paysans, électeurs, contribuables, pères, mères, enfants, que cette bonne race aurait en outre ensemble et en même temps à nourrir pareillement, parallèlement, de l’autre main le deuxième Tartufe, le Tartufe du monde moderne, l’anti-Tartufe, le Tartufe de deuxième main, le Tartufe humanitaire, enfin l’autre Tartufe. Et pour combien de temps les deux, l’un portant l’autre, l’un combattant l’autre, (l’un soutenant l’autre), l’un nourrissant l’autre (par le ministère du même nourricier). Pour longtemps sans douter, pour un siècle, pour toujours, car les bonnes inventions ne se perdent jamais.
Et ces deux tartuferies sont aujourd’hui germaines et collatérales.
(Charles Péguy, Clio.)
Étiquetté : dévôts, Péguy, Tartufe, TartuffeOui c’est oui, non c’est non
Citations — Article écrit par Nicolas le 30 janvier 2012 à 15 h 36 minCette négociation portera sur plusieurs sujets. D’abord, le partage de la richesse. Nous sommes dans une crise très grave et il va falloir redéfinir nos fondamentaux. Et, pour moi, le fondamental, c’est la personne humaine autour de laquelle la société doit être organisée, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui où la finance et l’argent régissent le monde. Désormais, la personne humaine n’est plus qu’une variable d’ajustement. Voilà pourquoi je souhaite qu’il y ait une réflexion approfondie sur le partage de la richesse. (…)
— Christine Boutin évoquant les conditions auxquelles elle soutiendrait Nicolas Sarkozy au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2012.
Comparons avec quelque chose d’au moins aussi chrétien et de plus net :
Étiquetté : Boutineries, décalogueTu ne voleras point.
— Dieu, à Moïse, dans le décalogue.
Adhésion posthume
Citations — Article écrit par Nicolas le 27 janvier 2012 à 21 h 02 min… Mais ces mêmes forces de « conservation », qu’il est trop facile de traiter comme des forces conservatrices, sont aussi, sous un autre rapport, des forces de résistance à l’instauration de l’ordre nouveau, qui peuvent devenir des forces subversives. Et si l’on peut donc conserver quelque espérance raisonnable, c’est qu’il existe encore, dans les institutions étatiques et aussi dans les dispositions des agents (notamment les plus attachés à ces institutions, comme la petite noblesse d’État), de telles forces qui, sous apparence de défendre simplement, comme on le leur reprochera aussitôt, un ordre disparu et les « privilèges » correspondants, doivent en fait, pour résister à l’épreuve, travailler à inventer et à construire un ordre social qui n’aurait pas pour seule loi la recherche de l’intérêt égoïste et la passion individuelle du profit, et qui ferait place à des collectifs orientés vers la poursuite rationnelle de fins collectivement élaborées et approuvées.
Pierre Bourdieu, lors du discours annonçant son adhésion posthume au Front National, 26 janvier 2012.
Pierre Bourdieu, L’Essence du néo-libéralisme, 1998.
Étiquetté : bourdieuseries, conneries sociologiques, gaucho-lepénismeLes Cyniques d’Alexandrie à Mai 68
Citations, Histoire — Article écrit par Vae Victis le 21 janvier 2012 à 18 h 10 minMichel Onfray dans Cynismes. Portrait du philosophe en chien nous offre sa vision de ce courant philosophique ayant mauvaise réputation. Les Cyniques s’opposent à la famille, à la cité, aux règles de vie de la civilisation, et promeuvent la libération de l’individu de toute entrave pour qu’il s’appartienne véritablement. Ils se veulent superbement transgressifs, un pied de nez aux institutions, aux usages et aux gens établis.
Diogène, le plus célèbre des Cyniques, fera penser au personnage d’Archimède le clochard, interprété par Gabin, qu’il a certainement inspiré. Un hurluberlu apostrophant son monde sur la place publique, un fort en gueule s’imposant par sa gouaille, et donnant des leçons de philosophie en faisant la manche. Sale, repoussant, mais se voulant porteur d’une certaine sagesse, qu’il se fait plaisir à prodiguer en jouant des tours, et en insultant les passants avec un sens de la formule qui fait mouche.
Les Cyniques comme Archimède n’entendent pas se laisser réduire en esclavage ni par le travail ni par leurs devoirs envers leur famille, leur patrie ou leurs dieux. Mais si Onfray perçoit que l’homme de loisir, dans l’Antiquité, ne peut atteindre ce statut supérieur, synonyme de liberté, qu’en exploitant le travail d’esclaves. Ce qu’il condamne aussi. Il ne propose pas de solution pour un droit à la paresse de masse, cohabitant avec ces nécessités triviales, qui sont : se nourrir, se vêtir, se loger. Un athée comme lui ne croit tout de même pas à la manne envoyée par Yahvé, la Providence, ou à un nouvel Eden ? Alors, si nous devions appliquer les recettes des Cyniques, qui donc pourvoirait à ces commodités ?
Il n’apporte pas de réponse, pas plus que les Cyniques. Se voulant autonomes, indépendants de la société, ils sont en fait les parasites qu’elle héberge en son sein. Comme les hippies, soixante-huitards, gauchistes, anarchistes, autonomes, alter et mouvements contre-culturels de toutes les époques, les Cyniques vivent de la générosité publique. De la société même qu’ils agonisent d’insultes.
A la question de la liberté, les Cyniques apportent une réponse infantile qui consiste à se laisser-aller à leurs désirs sans y apporter le moindre frein. L’anarque considère de même que la liberté est sa propriété, et comme eux il se défait des entraves qui la menace, mais contrairement aux Cyniques, il ne se veut pas la créature tolérée d’un monarque ou d’une société, le bouffon qui fait rire. En comparaison l’anarque entend défendre sa liberté en se jouant des rouages du système, tout en restant indépendant de lui, toujours prêt à recourir aux forêts pour s’éclipser si les choses se tendent par trop. L’anarque parait intégré mais il ne l’est pas, il le laisse paraître pour se dégager un espace de liberté. Tandis que le Cynique affecte le détachement alors qu’il est totalement intégré à la société, mendiant son attention et ses subsides.
Peter Green, dans son excellent ouvrage sur l’époque hellénistique D’Alexandre à Actium, s’étendant entre le règne d’Alexandre le Grand et la conquête romaine de l’Egypte, nous offre dans un chapitre thématique des remarques d’une remarquable lucidité sur ce courant intellectuel et sur tous ceux qui se sont établis sur les mêmes bases.
Il est facile d’énumérer les habitudes du cynique : pauvreté ostentatoire, licence sexuelle, mode de vie calqué sur celui des mendiants et des prédicateurs itinérants, mépris élémentaires pour toutes les normes et inhibitions sociales (ce qui autorisait, par exemple, à déféquer ou à se masturber en public), sans parler des responsabilités civiques. Il se vantait d’être un « citoyen du monde », revendiquant ainsi une protection universelle dans toutes les cités où il se rendait, et n’offrant que du vent en échange .[…] Dans ce contexte, on relève avec amusement que Diogène, le cynique par excellence, n’en considérait pas moins la loi comme essentielle à la vie de la cité et comme le fondement même de la civilisation : on soupçonne d’ailleurs que, en dépit d’un programme fort anarchique pour le reste, sa principale motivation en l’occurrence était de veiller à ce que la société qu’il attaquait continuât à lui assurer, à lui et à ses semblables, une protection suffisante.
Nous ne connaissons que trop bien, également, ce dont les cyniques avaient horreur : les formules de politesse, la superstition vulgaire, la propriété et le capital, le système de classes immuable, la censure, l’éducation aristocratique et la plupart des activités intellectuelles (par exemple, la musique, la géométrie et l’astronomie, rejetées comme « inutiles et superflues »). Quelque compréhension que l’on puisse éprouver pour certaines de ces haines, elles n’en laissent pas moins, dans leur ensemble, une impression terriblement négative. Les allégorisations cyniques elles-mêmes n’étaient pas dépourvues de ridicules[…]
Mais que défendaient , les cyniques ? Qu’envisageaient-ils au-delà de la pure protestation ? Quel était le but d’un tel mode de vie ? Le vrai bonheur, nous dit-on. Et comment atteindre ce bonheur ? En recourant toujours au moyen le moins onéreux et le plus simple pour satisfaire ses besoins naturels. Ce qui était naturel ne pouvait être ni honteux ni indécent ; on pouvait – on devait même- le pratiquer en public. Tout nomos qui prétendait le contraire était antinaturel et devait donc être rejeté. L’idéal était l’autosuffisance et l’indépendance (autarkeia) […]
Abstraction faite de l’utilisation de mots insidieux comme « naturel » et « antinaturel », qui tendent à noyer le poisson, on tourne en rond : le seul objectif de ce mode de vie est de faire sa propre réclame. On adoptait ce mode de vie pour être heureux, et le bonheur se définissait par ce mode de vie : la boucle est bouclée. Éludant les vrais problèmes, le recours aux concepts sociaux de « naturel » ou d’ « éhonté » donne simplement au cynique un prétexte pour faire un pied de nez à la société qu’il rejette. Là encore, l’acte de rejet n’a d’autre fin que lui-même ; il ne véhicule aucune proposition positive. Pis encore, la prétendue autosuffisance des cyniques est une imposture flagrante. En dernière analyse, ces hommes vivaient en parasites tolérés de la société qu’ils condamnaient. Même la célèbre expression de Diogène parlant de « falsifier la monnaie », métaphore de l’action sociale, est révélatrice à cet égard : à la différence de tous ceux qui esclaves rebelles siciliens compris, décidaient de frapper leur propre monnaie, la seule ambition de Diogène était de déprécier ce qui existait déjà.[…] les cyniques ne peuvent vivre et prêcher à la manière cynique que parce que l’ordre établi abhorré continue d’exister, et seulement grâce à l’attitude libérale des poleis grecques qu’ils exècrent. Ce comportement ne nous est pas étranger aujourd’hui.
[…]
Il ressort de toutes les anecdotes qui nous sont parvenues à propos de Diogène un goût pur et simple pour l’exhibitionnisme
[…]
Le vrai problème du cynisme était qu’il n’allait guère au-delà d’un flot de critiques morales à fondement incertain, dirigées contre un système social imparfait mais stable. Les cyniques ne proposaient aucune solution de rechange pour la bonne raison que leurs poses anarchistes dépendaient du maintien du système. Pis encore, ils étaient dépourvus de toute intelligence économique. Les cyniques n’accomplissaient par eux-mêmes aucun travail productif, et n’accordaient aucun éloge à ceux qui s’en chargeaient. Aussi l’aspect révolutionnaire du mouvement – comme de tant d’autres de l’époque- se réduit-il, après analyse, à des sornettes intellectuelles.
[…]
« Dans la vie et la littérature du IIIè siècle », écrit Dudley, « les cyniques jouèrent un rôle important, mais ils font étrangement peu parler d’eux après l’an 200 avant J-C. ». Pour quelle raison ?
[…]
Mais ce qui sonna véritablement le glas du cynisme en Grèce après 200, et mit fin à tous ces pieds de nez dissidents, anarchiques ou intellectuels, à l’ordre bourgeois, fut la perturbation de cet ordre même, et la prise du pouvoir par une puissance étrangère. Après Cynoscéphales (197), la plaisanterie commença sans doute à tomber à plat. Après Pydna (168), plus personne ne riait ; et après le sac de Corinthe (146), ces rebelles auraient dû, pour poursuivre leur lutte contre l’autorité, s’en prendre à la puissance monolithique de Rome, ce dont ils s’abstinrent soigneusement.
Lorsque le cynisme réapparaît à la fin du Ier siècle avant J-C., à Rome – et le lieu de cette résurrection n’est pas insignifiant – il a pris les traits d’un mouvement littéraire aseptisé, touchant de jeunes et riches puritains et des exhibitionnistes vertueux, qui aimaient à agacer leurs contemporains en affichant des vertus rustiques, un régime végétarien, et des vêtements d’une usure ostentatoire, des accessoires scéniques qui comprenaient la cape raide de crasse, la besace et le bâton de mendiant. « Allons, laisse cela », écrivait un critique irrité, « laisse des armes qui ne sont pas faites pour toi. L’œuvre des lions est une chose, celle des boucs barbus en est une autre ». L’ uniforme de la contestation , quelle que fut sa valeur, avait été ravalé au rang de costume pour l’amusement de quelques rentiers oisifs : comme toujours, seul le riche pouvait se permettre de jouer au pauvre.
Le cynisme , en fait, offre un excellent exemple de mouvement protestataire, de contre-culture, rattrapé par l’Histoire.
[…]
Au milieu de toutes les balles à blanc que les cyniques tirèrent contre la structure de leur société, on peut au moins mettre au crédit d’un des leurs d’avoir porté un coup réel à l’inégalité des sexes.
Peter Green, D’Alexandre à Actium, Robert Laffont Bouquins, p. 670-675
Étiquetté : Cynisme, démocratie, Empire romain, Grèce, Liberté, Onfray, Peter Green, subversionCourrier des lecteurs
Citations — Article écrit par Nicolas le 19 janvier 2012 à 20 h 45 min— Diipens attire notre attention…
sur sa production. Merci Diipens.
— Jacques, qui intitule son message « Pas un Kopeck » (c’est une contrepéterie ?) nous confie :
Si les cheminots sont si bien payés demandez à Thibault, pourquoi il a quitté la SNCF pour être le chef de la CGT ?
On lui demande donc : Thibault, pourquoi donc avez-vous quitté la SNCF pour devenir chef de la CGT ? est-ce que c’est parce que c’est mieux payé ? y a-t-il des avantages cachés ? une caisse noire ? plus de petits fours ?
— Élodie nous contacte…
pour nous proposer un truc dingue d’originalité :
Bonjour,
Je participe à un projet qui vise à compenser les émissions de CO2 de la blogosphère. A defaut de tenir un blog, je me suis lancée dans une opération écologique sur le net.
Voici mon projet :
Un arbre sera planté pour tout site arborant le badge « Mon blog est neutre en carbone ». Je serais vraiment heureuse que votre site participe à cette opération.
Les détails et les badges sont disponibles à cette adresse : http://www.bonial.fr/environnement/blog-neutre-en-carbone/je-veux-participer/
En espérant une réponse positive de votre part. je reste à votre disposition pour tout renseignement complémentaire.
Bidou a donc répondu à Élodie :
Chère Élodie,
C’est très gentil de nous proposer de planter un arbre.
Veuillez toutefois noter que plusieurs choses nous empêchent de participer à votre sympathique opération.
1° – Nous sommes déjà neutres en carbone et au delà, car nous possédons tous des jardins où nous plantons des arbres, ou mieux encore du point de vue écologique des bambous, non par militantisme, mais parce que c’est plus joli que le béton.
2° – Une majorité d’entre nous ne croit pas au réchauffement climatique d’origine anthropique.
2°bis – Ceux qui y croient trouvent ça cool et attendent avec impatience que Paris ait le même climat que Biarritz.
3° – Nous sommes fumeurs de havanes, il serait donc hypocrite de prétendre être neutres quant à notre bilan carbone personnel.
4° – Certains d’entre nous sont en outre pyromanes, ce qui aggrave encore le point précédent.
5° – Notre manière de faire plaisir aux jeunes filles n’est pas de planter des arbres et d’arborer des badges, on laisse ça aux tapettes métrosexuelles.Cordialement.
–
Bidou
— Gaël, qui a l’air bien propre sur lui, nous écrit
Madame, Monsieur, bonjour.
Ce courriel pour vous présenter notre jeune magazine de réinformation et de réflexion en ligne : lacropole.info, né en 2011 de la rencontre d’étudiants et de jeunes professionnels.
(…)
Vous remerciant par avance de votre attention, je reste à votre disposition pour répondre à d’éventuelles questions.
Une seule : vous êtes neutres quant à votre bilan carbone ?
Étiquetté : courrierLeurs plaisirs élyséens
Citations — Article écrit par Vittorio le 19 janvier 2012 à 2 h 16 min(…)
Dans le cinéma, il y eut une procédure bien particulière. On fit comparaître devant un tribunal, composé de travailleurs manuels de la Profession, tous les metteurs en scène, scénaristes et dialoguistes. Pour ma part, ayant vendu un scénario à la Continental-Films (société allemande), je fus condamné à un « blâme sans affichage », ce dont je fus avisé par un pli de la Préfecture de la Seine, mentionnant expressément que cette sanction m’était infligée « pour avoir favorisé les desseins de l’ennemi ». Or l’année dernière, donc trois ans plus tard, le ministre de l’Education nationale me manifestait son désir de me décorer de la Légion d’honneur et, vers la même époque, M. le Président de la République croyait devoir m’inviter à l’Elysée. Par respect pour l’Etat et pour la République, il me fallut refuser ces flatteuses distinctions qui seraient allées à un traître ayant « favorisé les desseins de l’ennemi ». Je regrette à présent de n’avoir pas motivé mon refus et dénoncé publiquement, à grands cris de putois, l’inconséquence de ces très hauts personnages dont la main gauche ignore les coups portés par la main droite. Si c’était à refaire, je les mettrais en garde contre l’extrême légèreté avec laquelle ils se jettent à la tête d’un mauvais Français comme moi et pendant que j’y serais, une bonne fois, pour n’avoir plus à y revenir, pour ne plus me trouver dans le cas d’avoir à refuser d’aussi désirables faveurs, ce qui me cause nécessairement une grande peine, je les prierais qu’ils voulussent bien, leur Légion d’honneur, se la carrer dans le train, comme aussi leurs plaisirs élyséens.
Je n’ai rapporté cette histoire personnelle que parce qu’elle témoigne du mépris dans lequel nos gouvernants tenaient eux-mêmes et tiennent encore la Justice qu’ils nous ont fabriquée. J’imagine que chaque fois qu’un tribunal envoyait un homme à la mort pour délit d’opinion, ils devaient échanger des clins d’œil espiègles, car ils savaient ce qu’ils faisaient.
Ils savaient où ils allaient et ils sont arrivés où ils voulaient. Aujourd’hui la notion de délit d’opinion est profondément ancrée dans l’esprit des Français de tous âges. Chacun se montre prudent et personne ne bronche. D’ailleurs, les cadres de la nation ont été, pour une part, fusillés, embastillés, réduits à l’exil, au chômage, au silence. Une autre part a été nantie et, par là, réduite au silence aussi. Reste le troupeau des suiveurs, des indifférents de toujours et des anciens collabos convertis par la peur au gaullisme et au communisme. On ne voit pas, dans ces conditions, d’où viendrait aux Français le goût de s’exprimer librement. En fait, la liberté d’opinion n’existe pas en France et il n’existe pas non plus de presse indépendante. Nos journaux sont douillettement gouvernementaux et il n’est pas jusqu’aux journaux communistes qui ne se montrent soucieux de respecter nos hommes d’Etat dans leurs personnes, fussent-ils des coquins avérés, et il n’y a pour ceux-ci rien de plus important. Au moins l’Humanité défend-elle un point de vue et une doctrine. Tous les autres journaux, je veux dire non-conformistes, ne se distinguent les uns des autres que par des nuances exquises que bien souvent les hommes du métier sont seuls à pouvoir apprécier. Voilà pourquoi le Crapouillot, en dépit de sa prudence, de son souci manifeste de ménager la chèvre et le chou, fait figure de périodique indépendant et même audacieux. Ainsi, grâce à l’épuration, grâce à la très ferme répression du délit d’opinion et à tant de nos grands écrivains qui lui ont prêté leur plume, c’est dans des ténèbres soigneusement entretenues depuis six ans que la France marche par des chemins bordés de précipices où il est miraculeux qu’elle ne soit pas déjà engloutie.
Marcel Aymé, L’ »épuration » et le délit d’opinion, Le Crapouillot, 1950; l’intégralité ici
Étiquetté : De Gaulle, épuration, Journalisme, Pétain, Vichy
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