Archives pour la catégorie ‘Actu’


La solitude

Actu — Article écrit par le 10 septembre 2012 à 13 h 19 min

Un gazetier philanthrope me dit que la solitude est mauvaise pour l’homme ; et à l’appui de sa thèse, il cite, comme tous les incrédules, des paroles des Pères de l’Église.

Je sais que le Démon fréquente volontiers les lieux arides, et que l’Esprit de meurtre et de lubricité s’enflamme merveilleusement dans les solitudes. Mais il serait possible que cette solitude ne fût dangereuse que pour l’âme oisive et divagante qui la peuple de ses passions et de ses chimères.

Il est certain qu’un bavard, dont le suprême plaisir consiste à parler du haut d’une chaire ou d’une tribune, risquerait fort de devenir fou furieux dans l’île de Robinson. Je n’exige pas de mon gazetier les courageuses vertus de Crusoé, mais je demande qu’il ne décrète pas d’accusation les amoureux de la solitude et du mystère.

Il y a dans nos races jacassières des individus qui accepteraient avec moins de répugnance le supplice suprême, s’il leur était permis de faire du haut de l’échafaud une copieuse harangue, sans craindre que les tambours de Santerre ne leur coupassent intempestivement la parole.

Je ne les plains pas, parce que je devine que leurs effusions oratoires leur procurent des voluptés égales à celles que d’autres tirent du silence et du recueillement; mais je les méprise.

Je désire surtout que mon maudit gazetier me laisse m’amuser à ma guise. «Vous n’éprouvez donc jamais, – me dit-il, avec un ton de nez très-apostolique, – le besoin de partager vos jouissances? » Voyez-vous le subtil envieux ! Il sait que je dédaigne les siennes, et il vient s’insinuer dans les miennes, le hideux trouble-fête!

« Ce grand malheur de ne pouvoir être seul !… » a dit quelque part La Bruyère, comme pour faire honte à tous ceux qui courent s’oublier dans la foule, craignant sans doute de ne pouvoir se supporter eux-mêmes.

« Presque tous nos malheurs nous viennent de n’avoir pas su rester dans notre chambre, » dit un autre sage, Pascal, je crois, rappelant ainsi dans la cellule du recueillement tous ces affolés qui cherchent le bonheur dans le mouvement et dans une prostitution que je pourrais appeler fraternitaire, si je voulais parler la belle langue de mon siècle.

Charles Baudelaire, Le spleen de Paris.


Agudeza

Actu — Article écrit par le 5 septembre 2012 à 18 h 30 min

Nous sommes entrés dans la phase ultime de la société de consommation, la société de consommation spirituelle.

L’homme des foules, le consommateur, ne se contente plus de petits plaisirs vulgaires; le monstre a grossi, il veut manger du Sens, de la Verticalité, du Sacré, il pense qu’on lui en doit, qu’il doit être fourni par le Prince, les pouvoirs publics et le législateur.

Le consommateur dépendant jusqu’à l’os de son vice ne supporte pas la publicité, l’entertainment, le coca-cola, les petites choses, il lui faut une dose plus forte, une théocratie, l’Albanie des années 1960… il déplore l’absence du sacré dans les sociétés occidentales et postmodernes, entendre par là que désormais, les choses de la Pensée, il revendique le droit de les consommer sans avoir à y penser.

Dans la société de consommation, on étale les richesses sous les yeux du pauvre, et c’est pour ça, dit-on, qu’il casse des vitrines… Dans la société de consommation spirituelle, on étale les richesses philosophiques sous les yeux du pauvre d’esprit, en classe de terminale, en philo, il lui prend aussi l’envie de casser des vitrines, à sa manière, il réclame un monde sans beauté enfouie sous du laid, sans grandeurs pliées dans des petites choses, de la richesse spirituelle authentifiée en préfecture …

Dans la société de consommation, le pauvre veut tout de suite les Nike qui sont en vitrine, et dans la société de consommation spirituelle, le pauvre d’esprit veut qu’on le fournisse en richesses immatérielles, que ce soit écrit dessus, qu’il n’ait pas à juger lui-même si c’est grand ou si c’est petit, ce qu’il a sous les yeux, il veut que le trouble de la pensée lui soit ôté, atteindre les sommets de l’Esprit par le savoir, avec des fiches de lecture, en hélicoptère.

Dans La traversée de Paris, une femme dit d’un flic que ce n’est pas un flic mais un flic de flic, pour expliquer à Jean Gabin que c’est le pire de tous… Jean-Claude Michéa, Jacques de Guillebon, Richard Millet, ce ne sont pas des consommateurs, mais des consommateurs de consommateurs, des types qui veulent manger du Sens, un monde qui fasse sens pour qu’ils n’aient pas à le chercher.

Merci à R.A.

En illustration, Balthazar Gracian


Mettre sa peau sur la table

Actu — Article écrit par le 3 septembre 2012 à 15 h 28 min


Ca s’en va et ça revient

Actu — Article écrit par le 1 septembre 2012 à 13 h 59 min

J’habite en 1976.

Elle me coûte chère, cette croisière, 46 700 € pour l’année… Le forfait comprend la location de l’appartement que j’habitais quand j’étais petit, la décoration de l’époque entièrement restituée, les tableaux raccrochés sur les murs, et je peux faire un procès, si je ne vois pas de ma fenêtre la même chose que dans le temps, un contrat est un contrat… C’est une entreprise roumaine, qui m’a proposé le meilleur devis.

Tous les matins, j’allume ma radio, et je tombe sur Jean-Pierre Elkabbach qui interviewe Raymond Barre ou Johnny Hallyday… Vers les 9H00, une intermittente du spectacle grimée comme ma mère en ce temps-là vient me dire bonjour, elle me sermonne pour mon bac que je ne prépare pas assez, elle pose une barquette sur la table et du Nutella, puis elle s’en va… J’ai entendu dire que des millionnaires américains se payent une mère, un père et un petit frère à demeure pendant toute la croisière, qu’ils choisissent les acteurs sur casting et que Madonna a déboursé deux millions de dollars pour dix jours de voyage… Nous n’appartenons pas au même monde.

Ensuite, je traîne dans l’appart en révisant, je mets à fond Angie des Rolling Stones, et le voisin est payé pour frapper au mur avec un balai… Il pourrait aussi venir sonner à ma porte et me dire qu’il me casserait bien la gueule si j’avais du poil au menton, qu’il va avertir mes viocs, que ce sera bien fait pour moi, que je ne ferais jamais rien dans la vie, mais ça m’aurait fait un forfait de 47 900 €.

A vingt heures, je regarde le journal télévisé, on y commence toujours trois ou quatre reportages par la phrase,en ces temps de crise que nous vivons, j’y entend François Mitterrand démontrer que la classe moyenne va bientôt disparaître, des syndicalistes que les ouvriers sont de plus en plus pauvres, et des chercheurs en sociologie du CNRS approuvent gravement en précisant qu’au rythme où se font les fermetures d’usines, les CSP moins  n’auront plus les moyens de s’acheter un vélo à crédit vers 1985.

Ensuite, je regarde Claude François, les variétés… C’est chiant comme la mort, ça donne envie de changer d’époque, d’être transporté vers des temps plus gais, ça file la nostalgie de l’an 2012, ce temps béni où 1976 pétillait …

Vers les 23H10, un type qui ressemble vaguement à mon père mort en 1996 déboule brusquement dans l’appartement (l’agence roumaine lui a donné les clefs), il traine ma fausse mère pas les cheveux, il la défonce à coup de ceinturon, il a bu, et comme prévu dans son contrat, il m’en fout un coup sur la gueule en me disant que c’est lui le chef, ici… Ils miment grossièrement une scène de réconciliation, les deux, puis ma mère vient me dire que je suis un bon à rien, que je ferais mieux d’aller me coucher, que c’est de ma faute si mon pauvre père est dans cet état… A minuit, ils repartent discrètement, et moi je me saoule la gueule avec le Kiravi que les roumains m’ont laissé dans le frigidaire.

Le 21 Juillet 1976, quand mon père a brandi son ceinturon, je le lui ai pris des mains, je l’ai traîné dans la chambre de ma petite sœur et je lui ai fracassé le crâne… Il a gueulé ouh là, comédien, théâtre, qu’est-ce que vous faites, je ne suis pas votre père, j’ai votre âge, j’ai même deux ans de moins, mais rien y a fait… je l’ai séché comme une merde, je suis allé chercher l’actrice, je l’ai emmenée par les joues jusqu’à son mari à la scène, puis je l’ai fini à coups de souliers.

Je n’avais pas les moyens de me payer la croisière, de toute façon… Je suis au chômage depuis mars 2010, j’ai fait un chèque en bois à l’agence…J’ habitais au douzième étage, quand j’étais petit, à Passy, je me suis jeté par la fenêtre après avoir laissé une lettre pour ma vieille mère, qui coule des jours heureux dans le midi sous les portraits attendris de mon père et de moi-même, les deux êtres qui lui sont les plus chers au monde, dit-elle.


Tocqueville 2.0

Actu — Article écrit par le 31 août 2012 à 21 h 05 min

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres. […] Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire , qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?

Ce qui rend ce texte de Tocqueville fascinant, c’est qu’il est partout.

Il est impossible de faire trois clics avec ses doigts sans tomber dessus, on l’étudie en terminale, il est donc un bréviaire pour les tenants de la pensée dominante, et ceux qui se proclament ses contempteurs l’affichent sur leurs forums et leurs sites comme si Tocqueville était interdit par la loi…. Qu’est-ce que ça veut dire? Que dans les grandes lignes, les tenants de la pensée dominante et ses ennemis officiels pensent la même chose, font les mêmes constats, voient le monde par le même trou et lorgnent vers les mêmes horizons.

Pour le dire plus directement, il existe bien une pensée dominante (pourquoi n’y en aurait-il pas une?), mais pas  d’alternative…  Elle n’a pas d’opposants,  ses ennemis déclarés n’ont rien construit, rien trouvé, rien bâti, il n’y a pas de penseurs antimodernes.

Avec son œil de lynx, Tocqueville avait vu sur quoi aboutirait l’égalitarisme, à savoir  une foule innombrable d’ hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes, gardés par une puissance tutélaire capables de leur ôter entièrement le trouble de penser… Ce qu’il ne pouvait pas anticiper, ce que personne n’aurait pu anticiper, c’est que cette volonté d’être ôté entièrement du trouble de penser ne se traduirait qu’en surface et seulement dans un premier temps par la recherche  de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme, que l’homo democraticus ne s’en tiendrait pas là.

Ce que nous refusons de voir et de décrire,  c’est qu’après avoir passé ce pacte diabolique  garantissant que l’on sera ôté du trouble de penser, on ne renonce pas le moins du monde à la verticalité, au Sens, aux repères, mais on veut au contraire s’abstenir d’avoir à les chercher, et donc en avoir toujours à portée de main, qu’on nous en serve à longueur de temps, partout, qu’ils soient fléchés, au point que même les aveugles n’aient pas à tâtonner.

Tocqueville ne pouvait pas savoir que l’homo democraticus tiendrait chaque jour un peu plus en mépris les petits et vulgaires plaisirs, parce qu’ils peuvent, ou pas, receler contre toutes attentes des grands et nobles plaisirs, regorger de sens, tandis que ce qui a vocation à faire sens n’en fait pas forcément… Pour déceler tout ça, il faut, justement, ne pas s’épargner le trouble de penser, tandis que dans une société où le sens et la verticalité sont partout, annoncés par des spots clignotants et des coups de klaxon, on peut rester intérieurement à l’horizontal.

Les modernes et les antimodernes réclament la même chose, à savoir l’aboutissement du projet démocratique, l’avènement d’un monde dans lequel on aurait le droit à des repères et celui de se faire guider  vers les grandes œuvres de l’Art et de l’Esprit comme on a celui d’être protégé par la police.

Depuis Tocqueville, le projet égalitariste le plus abouti que l’on ait vu, c’est le communisme, on était pour le coup sommé de s’épargner le trouble de penser, et il va sans dire qu’on y interdisait les petits et vulgaires plaisirs… Tout y faisait sens, les laboureurs et les femmes de ménages devaient meubler leurs temps morts en donnant du sens à leurs vies,  en compagnie des grands auteurs du XIXème siècle.

Tocqueville est un grand penseur,  il doit être traité comme tel: il faut s’appuyer sur lui pour lui grimper dessus et le dépasser.


Qui veut la peau de Richard Millet?

Actu — Article écrit par le 30 août 2012 à 9 h 57 min

Ainsi donc, la République des lettres lance une chasse à courre contre Richard Millet, coupable d’avoir commis un Eloge d’Anders Breivik.

 

Que lui reproche-t-on? de véhiculer des idées racistes, nauséabondes, de ne pas penser dans les clous? Vous n’y êtes pas du tout… Laissons la parole à Richard Millet, écoutons ce qu’il dit pour sa défense, et nous comprendrons de quoi il s’agit vraiment, quel est son crime, aux yeux des gensdelettres:

 

Je n’aime pas les débats/ Je suis un homme de l’ombre/ Je suis un écrivain avant d’être un éditeur/ J’ai voulu décrire la beauté fascinante du mal, le personnage de Breivik ne m’intéresse pas, comme un cinéaste qui dévoile la beauté du geste du serial killer/ Tout écrivain est un être d’exception, et nous sommes environnés par de faux écrivains, des fausses valeurs, de la fausse monnaie/ Je ne suis pas d’extrême-droite, je ne sais pas ce que ça veut dire, je ne suis même pas inscrit sur les listes électorales, je n’existe pas politiquement….

 

Céline disait que son antisémitisme n’avait jamais dérangé personne, que c’est le voyage… qu’on ne lui avait pas pardonné. C’est terriblement vrai, et Céline est un étranger, dans son pays si peu fait pour la littérature et qui n’aime rien tant que de caler les tables des conférenciers avec les oeuvres authentiques, en l’occurence les transformer en supports de thèses.

 

Le désinterêt fondamental qu’on lui  porte en France s’accompagne d’un culte du grand écrivain,d’un respect démesuré pour les gensdelettres, et tout ça n’est paradoxal qu’en apparence… Les français constituent un peuple bien trop politique pour entretenir avec l’Art un rapport sain (leur permettant par exemple de comprendre qu’on peut faire l’Eloge de la beauté criminelle, de considérer que ça va de soi), ce pays est bien trop idéologisé pour avoir dans ses murs de vrais artistes autrement que par accident, les admirer ailleurs que sur un gigantesque malentendu, et c’est du reste pour ça qu’on a tant de mal à produire des films qui soient autre chose que des conférences illustrées par des diapos, dixit Polanski….

 

Partant, celui qui fait de la littérature sera ignoré quoi qu’il arrive, on lui dénira la volonté même de donner sa vie à l’Art pour l’Art, et s’il ne crève pas de faim, on le prendra pour autre chose qu’un homme de l’Art… On le sommera de se glisser dans la peau d’une grande conscience penthéonisable, d’être un grand écrivain, ou bien on voudra qu’il soit un rat de maison d’édition, une pièce dans un collectif, le membre d’un grand Corps… Dans ce cas, on lui prêtera un rôle social, on verra en lui un éducateur des masses, pareil au personnel pléthorique qui vivotait dans les théâtres d’Etat, en URSS (à noter d’ailleurs  que l’ex URSS partage avec la France ce culte du grand écrivain, tout est en ordre..).

 

S’il s’obstine comme Millet à se voir en homme seul, qui ne vote pas, n’aime pas le débat, en homme de l’ombre et d’exception, en écrivain plus qu’en rat de maison d’édition, on fermera sa gueule, parce qu’il est incompréhensible de vivre par la littérature en avouant qu’on déteste la chose et ceux qui en font pour de vrai, mais on attendra l’homme au coin de la rue, avec un gourdin…

 

Le problème de Richard Millet, c’est qu’il est vraiment écrivain, mais qu’il est aussi un homme d’édition, qui traîne au milieu des écrivains papiers, dans leurs murs… J’avance une hypothèse, il ne supporte plus ce terrifiant malentendu, il a voulu crever l’abcès, se rendre au coin de la rue pour les voir avec leurs gourdins… Qu’il s’en aille… Ce n’est plus dans les coins où rodent des Tahar Ben Jelloun,  au milieu des écrivains papiers et, des faux-monnayeurs, qu’on fait de la littérature, et ce n’est déjà plus là que se trouve le vrai public.

 

Sur internet, on est publié pour de vrai, les vrais lecteurs  suivent les vrais auteurs, ils les marquent,  les accompagnent parfois avec Nietzsche et Cioran de leurs dix-sept à leurs vingt-cinq ans, ils n’ont pas dans leurs statistiques les institutrices en retraite qui prennent conseil dans les pages livres de Valeurs Actuelles, ils sont pour le coup des hommes de l’ombre et d’exception… Si Millet tient tout de même au papier, qu’il fasse comme Houellebecq ou le très honnête confectionneur de paralittérature Marc Lévy, qu’il se casse à l’autre bout du monde et se contente d’échanger trois mails par an avec ces cons…

A mon humble avis, Richard Millet s’est jeté sur un prétexte pour faire un scandale et dire merde, comme un homme forcé de vivre avec une belle-mère débile, un beau-père ivrogne et des beaux enfants totalement à la masse…

Le provincialisme réside dans l’incapacité (ou le refus) d’envisager sa culture dans le grand contexte. Il y a quelques années, un journal parisien fit une enquête auprès de trente personnalités appartenant à une sorte d’establishment intellectuel du moment, journalistes, historiens, sociologues, éditeurs et quelques écrivains. Chacun devait citer, par ordre d’importance, les dix livres les plus remarquables de toute l’histoire de France; de ces trente listes de dix livres fut ensuite tiré un palmarès de cent livres (…) et le résultat donne une image assez juste de ce qu’une élite intellectuelle française considère aujourd’hui comme important dans la littérature de son pays.De cette compétition, Les Misérables de Victor Hugo sont sortis vainqueurs. Un écrivain étranger sera surpris. N’ayant jamais considéré ce livre important pour lui ni pour l’histoire de la littérature, il comprendra que la littérature française qu’il adore n’est pas celle qu’on adore en France. En onzième place, les Mémoires de guerre de De Gaulle. Accorder au livre d’un homme d’Etat, d’un militaire, une telle valeur, cela pourrait difficilement arriver hors de France. Pourtant, ce n’est pas cela qui est déconcertant, mais le fait que les plus grands chefs-d’oeuvre n’arrivent qu’après. Rabelais n’est cité qu’en quatorzième place! (…) Et le XXème siècle? (…) Comme si l’immense influence de la France sur l’art moderne n’avait jamais eu lieu! (…) Plus étonnant encore: l’absence de Beckett et Ionesco. Combien de dramaturges du siècle dernier ont eu leur force? Un? Deux? Pas plus. (…) L’indifférence envers la valeur esthétique repousse fatalement toute la culture dans le provincialisme.

Milan Kundera, Le Rideau, P.55.

En photo, l’écrivaine Annie Ernaux 

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Chroniques d’une fin de l’histoire

Actu — Article écrit par le 29 août 2012 à 5 h 57 min

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J’élève mon enfant seul.

C’est moi, moi seul qui ai foutu Valérie à la porte aux 6 ans de Brian. Elle n’a même pas fait semblant de réclamer la garde, de même qu’elle ne savait pas faire cuire un simple steak, et peut être y a t-il un rapport de cause à effet avec son incapacité de faire autre chose que gouzi gouzi à la face somptueuse du fruit de mes entrailles. On finira par importer les mères de nos gosses, bientôt…

Les 30 dernières années de féminisme ne suffisent à expliquer mon instinct de géniteur.

Je me fais un devoir de quitter le taff en secret pour aller le chercher. La pensée de dépenser de la thune pour qu’il serre une autre main que la mienne m’est trop douloureuse, assassine. Bouffante.  A vrai dire, je vis dans la douleur depuis que mon sang coule dans ses yeux… Ce n’est pas du bavardage: lorsqu’il se fritte avec un autre gamin, je suis ce dernier, je débarque et tabasse la famille, le chien, je pisse dans le frigo, je leur signifie que leur ombre a froissé la mienne pour des temps indéfinis.

Brian a une intelligence limitée (je ne suis pas sans lucidité sous prétexte qu’il est mon fils). Je ne m’en plains pas. Il n’y a que les parents stupides pour rêver d’un gamin avec intelligence hors normes, alors que celle-ci condamne, isole, toujours les mêmes gamins prennent les glaviots dans la cour, et je m’endors en sachant que le mien se prélasse dans les choses de son âge. Que de déceptions accumulées faut-il, pour rêver d’un enfant exceptionnel.

Je ne lui parle pas d’Heidegger, ni de religion; si il est fait pour ces choses, il s’y amènera seul, avec ses petits pieds et ses longs cheveux que je caresse pendant des heures, jusqu’à sentir ma propre faiblesse au bout de ma main. Jamais je n’aurais pu penser trouver un corps à ce point formidable, sans pour autant le désirer le moins du monde. Il me tarde qu’il devienne grand et invivable. Je ne veux plus m’éprendre d’un corps sans pouvoir m’y soustraire en le baisant, en le renvoyant à ses lourdeurs, ses défauts, sa réalité non négociable. C’est une torture, et je le dis la conscience vierge devant le Seigneur: j’avalerais ses cheveux, si le bon sens me faisait défaut.

Dans le salon je n’hésite pas à mettre un film de boules. Il passe, regarde, mime parfois les scènes avec ses action man. Je veux qu’il ne rougisse pas, lorsque les filles de demain lui réclameront des faciales, insultes salaces en anglais, objets divers dans la chatte avec pénétration anale. Les temps changent. Je veux qu’il en profite. Il faudra qu’il tâtonne ce qui restera d’humain dans un gonzo sans caméra. Y arrivera-t-il ? J’aimerais être à ses côtés, dans ces moments, lui murmurer que rien est grave, vanité pour vanité baiser pour un spectateur imaginaire, ça se défend…

Hier une grande cruche, assistante sociale ou une connerie du genre est venue m’expliquer que les oreilles de Brian étaient rouges de sang, et qu’à défaut d’avoir un chien je devais être un beau salopard. Je lui ai répondu calmement que je les lui tirais souvent, c’est vrai, lorsque il ne se tenait pas droit, manquait de prestance, je lui ai sommé de regarder mon fils et de voir qu’il déambule comme Delon dans ses meilleurs jours…sur les boulevards nous ressemblons à deux généraux sans le moindre officier, et c’est le moins naturel au monde, la plus belle récompense d’une éducation que de renvoyer sa veulerie aux 4 murs de sa chambre.

Elle n’a pas pipé grand chose, la grande cruche, et a louché durant tout l’entretien sur le film du salon…

A ses 15 ans je le foutrais dehors, coup de pieds au cul comme avec sa mère. Il m’aura rongé 15 ans de ma liberté; ce sera à son tour, d’aller conquérir la sienne. Elle ne se lègue pas, cette volonté d’être responsable de soi-même, ni ne se déploie ailleurs que dans une vie de dingue bafouillée par un ivrogne. Je la lui souhaite d’ailleurs longue et pleine de grâce, puis sans pépins de santé. Au pire il pourra aller voir comme on se fait chier avec maman.


La chambre double

Actu — Article écrit par le 28 août 2012 à 1 h 02 min

A quel démon bienveillant dois-je d’être entouré de mystère, de silence, de paix et de parfum?

Je suis enfin seul et tous les jours, je chante à capella, je m’entraine au jokari,  je joue avec mes pieds, je me promène nu en jouant de la trompette…  je ne souffre plus de la multitude et si vous voulez mon avis, c’est le mal du siècle, ça, la multitude.

Je ne sors plus de chez moi, je me fais livrer, je vis dans mon salon, car ma chambre est occupée par un vieil ami cancéreux qui ne quitte pas mon lit… J’aimerais qu’il meure et qu’il libère la piaule, et quand il râle à faire croire qu’il ne passera pas la nuit, je danse,…Je vous le jure, je danse et je me gratte les couilles à la fin, de joie.

Des soirs, il gueule tellement fort que je lui fais prendre des médicaments dilués dans l’eau avec un entonnoir, ça lui fait gonfler le bide, et quand j’appuie dessus, ça ressort par l’entonnoir… C’est rigolo, tellement que j’inviterais des gens pour leur montrer, si je connaissais encore des gens… Un soir, il s’est montré à la fenêtre, il a gueulé comme un veau, il a dit que je le séquestrais, puis il est tombé, du sixième étage, sur la tête…. Les flics sont venus chez-moi, pour l’enquête, mais ils ne m’ont pas interrogé… Pour tout vous dire, ils n’ont pas dit bonjour en entrant, pas adieu en partant, et dans l’intervalle je n’ai pas existé.

Je suis encore resté six mois tout seul dans mon F4 de Massy, à dix kilomètres de Paris, puis c’est un chinois, sa femme et leurs six petits, qui sont venus habiter avec moi…. Je suis devenu copain avec la petite dernière, trois ans, elle m’appelle le gentil Monsieur, elle parle de moi aux psychologues, et quand on lui demande de me décrire, elle montre son doudou made in Taïwan… Son père aussi me connaît bien, il me donne congé de la main en rigolant pour mettre fin à nos conversations,  et tout le monde croit qu’il chasse les mouches.

Ma petite poupée chinoise de trois ans vient de mourir en plein Paris, écrasée par un camion, dans le 13ème arrondissement, alors qu’elle sortait de son cours de danse classique… C’est ennuyeux, on va beaucoup moins se voir, d’autant plus que rongé par la douleur, son père  a demandé un autre HLM et qu’il a jeté le doudou Made un Taïwan à la poubelle. Pour tourner la page, comme il dit avec son accent inimitable.

Ce sont des noirs, désormais, qui habitent avec moi. Ils sont gentils, mais ça s’arrête là. Ils n ‘ont pas d’enfants, pour imiter les bwanas, et d’ailleurs ils donnent 20% de leurs salaires pour se faire blanchir la peau… Les autres noirs du quartier les détestent et comme ils disent, c’est plus ce que c’était, ici, on est tout le temps dévisagé par les nègres, dans la rue, sans compter qu’ils nous parlent mal….

Ils viennent de repartir, les sénégalais, ils ne se plaisaient pas…. Personne ne veut habiter ici, sauf moi, qui ne cherche rien d’autre que vivre seul, entouré de mystère, de silence, de paix et de parfum…


140 signes

Actu — Article écrit par le 26 août 2012 à 11 h 21 min

Il le haïssait, il rêvait donc qu’il tombe pour se montrer affecté, le plaindre et le relever. Plus apaisé, il aurait juste voulu sa peau.


Frédéric dard, la seconde mort de Céline

Actu — Article écrit par le 25 août 2012 à 14 h 02 min

On demandait un jour à John Lennon ce qu’il pensait du rock’roll français, il a répondu la même chose que du vin anglais.

C’est cruel, mais on pourrait faire le même mot à propos de tout ce qui se rapproche à l’Art et qui est Français, ou peu s’en faut… J’en veux pour preuve que les français ont  Céline dans leurs registres de naissance et qu’ils se servent de ses livres pour caler la table, en l’occurrence qu’ils ont tranquillement laissé un écrivain de paralittérature se proclamer son héritier, en insultant au passage à longueur de copies Alain Robbe-Grillet et les gens du Nouveau Roman, c’est à dire ceux qui pour le coup, auraient eu une certaine légitimité à parler d’une filiation.

Frédéric Dard, figure emblématique d’un type très particulier de GVD, les passionnés-de-littérature-qui-n’aiment-pas-la littérature, qui se passionnent en proportion de ce qu’ils sont taraudés par la peur de devoir s’avouer qu’ils détestent ça.

Frédéric Dard, un écrivain pour coiffeuses (rien à lui reprocher jusqu’ici, pas plus qu’on pourrait tenir grief à un vendeur de cornets de frites de ne pas faire de l’huître à emporter), mais pour coiffeuses jalouses, méchantes et précieuses, qui se comportait en territoire littéraire comme un  Mongol  saccageant tout avec ses gros tirages, lui qui disait si j’avais le talent le Robbe-Grillet, je tirerais moi aussi à trois mille exemplaires… La classe! Admirez comme le limonadier enrichi perçait sous le célinien de pissotière…

Mais le plus  grave,  c’est qu’en territoire  célinien aussi, il faisait le Mongol, lui la figure de proue des céliniens qui aiment dans l’œuvre de Céline seulement ce qui n’était pas encore  tout à fait Céline, mais, dixit, encore à 80% du Paul Bourget,  Le Voyage,  Mort à Crédit… tout en foutant à la cave Nord ou Rigodon soit la part  la plus célinienne de l’héritage célinien…. Frédéric Dard, l’escroc qui a voulu capter une enseigne majeure de la littérature mondialepour en faire une  succursale de la boutique d’un certain Alphonse Allais, contrepéteur franchouillard.

Frédéric Dard, faux modeste, faux rebelle, faux célinien, mais vrai dégoulinant, vrai lèche-cul des puissants et surtout maladivement jaloux de Robbe-Grillet, au point de se mettre chroniquement à écrire comme lui dans l’espoir de se faire croire que c’était dans ses cordes, comme vous allez le voir en lisant la courte étude qui suit.

Résumé:

Résumé:

Le narrateur San-Antonio multiplie les références à l’histoire littéraire, donnant une très surprenante image de la littérature faite de stéréotypes, de bons sentiments, et d’allusions insistantes au nouveau roman. Cet écart par rapport à la pratique du roman populaire est si constant qu’il peut être considéré comme une marque de fabrique. Dans les marges des aventures de son héros-narrateur, Frédéric Dard développe une représentation simplifiée de l’histoire littéraire, avec d’un côté les ennuyeux, les académiciens et tous les grands auteurs, de l’autre Céline, Rabelais et lui-même. Derrière les pitreries stylistiques, on soupçonne vite que l’auteur ne peut s’empêcher de se prendre au sérieux. En construisant ce face-à-face entre le bouffon et l’académisme tourné en dérision, le narrateur cherche à se donner une filiation artistique et à s’inscrire dans le mythe des artistes maudits, c’est-à-dire à quitter l’espace de la paralittérature pour entrer en littérature. S’il s’efforce quelquefois de rivaliser de manipulations narratives avec le nouveau roman, ce n’est pas seulement pour rire, mais aussi pour prouver sa compétence en se confrontant aux avant-gardes. Cependant, sa démarche subversive se révèle convenue et s’abrite derrière des modèles prestigieux : derrière ces radicalisations comiques, se profile la silhouette d’un écrivain souffrant du complexe de la paralittérature, regrettant de n’avoir pu construire une œuvre reconnue, et espérant, sous sa posture de poète maudit, après avoir fait scandale, entrer un jour, comme Céline, dans l’histoire littéraire

L’intégral du texte ici.

 

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