Archives pour la catégorie ‘Citations’


Intensification

Citations — Article écrit par le 10 juillet 2011 à 16 h 36 min

Les vacances ne sont pas du tout une alternative à la congestion et à la promiscuité des villes et du travail. Au contraire : on cherche l’évasion dans une intensification des conditions de vie ordinaire, dans une aggravation délibérée : plus loin de la nature, plus près de l’artifice, de l’abstraction, de la pollution totale, stress, forcing, concentration, monotonie bien supérieures à la moyenne – tel est l’idéal de la distraction populaire. Personne ne songe à se retirer de l’aliénation, mais à s’y enfoncer jusqu’à l’extase. Ça, c’est les vacances. Et le bronzage joue comme preuve surnaturelle de cette acceptation des conditions de la vie normale.

(…)

L’été on entend les chiens hurler le soir, on voit les insomniaques soigner leurs plantes vertes en pleine nuit, on lit dans les yeux ternes et brûlants cette euphorie angoissée caractéristique des journées plus longues, du soleil implacable, de cette extraversion de la chaleur qui pousse à une jouissance physique pure et sans objet, et qui correspond pour beaucoup à une situation proche du suicide. Ceux qui restent dans la ville ont des airs de funambule. Ils savent qu’en l’absence des autres ils assurent l’intérim de la socialité, à peu près comme ils arrosent les géraniums de leur voisin en son absence – mais tous assument cependant un rôle historique et théâtral : les uns celui d’abandonner la cité vers on ne sait quel exode de plaisir, les autres celui de veiller sur le décor. En fait c’est un jeu de catastrophe. La ville joue son exode, elle se vide sans avoir été bombardée elle se livre à ses esclaves (les immigrés) dans une saturnale éphémère.

(…)

L’angoisse propre au loisir de la Côte. Trop de beautés naturelles artificiellement rassemblées. Trop de villas, trop de fleurs. Villegiatura, Nomenklatura : même combat. Même privilège artificiel, qu’il soit celui de la bureaucratie politique ou de la luxuriance du mode de vie. Nature pourrie par le loisir, expurgée de toute barbarie, écœurante de facilité – un jour peut-être ce climat de rêve, cette canicule de luxe exploseront en un incendie de forêt définitif.

Baudrillard, Cool memories I


Kissinger sur l’affaire Pinochet

Citations — Article écrit par le 9 juillet 2011 à 12 h 34 min

Il n’est pas très bien vu, c’est le moins qu’on puisse dire, d’exprimer la moindre réserve sur la manière dont l’affaire Pinochet a été traitée. Pour la quasi-totalité de la gauche européenne, Augusto Pinochet est l’incarnation même des atteintes à la démocratie commises par la droite, parce qu’il était à la tête du coup d’Etat qui a renversé un dirigeant élu. À l’époque, d’autres personnes – dont les responsables des partis démocratiques chiliens – considéraient Salvador Allende, comme un idéologue marxiste extrémiste qui cherchait à imposer à son pays une dictature de type castriste à l’aide d’armes cubaines et de milices formées à Cuba. Voilà pourquoi les responsables des partis démocratiques chiliens ont accueilli avec joie – oui, avec joie – le renversement d’Allende. (Ils n’ont changé d’attitude qu’en constatant que la junte maintenait un régime autocratique bien plus longtemps que ne le justifiait une situation de crise.)

Henry Kissinger – La nouvelle puissance américaine ; le livre de poche p. 406


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Compassion infinie

Citations — Article écrit par le 2 juillet 2011 à 18 h 48 min

Comment pourrais-je, comment pourrions-nous aimer tous les hommes ? Les chérir, se soucier de leur sort comme du notre, sans les avoir jamais rencontrés, sans même les avoir entraperçus dans une pensée fugitive ? Un être humain semble en être incapable, à moins d’être un modèle de compassion, ayant tué les passions qui l’anime.

Cette compassion sans limite est la marque de Bouddha, d’un boddhisattva ; du divin. C’est ainsi que la tradition bouddhique rapporte que Pûrna un des premier disciple du dharma demanda au Bouddha la permission d’aller comme missionnaire dans un pays barbare nommé Sronâparânta. Le bouddha teste sa résolution, alors le dialogue suivant s’engagea :

Le Bouddha : « Les hommes du Sronâparânta sont emportés, méchants et cruels. Ils adressent des paroles méchantes, grossières, insolentes. S’il t’adresses des paroles méchantes, grossières, insolentes, que penseras-tu de cela ? »
Pûrna : « Je penserai qu’en réalité les hommes du Sronâparânta sont bons et doux, puisqu’ils me frappent ni de la main ni à coups de pierres. »
Le Bouddha : « Mais s’ils te frappent de la main et à coups de pierre, que penseras-tu de cela ? »
Pûrna : « Je penserai qu’ils sont des hommes doux et bons puisqu’ils ne me frappent ni du bâton ni de l’épée. »
Le Bouddha : « Mais s’ils te frappent du bâton et de l’épée, que penseras-tu de cela ? »
Pûrna : « Je penserai qu’ils sont des hommes doux et bons, puisqu’ils ne me privent pas de la vie. »
Le Bouddha : « Mais s’ils te tuent Pûrna, que penseras-tu de cela ? »
Pûrna : « Je penserai qu’ils sont des hommes doux et bons, puisqu’ils me débarrassent de cette carcasse pourrie du corps sans trop de difficulté. Je sais qu’il y a des moines qui ont honte de leur corps, en sont tourmentés et dégoûtés, qui sont tués avec des armes, prennent du poison, sont pendus avec des corde ou jetés dans des précipices. »
Le Bouddha : « Pûrna, tu possède la bonté, la patience la plus haute. Tu peux vivre chez les Sronâparânta, y fixer ton séjour. Va et enseigne-leur comment être libre, toi qui est libre toi-même. »

Edward ConzeLe Bouddhisme

Ceux qui cherchent dans le bouddhisme des idées sensationnelles, inouïes, sur le problème du soi, trouveront peu de choses. Ceux qui y cherchent un avis sur la question de savoir comment mener une vie denuée de soi y pourront apprendre beaucoup.

Un ouvrage intéressant qui propose en un peu moins de 300 pages une introduction assez vivante au bouddhisme, plus à partir d’une approche théorique que par sa pratique même. Il a l’avantage d’avoir été rédigé il y a plus de 50 ans, ce qui lui permet de ne pas surreprésenter le bouddhisme tibétain suite à son développement récent en Occident. Il est idéal pour une approche aux principes de base du bouddhisme, et pour avoir une idée succincte de son évolution historique. Même si la perception de mots en pali ou en autres langues exotiques n’est pas particulièrement évidente, et que l’exposé d’une religion aussi diverse et complexe peut-être déroutant. A noter que ce livre est surtout axé sur son développement indien et sur les mouvements en étant directement issus, les autres formes de bouddhisme tel que le zen pour le Japon sont évoqués brièvement dans le dernier chapitre.


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La haine de la beauté

Citations, Littérature — Article écrit par le 29 juin 2011 à 10 h 32 min

Le Pavillon d’or (Kinkaku-ji) est un temple situé à Kyoto, dans le jardin des cerfs, s’intégrant à un ensemble architectural plus large. Il est renommé pour sa beauté, ses proportions harmonieuses, et sa couverture faite de feuilles d’or. Survolé régulièrement par les bombardiers américains, Le Pavillon d’or survit pourtant à la guerre, mais en 1950 un jeune bonze l’incendie. Le bâtiment de bois est entièrement ravagé par les flammes. L’affaire est largement couverte par les médias japonais. Mishima verra dans le geste du moine une haine de la beauté portée par un corps difforme et un caractère perturbé.

Pavillon d'or

Je peux, sans exagération, affirmer que le premier problème auquel, dans ma vie, je me sois heurté, est celui de la Beauté. Mon père n’était qu’un simple prêtre de campagne, au vocabulaire pauvre ; il m’avait seulement dit « que nulle chose au monde n’égalait en beauté le Pavillon d’Or ». La pensée que la beauté pût déjà exister quelque part à mon insu me causait invinciblement un sentiment de malaise et d’irritation ; car si effectivement elle existait en ce monde, c’était moi qui, par son existence même, m’en trouvais exclu.

Yukio Mishima – Le Pavillon d’Or ; Folio, p. 53

« On multiplie partout les manifestations sportives, hein ? Vraiment, quel signe de décadence ! Le genre de spectacle qu’il faudrait montrer aux gens, on ne le leur fait jamais voir ; ce qu’il faudrait leur montrer, ce sont les exécutions capitales. Pourquoi ne sont-elles pas publiques ? »

Après avoir rêvé un moment, Kashiwagi enchaîna : « Comment crois-tu qu’on ait fait, pendant la guerre, pour maintenir l’ordre, sinon en donnant en spectacle des morts violentes ? Et pourquoi a-t-on décidé que les exécutions n’auraient plus lieu en public ? On dit :  » Pour ne pas donner aux gens le goût du sang !  » C’est idiot ! Pendant les bombardements, les gens qui déblayaient les cadavres, quelle tête faisaient-ils, hein ? Tout ce qu’il y a de plus paisible et content ! Voir des êtres humains, maculés de sang, se tordre dans les souffrances de l’agonie, entendre les plaintes des mourants, voilà qui rend les gens tout humbles, qui remplit leur âme de délicatesse, de clarté, de paix ! Ce n’est jamais dans ces moments-là que nous devenons cruels et sanguinaires ; c’est, par exemple, par un bel après-midi de printemps comme celui-ci, en regardant distraitement un rayon de soleil jouer à cache-cache avec les feuilles au-dessus d’un gazon frais tondu… Oui, c’est dans ces minutes-là qu’on le devient…

Ibid. p. 168


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La démocratie nanarde au Moyen-Age

Cinéma, Citations — Article écrit par le 26 juin 2011 à 8 h 40 min

Le cinéma hollywoodien comme antidote nanar au choc des civilisations.

- Nul d’entre nous n’a pris cette ville aux musulmans. Nul musulman de la grande armée qui marche contre nous n’était né quand cette ville tomba. Nous nous battons pour un affront qu’aucun de nous n’a infligé, contre des gens qui n’étaient pas nés quand il fut infligé. Qu’est-ce que Jérusalem ? Vos lieux saints sont bâtis sur les ruines du temple juif que les romains ont abattus. Les musulmans ont bâtis leurs lieux de culte sur les vôtres. Qui a-t-il de plus sacré : le Mur, la Mosquée, le Sépulcre ? Qui est légitime ? Nul n’est légitime, tous sont légitimes.

[Aparté]
- Il ose blasphémer !
- Silence l’évêque !

Nous ne défendons pas cette ville pour protéger les pierres, mais le peuple qui vit à l’intérieur de ses murailles.

Kingdom of Heaven, La harangue finale de Bailan

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Ressentiments

Citations — Article écrit par le 24 juin 2011 à 23 h 57 min

Ce qui ressort d’un conflit comme celui des Malouines, c’est une échelle inégale des passions entre le Nord et le Sud, et une escalade parallèle de la rage. La rage (même chose entre Israël et les pays arabes) de voir toujours les faibles imprégnés du mépris d’eux-mêmes, par une sort de capillarité de la race supérieure, tellement qu’ils tremblent devant la revanche à prendre et préfèrent se livrer à toutes les foutaises suicidaires. Dans l’ordre des passions (qui est le véritable ordre des puissances), les mêmes pays, les mêmes peuples, sont éternellement voués aux ressentiments, à l’hystérie d’impuissance devant l’efficacité hautaine des stratégies blanches. C’est cela qui est insupportable, et qui me ferait détester les peuples du Sud, ceux de l’Islam, pour leur débilité, pour leur rhétorique suicidaire, si je ne détestais pas bien davantage les petits Blancs purs et durs assurés de leur victoire perpétuelle. C’est cette inégalité dans les passions, dans la vertu, dans le courage (il ne leur reste que la mort) qui fait que les peuples opprimés ne seront jamais à la hauteur de leur propre puissance- et qui fait rêver, paradoxalement, à un univers de véritables rapports de forces où l’écrasement au moins se justifierait au regard de l’ordre du monde.

Jean Baudrillard, Cool Memories I, écrit en 1981, publié en 1987 (je précise en pensant à ceux qui ont commencé à le trouver moisi au début des années 2000, à le dire illisible aux moments où il l’était le moins, et qui ont fini par l’enterrer d’un silence haineux)


Sean Connery en slip rouge

Cinéma, Citations — Article écrit par le 23 juin 2011 à 10 h 24 min

Zardoz s’adresse à vous, son peuple élu. Vous avez été tirés de la brutalité pour tuer les brutes qui se multiplient, et sont innombrables. Et à cette fin, Zardoz votre dieu, vous a fait le don de l’arme. L’arme est le bien. [Les fidèles répètent en coeur : "L'arme est le bien."] Le pénis est le mal. Le pénis donne la semence, qui crée de nouvelles vies pour infester la terre d’un fléau humain. Comme aux temps jadis. Et l’arme elle donne la mort, pour purifier la terre de la souillure. Allez et tuez ! … Zardoz a parlé.

Pensée zardozienne – Préliminaires.

Zardoz sur Nanarland

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Seul Allah peut fixer les prix

Citations — Article écrit par le 19 juin 2011 à 14 h 25 min

La vie commerciale florissante de l’époque se reflète dans sa pensée et sa littérature, où l’on voit le marchand honnête élevé à la hauteur d’un type éthique idéal. On attribue au prophète certains hadith telles que : « Au jour du Jugement le marchand musulman honnête et véridique prendra rang parmi les martyrs de la foi » ; « Le marchand honnête sera assis à l’ombre du trône de Dieu au jour du Jugement » ; « Les marchand sont les messagers du monde et les fidèles serviteurs de Dieu sur la terre. » Un autre hadith exprime même une théorie économique plutôt moderne : « Seul Dieu peut fixer les prix. »

Bernard Lewis, Les arabes dans l’histoire ; Flammarion, p. 116


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Comment un démon pourrait-il jamais devenir un Bouddha ?

Citations, Littérature — Article écrit par le 10 juin 2011 à 9 h 12 min

– Otsù. Je ne veux qu’une chose : te transmettre l’enseignement du Bouddha sur le sort des femmes.
– Le sort de la femme que je suis ne te regarde pas !
– Ah ! Mais tu te trompes ! C’est mon devoir de prêtre de me mêler de la vie des gens. Je t’accorde qu’il s’agit d’un métier indiscret ; mais il n’est pas plus inutile que celui du marchand, du tailleur, du menuisier ou du samouraï. Il existe parce qu’il est nécessaire.

Otsù se radoucit.

– Je suppose que tu as raison.
– L’on ne saurait nier, bien sûr, que le clergé n’ait été en mauvais termes, depuis quelque trois mille ans, avec la gent féminine. Vois-tu, le bouddhisme enseigne que les femmes sont mauvaises. Des diablesses. Des messagères de l’enfer. J’ai passé des années à me plonger dans les Écritures ; aussi n’est-ce pas un hasard si nous nous disputons sans arrêt, toi et moi.
– Et, d’après les Écritures, pourquoi les femmes sont-elles mauvaises ?
– Parce qu’elles trompent les hommes.
– Les hommes ne trompent-ils pas les femmes, eux aussi ?
– Si, mais… le Bouddha lui-même était un homme.
– Veux-tu dire par là que s’il avait été une femme, les choses auraient été l’inverse ?
– Bien sûr que non ! Comment un démon pourrait-il jamais devenir un Bouddha ?

Eiji Yoshikawa – La pierre et le sabre ; Editions J’ai Lu, p.55


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Le coupeur de roseaux

Citations, Littérature — Article écrit par le 7 juin 2011 à 7 h 10 min

Tanizaki offre une poésie rare, une littérature ciselée dont se dégage un léger parfum d’érotisme teinté de masochisme et de cruauté. Les destins sont brisés, les passions se consument, dans la beauté des mots. Tanizaki m’évoque la fin du printemps et le début de l’été, quand les nuits chaudes et humides, éclairées par les étoiles, donnent envie de s’éveiller à des phrases qui ont la légèreté des vers.

Le fleuve coule du nord au sud, bordé de nombreux villages. Un bras s’en détache en direction de Kawachi. [...] Les demeures d’y pressent et s’y succèdent sans laisser d’intervalles. Les prostituées se réunissent en groupes et, montées sur des barques qu’elles poussent à la perche, elles visitent les grands bateaux et invitent leurs occupants à leur rejoindre sur leurs couches. Leurs voix traversent les nuages suspendus au-dessus du cours d’eau, leur musique flotte dans le vent qui souffle sur les flots. Parmi les passants il n’y en a pas un qui n’oublie sa maison.

Tanizaki, Le coupeur de roseaux – Folio p. 42

Les Notes sur les coutisanes rapportent le nom de femmes fameuses telles que Kannon, Nyoi, Kôro, Kujaku, ou encore Ko-Kannon, Yakushi, Yuya, Naruto. Où sont donc toutes ces femmes qui passaient leur vie sur l’eau ? Si pour leur nom d’artiste elles choisissaient des termes à consonnances bouddhiques, c’est, dit-on, qu’elles voyaient dans le commerce de leurs charmes une forme de compassion semblable à celle des bodhisattva.

Ibid., p. 43

A mesure qu’il prend de l’âge, l’homme voit naître en lui une forme de résignation, une disposition à accepter avec joie une dissolution en accord avec les lois de la nature ; il aspire à une vie tranquille et équilibrée. Aussi le spectacle d’un paysage vivement coloré le console-t-il moins que le face-à-face avec un tableau plus triste, et à la recherche des plaisirs réels préfère-il l’absorption dans ceux du passé. Autrement dit, l’amour du passé ; où les jeunes gens ne voient qu’une chimère sans rapport avec la réalité présente, représente pour le vieil homme l’unique moyen de vivre au présent.

Ibid., p. 54


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