Archives pour la catégorie ‘Citations’


Synthèse

Citations — Article écrit par le 13 février 2014 à 13 h 35 min

Quelque part dans la Nouvelle-Angleterre, non loin de Dartmouth College, on trouve encore les villages des shakers. Selon la loi religieuse de cette secte, les sexes y vivent soigneusement séparés et ne s’y reproduisent pas (le monde étant voué au mal, rien ne sert de le perpétrer, il n’est que d’attendre le Jugement dernier). Or, dans le campus d’à côté, qui fut comme les autres en Amérique un des hauts lieux de la libération sexuelle, c’est à peu près la même situation : les sexes ne se touchent plus, ne se frôlent plus, ne cherchent plus à se séduire. Sans discrimination ni interdit explicite, on se retrouve, sous le signe du harcèlement sexuel et de sa hantise, dans le même apartheid que chez les shakers. L’obsession du sida joue sans doute un rôle dans cet exil volontaire du sexe – encore qu’il n’y ait jamais dans ce genre de choses de cause à effet : le sida n’est peut-être qu’une des voies obscures que prend une désaffection sexuelle qui avait commencé bien avant son apparition et sa diffusion. Il semble que ce soit la sexualité elle-même qui soit en jeu – chaque sexe étant comme affecté d’une maladie sexuellement transmissible qui serait le sexe lui-même.
On a peur d’attraper le sida, mais on a peur aussi d’attraper le sexe tout simplement, on a peur d’attraper quoi que ce soit qui ressemblerait à une passion, à une séduction, à une responsabilité. Et, dans ce sens, c’est encore le masculin qui est le plus profondément victime de l’obsession négative du sexe. Au point de se retirer du jeu sexuel, harassé d’avoir à assumer un tel risque, fatigué sans doute aussi d’avoir assumé historiquement pendant si longtemps le rôle du pouvoir sexuel. Ce dont le féminisme et la libération des femmes l’a dépouillé, du moins en droit (et très largement en fait). Mais les choses sont plus compliquées, car le masculin ainsi émasculé et dépossédé de son pouvoir en a profité pour s’effacer et disparaître – quittant le masque phallique d’un pouvoir devenu de toute façon de plus en plus dangereux.
C’est là la victoire paradoxale du mouvement d’émancipation féminine : celle-ci a trop bien réussi et elle laisse le féminin devant la défaillance (plus ou moins tactique et défensive) du masculin. Il en résulte une situation paradoxale qui n’est plus celle du féminisme. Non plus une revendication des femmes contre le pouvoir de l’homme, mais un ressentiment des femmes contre l’ »impouvoir » du masculin. La défaillance de celui-ci alimente désormais une haine, une insatisfaction profonde venue de la déception de la libération réalisée et tournant à l’échec pour tout le monde – et qui s’exprime contradictoirement dans le phantasme du harcèlement sexuel. Donc une péripétie très différente du féminisme traditionnel qui visait le masculin triomphant. Conséquence paradoxale du triomphe virtuel du féminisme, la femme n’est plus aliénée par l’homme mais dépossédée du masculin, donc dépossédée de l’illusion vitale de l’autre, donc aussi de son illusion propre, de son désir et de son privilège de femme. C’est le même effet qui suscite la haine secrète des enfants contre des parents qui ne veulent plus assumer leur rôle de parents, qui profitent de l’émancipation des enfants pour se libérer en tant que parents et se dessaisir de leur rôle. Ce n’est plus alors la violence des enfants en rupture avec l’ordre parental, mais la haine d’enfants dépossédés de leur statut et de leur illusion d’enfants. Celui qui se libère n’est jamais celui qu’on croit. Cette défaillance du masculin a des échos jusque dans l’ordre biologique. Des études récentes signalent une baisse du taux de spermatozoïdes dans le flux séminal, mais surtout une baisse caractéristique de leur volonté de puissance : ils ne rivalisent plus pour aller féconder l’ovule. Plus de compétition. Ont-ils peur eux aussi des responsabilités ? Doit-on y voir un phénomène analogue à celui du monde sexuel visible, où règnent la pusillanimité des rôles et la terreur dissuasive du sexe féminin ? Est-ce un effet inattendu de la lutte contre le harcèlement – l’assaut des spermatozoïdes étant la forme la plus élémentaire du harcèlement sexuel ?
Malgré les apparences, cette désaffection, cette dissuasion sexuelle n’a rien à voir avec un nouvel interdit d’essence religieuse ou morale. Toutes ces dépenses et ces inhibitions ont été levées depuis longtemps. Et les femmes qui ornent les campus de rubans mauves en signe de viol – chaque femme violée ou menacée de l’être ou rêvant de l’être signale ainsi publiquement la mémoire du crime (comme les rubans jaunes signalent aux Etats-Unis la mémoire des soldats partis pour la guerre du Golfe), ces femmes, porteuses d’un nouvel ordre victimal et agressif à la fois, ne souffrent certainement pas d’outrage à la pudeur. Tout cela relèverait bien plutôt d’une nostalgie de l’interdit – ou de quoi que ce soit qui y ressemble -, réflexe consécutif à une libération virtuelle des moeurs et à une banalisation de la sexualité perçue comme plus dangereuse que la censure traditionnelle (qui permettait au moins la transgression). Demande d’interdit (d’une règle, d’une limite, d’une obligation) qu’on peut interpréter comme on veut, et sans doute négativement, du point de vue psychologique et politique, du point de vue de la libération et du progrès – mais qui peut apparaître comme une défense instinctive de l’espèce quant à sa fonction sexuelle menacée par son émancipation et son accomplissement même.
Le harcèlement sexuel (son obsession et celle du sida) comme ruse de l’espèce pour ressusciter l’angoisse de la sexualité, et plus particulièrement une ruse de la femme pour ressusciter le désir (celui de l’homme mais le sien aussi) ? Stratégie très banale (mais fatale dans le cas du sida) pour faire du sexe autre chose qu’une séquence sans conséquence, ce qu’il devient aujourd’hui, y compris dans la contraception (1) – toutes les formes de la libération sexuelle allant finalement dans le sens d’une « entropie érotique » (Sloterdijk).
Ainsi la haine venue de la désillusion succédant à la violence libératrice, et la demande d’interdit succédant à la levée problématique de tous les interdits, il s’ensuit une sorte de révisionnisme sentimental, familial, politique, moral, aujourd’hui partout triomphant – déferlante inverse de toutes les libérations du XXe siècle, qui se traduit aussi bien dans le repentir et la récession sexuelle. Alors qu’auparavant c’était la liberté, le désir, le plaisir, l’amour qui semblaient sexuellement transmissibles, aujourd’hui il semble que ce soient la haine, la désillusion, la méfiance et le ressentiment entre les sexes qui soient sexuellement transmissibles. Derrière cette polémique du harcèlement, il y a une forme ultérieure et contemporaine de la « désublimation répressive » dont parlait Marcuse – la levée des interdits et du refoulement introduit à un nouveau système de répression et de contrôle. Pour nous, avec ce révisionnisme universel, il s’agirait plutôt d’une « resublimation dépressive », qui mène tout droit à l’intégrisme moral, sinon religieux, et en tout cas, derrière les phantasmes de viol et du harcèlement, à un intégrisme asexuel protectionniste où, pour le masculin, le sexe devient l’obsession presque irréelle d’une fonction disparue, qui ne trouve plus à s’exercer que dans le phantasme du viol – et pour le féminin un moyen de chantage.
Tout cela, c’est ce que nous vivons subjectivement et collectivement : une transition de phase douloureuse dans ce qui n’était peut-être qu’une illusion de progrès et de libération (y compris sexuels). Mais nous ne savons pas du tout quels sont les desseins de l’espèce (ni même si elle en a). Les espèces animales réagissent par des comportements de rétention sexuelle et de stérilité automatique à des situations de crise, de pénurie ou de surpopulation. Nous réagissons peut-être – et ce, en dehors de toute conviction subjective et de toute idéologie – par des comportements analogues à une situation inverse de profession, de libération, de bien-être, de « défoulement » tout à fait originale, angoissante, et étrangère à l’espèce elle-même tout au long de son histoire – une situation inhumaine pour tout dire. La haine sur laquelle ouvre la question du harcèlement sexuel n’est peut-être que le ressentiment d’une liberté, d’une individualité, d’une expression de désir chèrement conquises et qui se paieraient aujourd’hui d’une nouvelle servitude involontaire ? La servitude elle-même, la bêtise, la résignation pourraient-elles devenir une maladie sexuellement transmissible ?.

(1) On retrouve ici, quoique par une autre voie, nos shakers et leur refus de la reproduction sexuée. Car ce qui valait comme libération, comme transgression dans un ordre traditionnel (la contraception) change de sens dans un monde qui va de plus en plus dans le sens d’une reproduction asexuée. La sexualité sans reproduction ouvre sur la reproduction sans sexualité, et ce qui était une liberté de choix devient tout simplement l’emprise grandissante du système par toutes les formes de génération in vitro.

Jean Baudrillard « La sexualité comme maladie sexuellement transmissible » Libération [et ouais !] du 4 décembre 1995.


Enseigner et punir

Citations — Article écrit par le 30 janvier 2014 à 19 h 05 min

Vous avez demandé dans un courrier que Manuel Valls poursuive ceux qui sont à l’origine de la rumeur. Pourquoi?

On ne peut rester sans rien faire face à une telle manipulation, à la propagation de ces rumeurs, face à l’attaque de l’école qui est le ciment de la République. Cela relève du trouble à l’ordre public. C’est la première fois qu’on a une attaque massive et organisée contre l’école, on ne peut pas le laisser passer, sinon, demain, ce sera le programme de biologie qui sera remis en cause, ou celui d’histoire ou de l’Education civique. Notre République ne peut pas s’accommoder de ces attaques nauséabondes. C’est pourquoi je demande que l’on recherche ceux qui sont à l’origine des rumeurs sur la théorie du genre, qu’on retrouve les fauteurs de troubles et qu’on les poursuive.

Avez-vous une idée d’où viennent ces rumeurs?

J’avais alerté le 29 novembre dernier le cabinet de Vincent Peillon car j’avais eu connaissance de tracts qui circulaient dans les milieux conservateurs et ultra religieux, catholiques comme musulmans, ici à Montpellier, sur ce type de sujet. Ce sont des milieux différents mais avec une convergence d’intérêts. C’est une attaque massive, concertée, à l’échelle nationale, toutes les régions sont touchées. Et qui vise à attaquer la voute de la République qu’est l’école. Tout ça, à mon sens, annonçait le précipité des haines de la manifestation de dimanche à Paris, aux slogans nauséabonds. J’y vois un lien assez évident. Il faut que l’Etat, garant des droits fondamentaux, s’attaque à ces gens. C’est la République qui est attaquée alors la République doit répondre.

Quelle est cette convergence d’intérêts dont vous parlez?

La République laïque est leur ennemi commun. Depuis des mois, par différents canaux, la République est attaquée. L’idée est de créer un désordre tel que la République est en péril. Elle devient l’ennemi de la liberté de conscience, de la liberté d’expression, par exemple pour ces gens là. Et maintenant, il y a comme une demande de droit d’inventaire ou au moins de droit de regard sur le programme scolaire. On demande de ne plus envoyer les enfants à l’école pour tel programme, sur la base de rumeurs. On fragmente, on dissous le socle national qu’est la République, et ça la met en danger. Il faut rappeler que tout ne peut pas se faire ni se dire. Il y a des interdits qui sont désormais franchis.

Comment jugez-vous le rôle de l’opposition?

La droite s’est assise à la table du diable pour partager un repas mais sa fourchette n’est pas assez longue… La droite exprime son opposition à ces lois, soit. Mais les députés UMP sont trop nombreux à être complaisants avec les manifestations homophobes. Que le débat politique ait lieu, c’est logique. Mais il y a des lignes à ne pas franchir. J’avais dénoncé pendant les débats sur le mariage pour tous l’ambiance nauséabonde déjà. Quand j’entends Christian Jacob dire que le gouvernement joue les pompiers pyromanes sur les sujets de société, je l’invite à venir jouer les pompiers avec nous, car le pyromane en l’occurrence c’est plutôt lui.

source

On notera que la rumeur n’est pas ici démentie, ni même analysée, elle est immédiatement métamorphosée en une déclaration de guerre par ce cher député qui se promet donc d’y répondre fermement. La même logique qu’une grosse racaille qu’on a osé regarder dans les yeux, en fait.

(merci à Bidou)

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Sans liberté de flatter…

Citations — Article écrit par le 26 octobre 2013 à 19 h 20 min

Le Figaro, qui procède semble-t-il à une purge, m’écrit :

Bonjour,

Nous avons remarqué dans votre historique un certain nombre de commentaires refusés. Merci de bien vouloir cesser immédiatement tout propos hors charte, sans quoi nous nous verrons dans l’obligation de vous bannir de nos espaces de commentaires.

Cordialement,

L’équipe d’animation du Figaro.fr

Je lui réponds :

Cher Figaro,

Je me permets de vous faire valoir en retour que de nombreux commentaires refusés le sont sans aucun fondement dans votre charte, mais seulement parce qu’ils abordent des sujets que vos modérateurs, d’eux-mêmes ou par instruction, refusent de manière quasi-systématique. Permettez-moi de vous en donner trois exemples :

— Si je ne fais pas erreur votre charte permet l’humour ou l’ironie, mais de nombreux commentaires sur ce ton sont refusés, sans motif discernable. Peut-être devriez-vous former vos modérateurs à repérer humour, ironie, humour vache, voire humour noir ?

- Sont refusés l’immense majorité des commentaires qui mettent en cause l’immigration, qui la critiquent, qui trouvent qu’il y a trop d’étrangers ou d’immigrés clandestins en France, qui remarquent que les étrangers ou Français d’origine étrangère sont plus criminels ou délinquants que les Français de souche, toutes opinions parfaitement licites tant au regard de votre charte qu’au regard de la loi. Et conformes de plus à une réalité que chacun peut constater même s’il ne l’analyse pas forcément dans la culture de l’excuse.

- Toute mise en cause des personnes semble impossible. Ainsi je rappelle régulièrement les condamnations de MM. Juppé ou Harlem Désir – en rappelant aussi pour ce dernier que son véritable prénom pour l’état-civil est Jean-Philippe et non Harlem. Alors même que ces condamnations sont définitives et ne font aucun doute, alors même que le prénom de M. Désir est évoqué sur Wikipedia anglophone – dont vous m’accorderez que ce n’est pas un repaire de complotistes – mes commentaires sont régulièrement refusés. Concernant des articles où MM. Désir ou Juppé se posent en modèles de vertu et donneurs de leçons, cela ne me semble pourtant pas entièrement hors de propos.

De nombreux commentateurs se plaignent d’ailleurs très souvent de ces incohérences ou incompétences de la modération dans vos commentaires mêmes.

Permettez-moi d’ajouter que votre réponse habituelle, qui consiste à m’inviter à contester cette modération abusive en vous écrivant, est singulièrement hypocrite : d’abord en ce qu’elle est la même depuis plusieurs années, prouvant que rien n’est fait sérieusement pour corriger ces défauts. Ensuite en ce qu’elle aboutit généralement à rétablir les commentaires abusivement refusés, mais plusieurs jours après, ce qui pour un journal d’information soumis au rythme de l’actualité paraît quelque peu ridicule.

Enfin je remarque que vos modérateurs n’appliquent pas tous les mêmes critères, un message refusé à peine reformulé passant parfois la barrière de vigilance citoyenne que dressent vos prestataires contre l’hydre qu’ils croient probablement combattre courageusement. S’il fallait une preuve surabondante que ces critères de modération sont très flous et en fait « à la tête du client » elle me semble donnée par ce simple fait.

Je vous prie donc de bien vouloir garder pour vous vos petites leçons de faible morale, qui illustrent surtout la difficulté grandissante qu’il y a à faire un journal de droite avec des gens de gauche, surtout quand vos lecteurs font partie d’une opinion qui se radicalise à toute vitesse devant les événements politiques et sociaux que nous traversons.

Quand un tel journal a une devise comme la vôtre, le petit prêchi-prêcha bien pensant auquel revient in fine votre modération et ses pratiques devient offensant : il donne l’impression fâcheuse que vous prenez vos lecteurs pour des crétins. Il est vrai que nous en avons maintenant quelque habitude, mais il y a des limites, le but de cette réponse n’est que d’en témoigner.

Cordialement aussi.

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Hereford, Newcastle, Croydon…

Citations, Images, Journalisme — Article écrit par le 8 octobre 2013 à 19 h 19 min

Jules Vallès, La rue à Londres (1883):

« Les femmes, ce parfum de la rue française, se divise crûment, là-bas, en deux espèces : celles en sucre et celles en corne ; celles qui ont des profils d’ange et celles qui ont des profils de bêtes; celles qui ont seize ans et celles qui en ont cent: des joujoux et des magots. (…)

Chose horrible! Ce sont les femmes surtout qui salissent le pavé de leurs vomissements et qui battent les murs avec leurs têtes ; non pas seulement celles en haillons, mais aussi celles en chapeau frais et en robe neuve; non pas seulement les vieilles, mais les jeunes. Celle qui vous a heurté tout à l’heure était la sœur d’un avocat ou la fille d’un révérend, elle sortait du temple ou elle y allait ; elle s’est arrêtée à un bar pour siffler du whisky ou du gin et elle festonne et elle chante! Les seuls éclats de voix humaine qui crèvent le brouillard de Londres sortent des poitrines brûlées par le poison des public-houses. Ce peuple ne parle fort dans les rues que quand il est saoul. (…)

Les hommes, de leur côté, débraillés et décoiffés se démènent, comme des fous, entre les bras des amis qui veulent les retenir, mais en vain, quoique les prenant aux cheveux et leur tordant un peu les membres. la force de résistance contre la douleur est une des vertus de l’Anglais. Il trouve même une joie sauvage aux mêlées aveugles, aux poussées terribles. Une caboche d’Englishman peut supporter des coups de poing, gonfler, saigner, et rester, malgré tout, menaçante, garder un branlement de défi. L’ivresse exagère encore cette vigueur et affole cette bizarre fierté. (…)

Si les policemen n’apparaissent pas dans le débat quand il n’y a que des trognes en danger, ils interviennent, en revanche, avec une énergie terrible, quand ils y sont contraints par l’appel d’un faible ou le remous de la foule. si c’est contre eux que l’ivrognerie moutonne, ils attaquent le flot, tête basse, comme on tirerait un coup de canon contre une vague ; ils font une besogne de bélier, sans merci, sans pitié! Gare à l’innocent ou au curieux! Malheur aux faibles! En ces heures de saoulerie féroce, l’Anglais brutal ne se fâche pas de la brutalité ; on lui laisse la liberté de ses vices, il comprend que la loi ait droit de défense et ne regarde pas si la pesée est fausse même si les poids écrasent un homme quand la police remue la balance. (…)

L’Angleterre est toute entière dans l’ironie ou la force. Elle est ironique à la façon des dédaigneux, et elle adore la force, parce que c’est le succès. Les Anglais rient quand ils voient un homme volé parce qu’il est niais et rossé parce qu’il est lâche. Ce n’est pas amour de l’indélicatesse, éloge du filou, excuse du vol : c’est mépris de la sottise et de la faiblesse. (…)

C’eût été l’instant de filer, fausser compagnie… plus une petite seconde à perdre… rompre le charme néfaste brutalement! Delphine elle c’était un petit gnome qui y avait sauté sur le rabe du haut du Tunnel… nous c’était là notre sinistre, notre arsouille d’odeurs qui s’en payait de nous ébaubir… il me sortait plus ses bouts de boyaux, on allait trop vite. Standwell Road à une rude allure… on trottait trop pour des éclopes! Puis Briars… puis Clapenham… Je reconnaissais les coins de rue… mais à partir d’Acton Vale la bouteille à l’encre! plus que des lacis des détours, il nous perdait qu’on aurait dit… des impasses du labyrinthe… Il nous payait une belle promenade… C’était noir, de plus en plus noir… je quittais pas là-haut le ciel des yeux, les petites cheminées qui se découpent… c’était gris là-haut… la lune… les nuages rabattent de loin, du fleuve… d’où il vient le vent? d’où il vient?… J’ai mal à la jambe… Je rattrape Virginie, je lui serre la main… « Virginie! Virginie! » Je l’appelle, elle me répond pas… elle va elle va et c’est tout…

Louis-Ferdinand Céline, Guignol’s band (1944)

 

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Nancy parle de l’Amérique d’en bas

Citations — Article écrit par le 30 septembre 2013 à 13 h 48 min

“The 73-year-old former House Speaker then indicated that a work force dominated by part-timers is a good thing for employees, indicating ObamaCare will give workers more free time. “Overwhelmingly, for the American people, this is a liberation,” she contended, adding that the monstrous law will give citizens “the freedom to pursue [their] happiness.” (.)

Je résume : Nancy Pelosi, chef de la minorité démocrate et ancien président de la Chambre des représentants, se réjouit de la hausse des emplois à temps partiel qui pourrait être un effet secondaire de l’Obamacare car les pauvres vont ainsi avoir du temps pour eux, découvrir des loisirs et être heureux.

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Il faut piquer les souverainistes

Citations — Article écrit par le 18 septembre 2013 à 18 h 11 min

Hum, hum…

Or donc :

La puissance de l’État doit être renforcée (…) pendant plus de 15 siècles jusqu’à Valéry Giscard d’Etaing, l’État nous a protégés, il a organisé et dirigé notre existence, il nous a guidés (…) nous avons besoin de retrouver l’État fort.

Non, non, je n’invente rien.

C’est Henri Fouquereau, dans son interminable, désopilant et quasi-fidelcastriste éditorial-tunnel qu’il sert à chaque fois ponctué de variations mineures. Il ne manque jamais d’y rappeler le rôle de la France outre-mer, combien les Américains sont des cow-boys incultes, les Anglais méprisables d’avoir brulé Jeanne d’Arc, les Allemands des salauds égoïstes plus riches que nous et les petits négrillons l’avenir de la francophonie, sinon de la France.

Je ne le manque jamais. C’est toujours très réjouissant. Encore qu’un peu longuet.

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Tu deviens tout rouge t’as chaud?

Citations — Article écrit par le 20 juillet 2013 à 9 h 23 min

« A entendre certains habitués, notre colonisation devenait de plus en plus pénible à cause de la glace. L’introduction de la glace aux colonies, c’est un fait, avait été le signal de la dévirilisation du colonisateur. Désormais soudé à son apéritif glacé par l’habitude, il devait renoncer, le colonisateur, à dominer le climat par son seul stoïcisme. Les Faidherbe, les Stanley, les Marchand, remarquons-le en passant, ne pensèrent que du bien de la bière, du vin et de l’eau tiède et bourbeuse qu’ils burent pendant des années sans se plaindre. Tout est là. Voilà comment on perd ses colonies. »

Voyage au bout de la nuit

 


La Vehme châtie les traîtres

Citations — Article écrit par le 6 juin 2013 à 11 h 22 min

Cette citation n’a bien entendu aucun rapport avec quelque actualité que ce soit. Vous pensez bien. Oh là là.

Devant les tribunaux, où beaucoup finiront par être traînés, ils revendiqueront hautement leurs actes, se transformant en accusateurs, comme en témoigne cette réplique de l’un d’entre eux, August Blum :

« Vous dites, monsieur l’Avocat général, qu’il est clairement prouvé que j’ai commis un meurtre. Vous exigez ma tête au nom de la Justice, la Justice de l’État au nom duquel vous parlez. Mais cet État n’est pas mon État et sa Justice n’est pas ma Justice. Cet homme, ma victime, dont vous avez tant vanté l’humanité et pour la mort duquel vous avez demandé châtiment avec tant d’éloquence, cette victime est un traître vulgaire. Il méritait la mort. Je n’ai pas peur de prononcer les mots qui vous choquent. Oui, je l’ai tué ! Vous, monsieur l’Avocat général, et vos enfants, et chaque Allemand devraient nous baiser les mains au lieu de nous poursuivre pour meurtre. Vous me traitez avec mes camarades comme des meurtriers ordinaires, comme des criminels. Mais je vous dis que si quelqu’un est coupable, c’est moi et moi seul, car j’ai donné l’ordre de tuer, clairement et sans possibilité d’erreur. Ordre, troupes, soldats, lois de la guerre ! Nous sommes des soldats, non des criminels ! Vous auriez dû participer à tous les combats de la frontière, à l’Est et à l’Ouest. Si vous l’aviez fait, vous ne seriez pas ici à proférer des platitudes mélodramatiques. Vous ne parleriez pas de « libérer le peuple d’aventuriers dangereux », de « bandits sans principes ». Vous ne pouvez nous en imposer avec le verdict de votre cœur. Nous sommes jeunes. Nous avons beaucoup souffert et nous pouvons encore souffrir beaucoup plus. Nous ne sommes qu’une partie de la jeunesse qui est déjà pénétrée de notre esprit et qui sait que le moment viendra ou nous détruirons l’État, votre État, monsieur l’Avocat général ! »

Kampf : Lebensdokumente deutscher Jugend von 1914-1934 (Leipzig, 1934), ici cité par Dominique Venner : Les Corps-francs allemand de la Baltique, chapitre XVI, La « Vehme » châtie les traîtres.

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Quand la mite graciait Harlem Désir

Citations — Article écrit par le 25 avril 2013 à 12 h 14 min

On a vu rappeler récemment la condamnation de M. Jean-Philippe Désir, dit Harlem Désir, le 17 décembre 1998, à 18 mois de prison avec sursis et 30000 francs d’amende pour recel d’abus de biens sociaux. Ce qui ne l’a pas empêché de devenir premier secrétaire du Parti Socialiste et, à ce titre, de dispenser tout autour de lui de pontifiantes leçons de morale citoyenne comme seule une certaine gauche sait encore en donner, le doigt en l’air et la sentence à la bouche.

En ces temps de répression routière où l’automobiliste qui ne bénéficie pas des passe-droits se voit traqué sans pitié jusque dans les places de stationnement, on peut rappeler qu’Harlem Désir a aussi bénéficié le 8 mai 1992 d’une grâce curieuse de la part de François Mitterrand :

Ainsi, ce que le talent du défenseur n’avait pu obtenir, le ministre l’avait emporté en quelques semaines d’un combat douteux : le garde des Sceaux avait fait libérer la cliente de l’avocat.

Le règne de la vertu et de la morale débutait sous de bien vilains auspices. Le doute s’était insinué dans quelques esprits pourtant peu suspects d’hostilité systématique à la « gauche cachemire ». Certains commençaient à se demander si les figures emblématiques de la génération morale étaient bien dignes d’accéder aux plus hautes responsabilités de l’État.

Une méchante tache de moisissure venait d’apparaître sous le marbre blanc de l’image que Badinter était opiniâtrement parvenu à donner de lui.

Le doute n’allait plus cesser de se développer au fur et à mesure de l’éclatement des scandales, parfois abominables, qui devaient émailler la décennie Mitterrand.

Aussi est-ce avec un amusement mêlé d’indulgence que les mêmes esprits, devenus fort sceptiques, accueillent en juin 1992 la nouvelle d’une des dernières largesses présidentielles. Le 8 mai précédent, François Mitterrand vient de gracier (une nouvelle fois) un de ses petits favoris. Harlem Désir, président de l’association SOS Racisme, doit au Trésor public la bagatelle de 80000 F pour quelques amendes de stationnement. Il n’y a certes pas là de quoi fouetter un chat.

Le président gracie donc, comme il avait gracié les années précédentes, quelques dizaines de milliers de détenus qu’une justice trop sévère avait ravis à la liberté ; comme il allait, le 14 juillet suivant, libérer d’autres prisonniers et les rendre prématurément à l’affection de leurs futures victimes.

(Didier Gallot, Les Grâces de Dieu, Albin-Michel, Paris, 1993, p. 32-33.)

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Harry Potter a lu Bastiat

Citations — Article écrit par le 20 avril 2013 à 16 h 03 min

Et c’est là que « la manif pour tous » a un jeu particulièrement trouble. Car, contre toute attente, elle soutient les dispositifs coercitifs légaux qui limitent la liberté d’opinion dans ce domaine. Ainsi, les organisateurs de la manif pour tous expliquent que « le code pénal interdit toute discrimination sur le motif de l’orientation sexuelle. C’est la fierté et l’honneur de notre République que de proclamer ce principe. » Il est toujours amusant de voir les soutiens de la manif pour tous crier à la fin de la liberté d’expression lorsqu’on évoque par le verbe et l’argumentaire leur possible homophobie (c’est à dire lorsqu’on utilise des « moyens privés » à la Ayn Rand) alors que leur organisation soutient les lois « anti-discrimination » qui restreignent, elles, bien réellement la liberté d’expression comme on l’a vu plus haut.

Ici et pas ailleurs

Libéral, nouvelle définition : celui qui s’opposera avec arrogance et mépris à toute opposition de l’étatisme si elle ne correspond pas parfaitement à sa vision immaculée du libéralisme – plutôt que de la soutenir et de l’orienter et, en prime, traitera cette opposition d’idiote utile, oui oui, sans rougir. Parce que lui, tu vois, il pourrait mobiliser en masse sur les vrais sujets et les vraies solutions si on le laissait faire. Un jour. Un grand soir même peut-être. Mais attention, chacun de ses gestes, paroles et surtout méthodes seront libellés (c)Origine Libérale Contrôlée. Sinon il se taira à jamais. Promis. On attend donc de le voir faire le tour des plateaux télé expliquer pourquoi et comment en finir avec la loi Gayssot -avant toute chose- et claquer le beignet à tous les journalistes rien qu’en citant Ayn Rand pour de vrai le doigt en l’air. Parce qu’il est évident que personne n’y a jamais pensé avant lui.

L’Etat tremble d’avance devant tant de pureté. N’en doutons pas.

Mais détaillons pour des soucis de cohérence, puisque c’est le grand mot.

En théorie la rhétorique est juste. Et vice-versa. Mais d’une théorie qui exclue d’emblée toute pratique concrète de la politique, ce qui est ennuyeux. Alors ben sûr on peut choisir de rester dans la théorie pure, ou la chronique, ou la satire. Le problème est que l’auteur se demande s’il doit on non soutenir cette opposition au mariage gay, pire : s’il doit ou non y participer. Ainsi il nous dit par la bande qu’il ne se mobilisera – personne ne le lui demande hein- qu’à une manif libéralement pure. Qui doit bien exister de temps à autre. Dans son appart lorsqu’il reçoit deux amis libéraux pour l’apéro par exemple. Et encore.

Deuxièmement, l’auteur semble souhaiter un certain didactisme, osons-le : une pédagogie libérale, à moins que son article n’ait pour but que de se convaincre lui-même qu’il a bien raison de penser ce qu’il pense, or il parait tout de même un brin impoli de qualifier de troupeau les manifs pour tous (et ce avant même de savoir s’il doit les rejoindre, hein) alors qu’il pourrait trouver là un terreau plus que fertile à de nouveaux adhérents à la cause, ou du moins à la connaissance, libérale. C’est mal parti. Oh, on peut insulter les gens, mais il ne faut pas venir chouiner ensuite que l’opinion est détournée des vrais sujets vrais. Mais voyez-vous, il est cohérent. Il doit se le répéter devant la glace assez souvent.

Troisièmement, et c’est la seule chose qui m’a fait rire, et j’aime rire, c’est le « contre toute attente » dans le paragraphe cité. Contre toute attente, en effet, Frigide Barjot ne demande pas avant toute chose l’abrogation de la loi Gayssot qui réprime les paroles et actes homophobes, racistes et antisémites mon cul sur la commode. Sérieusement. Le libertaré lui est cohérent encore une fois. Et sa cohérence pure aura raison de tous les opinions, arguments, lobbys contraires. Serioulsy, il est dans le sérieux. On ne la lui fait pas. Mes solutions pures maintenant et tout de suite sinon je retiens ma respiration. Il connait bien les gens et le système.

Enfin, et c’est de très loin le point le plus important, d’autant que l’auteur lui-même met le sujet de la loi Gayssot sur la table, il ne semble pas comprendre – mais à sa décharge il est très loin d’être le seul- une seule seconde que ledit mariage gay (et ses suites concrètes dans tous les petits alinéas et jurisprudences à venir) n’est rien d’autre qu’une aggravation et une amplification délirante de la déjà mortifère loi Gayssot qui ne dit pas son nom. Et fondamentalement rien d’autre que ça (pour peu que l’on sache déjà ce qu’était la loi Gayssot dans son essence et ses buts). Donc pour des soucis de cohérence d’une naïveté infinie et malgré le fait qu’il affleure la vérité de toute cette affaire, le clampin en déduit qu’il ne fera rien contre cette loi Gayssot au cube qu’il ne voit même pas comme telle, parce qu’avant tout il faut en finir avec la loi Gayssot.

Mais déjà l’époque à laquelle cette saloperie a été votée, 1990, il devait se trouver un libertaré pour dire qu’il était inutile d’être contre la loi Gayssot, et que le vrai problème c’était la loi de 1881 sur la liberté de la presse. Mais en 1881, il devait aussi se trouver un libertaré pour dire que le vrai problème c’était l’article 11 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789…On voit donc l’efficacité ébouffirante du libertaré à traiter tout autre opposant que lui à ces délires liberticides d’idiot utile. Et en conclure qu’il ne s’aveugle sur rien.

Encore un peu et il écrirait que l’Histoire lui donnera raison.

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