Archives pour la catégorie ‘Culture’


Edouard Baer

Cinéma, Culture, Télévision, Théâtre — Article écrit par le 12 novembre 2011 à 11 h 16 min

Edouard Baer s’est appliqué dans chacun de ses rôles à faire vivre cette tradition très française de la conversation brillante. Il est l’un des rares à maîtriser cet art de l’oralité, cette manière subtile d’improviser des personnages qui correspondent à sa sensibilité propre mais aussi à de grands stéréotypes susceptibles de parler à tout un chacun.  

Exceller aussi bien dans les codes du raffinement que dans ceux de la muflerie et les faire vivre à travers des situations, voilà une gageure rarement menée à bien par nos aârtistes et intermittents, gageure tenue par le sieur Baer et avec quel brio souvenons-nous :

On se souviendra aussi des émissions comme « A la rencontre de divers aspects du monde contemporain » et de ses improvisations remarquables du « Centre de Visionnage ». Chemise en chambray, cravate en tricot, manière moelleuse de prononcer le son « j », était-ce la renaissance de l’aristocratie? Cette toute petite rubrique qui clôturait à l’époque l’émission « nulle part ailleurs » avait le mérite suivant : ne pas avoir vocation à être un spectacle exactement drôle. Or c’est cela qui est terriblement ennuyeux dans les émissions de télévision : cette invisible et systématique obligation d’efficacité. Pas de temps pour l’incertitude. Ce qui est diffusé doit soit s’avérer soit drôle soit triste soit haletant… Et cette efficacité écrase tout sur son passage : elle aplatit le langage, ringardise toute tradition, court toujours plus vite vers le brutal, le grossier, le laid. Aparté, juste comme ça : les éclairages sur les plateaux de télévision. Plus on avance dans le temps et plus les émissions sont pleines de couleurs éclatantes que l’on vous jette au visage (le petit journal…). Plus on va chercher loin  dans le passé et plus on voit des éclairages tamisés, modérés, modestes en somme. En fait on observe un mouvement général d’abaissement de niveau avec un spectacle qu’il faut « servir » au spectateur au lieu d’inviter ce dernier à « aller chercher ». L’intérêt du Centre de Visionnage c’était qu’il fallait aller chercher.

Dans ces envolées lyriques expressément grotesques chantent en filigrane des époques et des milieux que nous n’avons pas connu mais qui soudain se mettent à vivre devant nous: situationnisme, « blousons noirs », mondains brillants… Faire vivre des personnages voilà bien en somme tout ce que l’on demande à un comédien. Finalement Edouard Baer est un type qui fait son travail, comme d’autres avant lui et qui eux n’ont jamais eu d’interviews sur quatre pages avec photographies sépia dans TGV Magazine: Jacques François, Philippe Nahon, François Levantal… Ce qui nous mène à un autre sujet qui mériterait d’être développé ultérieurement : pourquoi les bons acteurs se voient presque systématiquement cantonnés à des rôles de merde ?

Bien qu’il soit selon toute vraisemblance un bobo adepte du gauchisme le plus stupide, que le bon Edouard soit remercié d’avoir à son échelle fait vivre ce que l’on peut appeler l’esprit français.


Pandorum

Cinéma, Littérature, Survie — Article écrit par le 7 novembre 2011 à 14 h 30 min

De nombreux films de science-fiction nous ont déjà donné à voir des hommes perdus dans l’espace. Ce genre est émaillé de codes récurrents qui pour la plupart exploitent nos peurs. Ainsi l’univers est gigantesque, froid et sombre ; un lieu sans vie, hostile et fascinant. Le vaisseau est le pendant artificiel de l’univers avec ses couloirs sombres et étroits et ses volumes sans fin. Cette coquille de métal, seule protection contre le vide, provoque à la fois une sensation de claustrophobie et de peur de l’immensité. Les êtres humains isolés au milieu de nul part, coupés des leurs, soumis à une peur latente, déstabilisés par les défaillances qui transforment un bijou de technologie en piège mortel, contraints de cohabiter dans une nouvelle société étriquée, deviennent fous et s’entretuent. Et pour couronner le tout les espèces de vie découvertes se trouvent un goût prononcé pour la viande humaine.

Pandorum

Pandorum réexploite tous ces codes du film de science-fiction horrifique, mais dans un scénario original et intéressant, qui se démarque suffisamment des productions précédentes pour créer son propre imaginaire. Ce film introduit habilement un nouveau facteur d’angoisse qui avait été jusque là délaissé ; celui de la disparition des repères temporels.

Nous sommes habitués à des cycles de vie réguliers amenés par la succession de jours et de nuits dont notre soleil est le chef d’orchestre. Plongés dans l’obscurité spatiale, ces cycles naturels pour être maintenus sont dépendants de technologies qui simulent par la luminosité leur perpétuation. De ces cycles de 24 heures dépendent notre perception du temps, notre capacité à nous repérer temporairement, mais aussi d’autres capacités dont nous imaginons mal les dépendances.

Lorsque Michel Siffre nait en 1939 les grandes puissances se disputent un monde déjà exploré et cartographié de fond en comble. Il n’existe plus de continents à découvrir. Dans les prochaines décennies la nouvelle frontière à repousser est l’espace. Michel Siffre doté d’un esprit aventureux contribua à sa façon à la conquête spatiale, par un sujet d’étude qui se veut explorer une nouvelle dimension : le temps. Pour ce faire, il reste claustré au fond du gouffre de Scarasson, privé de repères temporels, à partir du 17 juillet 1962 et pour une durée de deux mois. Après 3 heures de descente, il s’installe sur un glacier à presque 100 mètres sous terre. Il fait environ 13 degrés et l’hydrométrie atteint 98%. A travers cette expérience Michel Siffre se donne pour mission d’étudier les cycles de vie, les cycles de sommeil, les changements observés par l’absence de soleil, la capacité du corps à maintenir ces cycles ou à les modifier.

En pleine conquête spatiale, alors qu’on prépare des voyages habités vers de nouvelles planètes, ces expérience intéresseront beaucoup les responsables américains et soviétiques. Chacun des blocs développera des programmes d’expérimentation dans des conditions relativement analogues, où les grottes profondes seront remplacées par des lieux confinés, et la solitude du pionnier par des équipes pour étudier en outre la sociologie de groupe. Michel Siffre nomme ces nouveaux explorateurs les spéléonautes. En 1972 la NASA financera au Texas une nouvelle immersion coupée du monde de 205 jours au fond de Midnight Cave pour compléter l’expérience de toutes une série de constantes biologiques. A nouveau en 1999 Michel Siffre mettra à l’épreuve son horloge de chair, mais cette fois dans le but d’étudier les effets du vieillissement sur ses cycles circadiens (veille/sommeil).

Les passagers de Pandorum sont dans une situation analogue à celle de Michel Siffre. Enfermés dans des capsules en hyper-sommeil ils ne savent pas combien de temps s’est écoulé depuis leur endormissement. Ils tentent d’évaluer ce temps passé, mais leurs réponses sont nécessairement inexactes.

Sur le calendrier évalué par Michel Siffre, lors de sa première retraite volontaire de 57 jours, il avait 25 jours de décalage par rapport à la réalité. Il était sorti le 17 septembre en se croyant le 20 août. Ces résultats étaient inattendus parce qu’on pensait auparavant que le temps au fond de la grotte, coupé du monde lui paraitrait plus long, puisqu’il s’y ennuierait. Mais coupé de tout révérenciel, plongé dans un monde sombre presque totalement immobile, le temps passe beaucoup plus rapidement, et ce qui lui semble quelques heures constitue en réalité des journées entières. Mais ses cycles circadiens loin d’être anarchiques sont administrés assez précisément par son horloge biologique. Ses journées au lieu de 24 heures durent en moyenne 24H30 ; la sieste que Michel Siffre s’octroie étant à son insu une nuit de sommeil. Ce qui conduit rapidement à ce que sa perception du temps soit totalement faussée. Les expériences postérieures sur des individus informés du sujet, en ayant lus des retours d’expérience, conduiront à restreindre ce décalage par les corrections qu’ils apporteront à leur perception. Les femmes se serviront de leurs cycles menstruels pour corriger leur mauvaise appréhension du temps.

Le 7 janvier 1965 (temps évalué par Josie Laurès). Réveil : 8 heure. A ma grande stupéfaction, je viens de m’apercevoir que, pour la deuxième fois, j’ai mes règles. Vraiment, c’est une surprise. Je ne m’y attendais pas du tout. Il se peut que le cycle soit perturbé, mais quand même, je le sens, j’ai la preuve que mon retard est presque d’un mois. Mes journées coupées par une sieste sont-elles des journées de quarante-huit heures ?

Josie Laurès, 3 mois d’isolement entre le 15 décembre 1963 et le 13 mars 1964. A la date de sa sortie elle se croyait le 5 mars.

Je ne sais toujours pas à quelle date je suis réellement. Il est d’ailleurs curieux de constater que cela me laisse indifférent. C’est pour l’instant le dernier de mes soucis. Je me lève, mange, me couche, cela forme un tout et le temps n’a pas de valeur. J’ai l’impression que mes journées sont courtes.

Siffre, 1962

Je pense à un problème qui m’assaille : celui de la durée d’un disque de 33 tours… Chaque fois, je me demande s’il faut réellement une demie-heure pour écouter une face. Cela me parait très rapide.

Siffre, 1962

Si la réalité du temps qui passe échappe à la conscience des spéléonautes, la suppression de l’alternance jour/nuit a d’autres conséquences. La mémoire immédiate est atteinte :

Nous avons en effet constaté que l’homme isolé en dehors du temps présente des troubles de mémoire. Tous mes camarades ont ressenti ce phénomène, les cosmonautes soviétiques aussi. Je l’éprouve aujourd’hui intensément. Ce que j’ai fait hier, je ne m’en souviens pas. Avant hier ou il y a un mois ? C’est pareil, c’est le néant. Tout ce qui n’est pas immédiatement noté est oublié, irrémédiablement perdu dans l’espace temporel de la nuit souterraine.

Siffre, 1972

Les CRS, qui l’écoutent parfois à son insu (et qui assurent le suivi de l’expérience), lui diront qu’il a remis jusqu’à dix fois de suite le même disque de Luis Mariano. Il pensait, chaque fois, qu’il venait de le poser sur le pick-up… L’apathie accompagne cette perte de mémoire :

J’ai brusquement pris conscience de cette fantastique apathie qui s’est emparée de tout mon être. C’est inconcevable. C’est ça l’effet du confinement : l’inactivité forcée conduit à l’inactivité naturelle. Moins on en fait, moins on en a envie d’en faire.

Siffre, 1972

Il se demande aussi : « Est-ce la durée perçue qui conditionne le vieillissement ? » Des expériences postérieures montreront que la durée de vie de certains animaux peuvent être déterminée par leur cycle circadien. En multipliant artificiellement sa fréquence par deux, on divisait de même l’espérance de vie de ces animaux par deux. Alors que le contraire n’était pas vrai. Aujourd’hui on estime toujours que ces cycles jouent un rôle important dans le processus de vieillissement.

Les naufragés du Pandorum se retrouvent dans une situation semblable. Privés de repères géographiques immédiats, puisqu’ils sont enfermés dans la coque d’un vaisseau, incapables de déterminer leur position, incapables d’appréhender le temps même, ainsi que l’enchainement d’événements qui les a conduit à cette situation, ils doivent reconstruire l’antériorité, et sont contraints de se baser sur leurs cycles naturels. Ils sont tout à la fois, menacés par un environnement hostile plongé dans les ténèbres et dans une succession de couloirs et de salles sans fin, menacés par des créatures qui apprécient leur chair et dont l’origine est incertaine, et par cette disparition du temps qui les laissent pantois.

Pandorum, par ses apports au genre, sa maitrise du suspense et de l’angoisse, et ses scènes d’action bien tournées, est certainement le meilleur film de science-fiction horrifique depuis Alien.

Une autre œuvre s’est probablement beaucoup inspirée des expériences hors du temps de Michel Siffre et de ses successeurs. En 1967 Michel Tournier publie Vendredi ou les Limbes du Pacifique qui est une variante plus adulte du roman de Daniel Defoe, Robinson Crusoé. Différents nouveaux thèmes s’ajoutent aux thèmes exploités dans le roman original, dont une analyse très fine de la perte du temps que l’auteur assimile à la perte du monde civilisé.

Combien de jours, de semaines, de mois, d’années s’étaient-ils écoulés depuis le naufrage de la Virginie ? Robinson était pris de vertige quand il se posait cette question. Il semblait alors jeter une pierre dans un puits et attendre vainement que retentisse le bruit de la chute dans le fond. Il se jura de marquer sur un arbre de l’île chaque jour une encoche, et une croix tous les 30 jours.

Vendredi ou les Limbes du Pacifique, Folio p.34

L’évasion était terminée, mais la longue histoire de sa construction demeurait écrite à jamais dans la chair de Robinson. Coupures, brulures, estafilades, callosités, tavelures indélébiles et bourrelets cicatriciels racontaient la lutte opiniâtre qu’il avait mené si longtemps pour en arriver à ce petit bâtiment trapu et ailé. A défait de journal de bord il regarderait son corps quand il voudrait se souvenir.

Ibid., p.36 – 37

Une nouvelle ère débutait pour lui – ou plus précisément, c’était sa vraie vie dans l’île qui commençait après des défaillances dont il avait honte et qu’il s’efforçait d’oublier. C’est pourquoi se décidant enfin à inaugurer un calendrier, il lui importait peu de se trouver dans l’impossibilité d’évaluer le temps qui s’était écouler depuis le naufrage de la Virginie. Celui-ci avait eu lieu le 30 septembre 1759 vers deux heures de la nuit. Entre cette date et le premier jour qu’il marqua sur un fût de pin mort s’insérait une durée indéterminée, indéfinissable, plein de ténèbres et de sanglots, de telle sorte que Robinson se trouvait coupé du calendrier des hommes, comme il était séparé d’eux par les eaux, et réduit à vivre sur un îlot de temps, comme sur une île dans l’espace.

Ibid., p.48

Il s’avisa plus tard que le soleil n’était visible de l’intérieur de la villa qu’à certaines heures du jour et qu’il serait judicieux d’y installer une horloge ou une machine propre à mesurer le temps à tout moment. Après quelques tâtonnements, il choisit de confectionner une manière de clepsydre assez primitive. C’était simplement une bonbonne de verre transparente dont il avait percé le cul d’un petit trou par où l’eau fuyait goutte à goutte dans un bac de cuivre posé sur le sol. La bonbonne mettait exactement vingt-quatre heures à se vider dans le bac, et Robinson avait strié ses flancs de vingt-quatre cercles parallèles marqués chacun d’un chiffre romain. Ainsi le niveau du liquide donnait l’heure à tout moment. Cette clepsydre fut pour Robinson le source d’un immense réconfort. Lorsqu’il entendait – le jour ou la nuit – le bruit régulier des gouttes tombant dans le bassin, il avait le sentiment orgueilleux que le temps ne glissait plus malgré lui dans un abîme obscur, mais qu’il se trouvait désormais régularisé, maîtrisé, bref domestiqué lui aussi, comme toute l’île allait le devenir, peu à peu, par la force d’âme d’un seul homme.

Ibid., p.70 – 71

Robinson s’étendit voluptueusement sur sa couche. C’était la première fois depuis des mois que le rythme obsédant des gouttes s’écrasant une à une dans le bac cessait de commander ses moindres mouvements avec une rigueur de métronome Les temps était suspendu Robinson était en vacances. Il s’assit au bord de sa couche. [...] Ainsi donc la toute-puissance de Robinson sur l’île – fruit de son absolue solitude – allait jusqu’à une maitrise du temps ! Il supputait avec ravissement qu’il ne tenait qu’à lui désormais de boucher la clepsydre, et ainsi de suspendre le vol des heures…

Ibid., p.98 – 99

Puis il se leva et sans hésitation ni peur, mais pénétré de la gravité solennelle de son entreprise, il se dirigea vers le fond du boyau. Il n’eut pas à errer longtemps pour trouver ce qu’il cherchait : l’orifice d’une cheminée verticale et fort étroite. Il fit aussitôt quelques tentatives sans succès pour s’y glisser. Les parois étaient polies comme de la chair, mais l’orifice était si resserré qu’il y demeurait prisonnier jusqu’à mi-corps. Il se dévêtit tout à fait, puis il se frotta le corps avec le lait qu’il restait. Alors il plongea, tête la première, dans le goulot et cette fois il y glissa lentement mais régulièrement, comme le bol alimentaire dans l’œsophage. Après une chute très douce qui dura quelques instants ou quelques siècles, il se reçut à bout de bras dans une manière de crypte exigüe où il ne pouvait tenir debout qu’à condition de laisser sa tête dans l’arrivée du boyau. [...] Mais ce qui retint Robinson plus que tout autre chose, ce fut un alvéole profonde de cinq pieds environ qu’il découvrit dans le coin le plus reculé de la crypte. L’intérieur en était parfaitement poli, mais curieusement tourmenté, comme le fond d’un monde destiné à informer une chose fort complexe. Cette chose, Robinson s’en doutait, c’était son propre corps, et après de nombreux essais, il finit par trouver en effet la position – recroquevillé sur lui-même, les genoux remontés au menton, les mollets croisés, les mains posées sur les pieds – qui lui assurait une insertion si exacte dans l’alvéole qu’il oublia les limites de son corps aussitôt qu’il l’eut adoptée.
Il était suspendu dans une éternité heureuse.

Ibid., p.111 – 112

Robinson après une longue période d’apathie est happé par la perspective du temps qui s’est écoulé depuis son naufrage et son arrivée sur l’île. Le temps qu’il est incapable de reconstituer s’est enfuit sans qu’il ne puisse avoir aucune prise sur lui. Il entreprend alors de le domestiquer par un calendrier, puis en concevant une clepsydre. Mais il finit par s’ennuyer de l’extrême rigueur administrative qu’il s’inculque pour singer la civilisation qu’il a quitté, et pour se discipliner lui-même et ainsi éviter de retomber dans l’apathie. L’arrêt surprise de la clepsydre sonne comme des vacances et une forme de rechute. Il s’enfonce dans les profondeurs de la roche, dans l’obscurité totale de la grotte, où il se glisse après un rituel païen. La roche devient le sein maternel avec lequel il entretient une relation physique incestueuse. Le temps s’efface dans l’obscurité, et il y demeure pendant l’arrêt de la clepsydre un temps indéterminé, prostré dans le noir et comme enivré ; échappant ainsi au cycle du temps, à l’alternance des jours et des nuits.


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Philippe Muray, catholique à sens unique

Littérature — Article écrit par le 3 novembre 2011 à 22 h 09 min

Soyons honnête, l’ouvrage de Maxence Caron « Philippe Muray, la femme et Dieu » est absolument brillant. Évitant les écueils sur lesquels tout ouvrage prématuré dédié à Muray risque d’échouer (paraphrases inutiles, éloges tristes, thèses stériles et haines laborieuses), le livre de Caron contredit également les hypothèses que j’avais avancées pour expliquer ce en quoi Muray ne pouvait être considéré comme un romancier, ou plutôt, il les retourne pour démontrer l’évidence qui se trouvait devant moi sans que jamais je ne puisse la saisir, telle la lettre volée de Poe.

Le pari était celui-ci : non pas trouver ce pourquoi ou en quoi Muray se trompe, et par là risquer de poser un doute sur l’ensemble de l’oeuvre de Muray, mais prouver ce par quoi Muray se limite qui est aussi ce par quoi Muray s’explique entièrement. J’avais avancé l’idée que Muray était allergique par nature à la modernité, ce qui expliquait une forme de manque d’empathie (cette formule limitée est on le verra révélatrice) envers le monde moderne, et donc par là, au fond, le caractère paradoxalement et intuitivement incomplet de celui-ci décrit par Muray. L’échec de l’oeuvre romanesque de Muray étant la clé de voûte de cette problématique.  Maxence Caron met le doigt sur la plaie : Muray était moderne. Il l’a été dans ses débuts avant-gardistes (proximité avec Sollers, avec les courants hyper-intellectualisés des années 70) et dans ce qu’il a gardé de l’ »esprit » de cette époque, une espèce de vision donjuanesque, libertaire, jouisseuse de la vie, sous diverses formes mais essentiellement celle de l’art et de la sexualité. L’explication de Caron consiste à établir de le fait que Muray usait de la théologie catholique uniquement comme moyen littéraire et que, conséquence directe,  sa sexualité comme sa vision de l’ art avaient quelque chose s’apparentant au nihilisme, extrêmement proches de celles d’une secte païenne, c’est à dire comme des choses pouvant supporter par elles-mêmes l’absence de Dieu. Caron utilise pour cela des parallèles limpides avec le film « La voie Lactée » de Bunuel, admiré par Muray, qui contient presque totalement dans ses transpositions l’espèce de « limite » murayenne, de la messe orgiaque primitive des débuts de la chrétienté et de ses premières sectes à la phrase de fin du Christ, « Je suis venu vous apporter un glaive » qui, déclamée hors contexte, les autres phrases du Christ notamment sur l’amour et le pardon, perd de son ambiguïté pour laisser entendre qu’en effet le catholicisme peut se concevoir comme une arme intellectuelle, une arme parfaitement efficace et prometteuse dont les arts et les artistes ont pu faire usage avec le brio que l’on sait, mais qui met de côté le caractère total de la foi, l’altérité se concevant de ce mouvement double, séparation puis compassion, c’est à dire retour vers Dieu. La sexualité et l’art selon Muray n’ayant au final pour unique but, dans ce premier mouvement diviseur, qu’eux-mêmes, ressemblant beaucoup trop à la réduction du sujet désiré à ses organes pour -malgré d’enchanteresses  circonvolutions érotiques- se différencier de l’indifférenciation dont Muray ne cesse de répéter avec raison qu’elle est la substance de la post-histoire. Si l’érotisme c’est la séparation, que dire d’une séparation se limitant à la jouissance de l’autre conçu presque qu’uniquement comme autre sexe ? Que dire de l’art dont le sujet n’est finalement que secondaire face à l’oeuvre ?

Caron étudie d’une manière extrêmement intelligente et précise « Minimum Respect » qui, en dehors de son magnifique prologue et du côté fun de certains de ses poèmes, donnait l’impression d’une chose bâclée, usée, voire pénible dont le lecteur de Muray fait peu de cas, comme embarrassé. En fait, les poèmes étudiés, « Ce que me dit ton cul »  et « Mémoires », démontrent que si l’arme catholique de l’intelligence discriminante et anti-lyrique (la séparation à coups de glaive, c’est à dire la clairvoyance de la volonté de fusion des croyances païennes) fonctionne à merveille, notamment grâce à l’humour, la foi de Muray (foi comme appel vers Dieu) est elle par contre extrêmement pauvre et même absente, et donc le sexe devient mécaniquement une échappatoire, en réalité une voie sans issue. Se faisant, l’anti-lyrisme murayen se fait lyrisme de la sexualité et mène à un mur. Cependant, avec une lecture attentive, ces poèmes laissent apparaitre une certaine tristesse, une forme de nostalgie, comme s’il n’était pas dupe d’un manque qui ne se réduit pas à la joyeuse bagatelle libertaire. Cet aveu se saisit dans les derniers vers : le cul véritable dont Muray fait l’éloge appartient bien à une femme réelle, et que celle-ci, vue comme être, peut se révéler médiatrice de cet au-delà du cul, c’est à dire dans l’amour pour une personne réelle. Ainsi Muray réintègre in extremis dans son œuvre, comme en conclusion discrète, cette « empathie » toute humaine (« Essence » dit Caron évidemment plus justement) dont j’ai parlé et qui faisait défaut au Muray romancier, c’est à dire au Muray véritablement croyant, bien que Muray se limite là encore au simple constat d’un amour indispensable à la sexualité et ne peut qu’avouer son incapacité à toute renaissance supérieure, véritablement spirituelle. Au moins cela aura été dit, et l’usage du « nous » dans ces dernière lignes signent également l’appartenance de Muray à ce monde libertaire, Muray dont l’oeuvre peut alors se voir comme la « lutte du père contre le fils que la modernité lui a fait dans le dos »  (écrit Caron), c’est à dire le monde de Festivus.

Bien entendu on ne saurait rendre coupable Muray des conséquences de sa génération, mais au moins saisit-on ce dont il n’aura réussit à se défaire et qui constitue le bruit de fond de ses livres, ainsi les titres de « Moderne contre Moderne » ou « Exorcismes spirituels » empruntent une toute autre perspective que celle que donne Muray en première lecture, et Caron en vient à poser l’idée qu’au-delà de ces enchaînements de modernités coupables, la critique que fait Muray réintroduit encore l’absence de l’essence divine, par la façon dont Muray érige cette critique comme une autre fin en soi. Brillant, vous disais-je.

Bref on touche là à exactement, je pense, ce que tout bon lecteur assidu de Muray ressentait : la force d’un intellectualisme de combat jouissif en même temps qu’ une forme de nihilisme dans une approche sexuelle trop ressemblante à un paradis perdu pour être honnête, mais que le génie artistique arrive à  maquiller en… subversion. L’erreur de Muray étant de vouloir absolument former un ensemble autonome où finalement l’absence de Dieu n’est plus douloureuse,  péché originel de tout moderne (c’est ce que je ressentais avec la formule « différenciation, piège à con »).

Un lecteur assidu rétorquera d’emblée « Mais le rire tout de même ! ». En effet, le rire, utilisé et décrit chez Muray presque autant sinon plus que l’érotisme, semble pouvoir être assimilé à une forme de la foi, du moins d’un quelque chose de l’ordre de l’approche sensible du divin. Oui et non, et Caron ne néglige pas cette approche : si le rire permet en effet de restituer le ridicule de l’homme, dans une vision « descendante » – se placer aux côtés de Dieu, dès la Chute, il ne permet pas le mouvement inverse, ascendant, d’où l’homme appelle ce Dieu qui lui manque, cet ascenseur étant l’amour, donc la foi véritable. On peut considérer que si l’œuvre de Muray est totale dans cette vision descendante, elle ne pouvait l’être qu’au prix d’un volontaire oubli de ce double du rire. Certes, l’amour a été galvaudé par l’époque, même s’il n’est pas question pour elle d’un amour pour Dieu, mais le terrain est miné. On me dira qu’il en est de même du rire- qui n’est évidemment pas le rire-dont-on-parle. Tout cela est recevable, mais c’est à mon avis la force de ce livre, des perspectives  de champs critiques et créatifs s’ouvrent.


Site de Maxence Caron

 

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E comme Ensemble

Culture, Musique, Mutation, Sozial, Vidéo — Article écrit par le 3 novembre 2011 à 12 h 02 min

Quatre clips musicaux autour du thème de l’amitié, de la fraternité et du sain patriotisme. Valeurs précieuses confisquées par 200 ans d’idéologie républicaine mais qui, nous le croyons, sont en réalité manifestations concrètes d’un Caritas transcendant.

Une nation unie malgré ses antagonismes. C’est le drapeau qui permet cela : rallier tout un chacun. Ainsi au lieu d’exalter les différences (ce qui divise) le clip exalte la patrie (ce qui rassemble) comme point commun qui surpasse tous les clivages et maintient la population dans la paix. Ce clip il nous faut le même pour la France.

Simplicité et hasard de ces moments de vacances, lorsque le temps qui passe se fait moins pesant. Beauté pure, peut-être avant-goût du paradis dans le regard de cette fille qui caresse le perroquet, dans les cascades de ces gamins sur les dunes, dans le silence de ces petites gens observant le coucher de soleil. Merci à « Chictype » pour la découverte.

1977, date de naissance de Paul Kalkbrenner, est le titre de ce morceau. Un concert dans l’est de l’Allemagne chez un peuple qui a sa culture propre et une certaine cohérence génétique. La désolation du paysage alentour contraste avec la joie des festivaliers. Communion, absence de posture agressive, frimousses d’Aryennes jolies, poésie sans paroles.

Une population pacifique et pauvre qui n’est pas sans rappeler tous ces Chrétiens d’Orient au sens large, persécutés pour leur foi, une foi transmise de père en fils depuis l’époque de Jésus et enracinée parfois encore dans les lieux précis cités dans la Bible. La fidélité coûte cher, et ce « I believe » comme un bras d’honneur au désespoir fait du bien.
Les amateurs de Kourtrajmé auront reconnu un certain Dimitriu dans ce clip dirigé par Romain Gavras.


Le Théâtre de l’Ennui

Théâtre — Article écrit par le 24 octobre 2011 à 7 h 25 min

Il y a un peu plus de deux dizaines d’années, il arrivait encore que des spectateurs de théâtre se foutent allègrement sur la gueule. Parfois. A défaut, des huées descendaient des travées et des applaudissements tentaient de les couvrir. On s’invectivait dans la salle. Les acteurs étaient pris à partie tandis que les parti-pris du metteur en scène étaient âprement discutés. Il y avait scandale. *

C’était vivant.

Le théâtre est un spectacle vivant.

Depuis, il faut bien le dire, l’ambiance est un peu retombée. Trop de jeunes comiques ne coûtant pas trop cher aux salles peut-être. Peut-être aussi qu’on n’a plus de message un peu dérangeant à faire passer. Peut-être que la énième pièce scatologique, masturbatoire ou d’avant-garde des années 70 (au mieux 80) n’a plus grand chose à dire sur notre époque. Peut-être que l’immense majorité des metteurs en scène pourraient disparaître demain sans que le théâtre ne s’en porte plus mal qu’aujourd’hui. Peut-être que bien des directeurs de théâtre de gauche ne paient leurs étudiants, ouvreurs et ouvreuses, qu’au smic mais refusent, contrairement aux théâtre privés, qu’ils acceptent les pourboires.

Sans doute doivent-ils se nourrir de concepts.

Sur le concept du visage du fils de Dieu n’est pas une pièce révolutionnaire. Elle n’est rien. Rien. C’est presque dadaïste comme truc. Une blague pour journalistes de théâtre. Une immense supercherie à laquelle tout le monde fera consciencieusement mine d’y croire.

Romeo Castellucci ressemble un peu à Pippo Delbono finalement.

Bref, il s’agit de la dernière connerie à la mode vaguement subventionnée. Le joujou du jour des mirifiques intellectuels régissant la culture à Paris. Après, on trouvera bien un artiste plastique enveloppant des portables usagés dans du cellophane grisé et, surtout, surtout, se trouvant dans les petits papiers d’untel ou untel.

Un petit monde qui se subventionne à tour de rôle.

C’est incroyable comme tout cela sent la mort et l’ennui.

Seule la jeunesse, qui d’années en années remplit les cours de théâtre privés, pleine d’espoir, de rêves de célébrité et prête parfois à tout, sauvegarde les apparences et leur redonne couleur. Rouge. Comme la figure de ces baronnets de la culture lorsqu’ils chevauchent une aspirante jeune première à qui ils ont fait des promesses qu’ils ne tiendront pas.

La ville de Paris et le Théâtre de la Ville ont décidé de déposer conjointement plainte contre les personnes s’étant rendues responsables d’actes de dégradation du domaine public et d’atteinte à la liberté de création et d’expression artistique

Imaginez la scène. Un public qui hue les impénitents qui ont osé, sacrilège suprême, venir manifester leur désaccord sur scène. On tolère déjà à peine ceux qui sortent avant que la pièce soit finie, on regarde d’un sale oeil ceux qui n’applaudissent pas, mais alors ceux qui montent sur scène… Les salauds. Vivement qu’on puisse applaudir les forces de l’ordre quand elles feront le sale boulot qu’on se sent bien incapable de faire en tant que spectateur au Théâtre de la Ville.

Conséquemment, il faut porter plainte contre eux. Le fait qu’ils aient fini par se faire virer ne suffit pas. Il faut surtout que les spectateurs comprennent bien qu’ils n’ont pas intérêt à manifester trop ardemment leur mécontentement. Sinon, hop, police. La liberté d’expression artistique sera assurée contre toute tentative d’expression autre et troublant la première. Par les force de l’ordre si besoin est.

Ah, pourtant, si ces « intégristes chrétiens » n’étaient pas venus perturber le spectacle, on se seraient ennuyés sec… Au moins, grâce à leur action, il y a eu un petit frisson qui a parcouru l’échine du spectateur. Un petit quelque chose. D’un peu plus passionnant qu’une séance chiante à en crever de lapidation du portait du Christ. Il faut bien avouer qu’ils sauvent ce spectacle qui, sinon, se seraient gentiment enfoncé dans une indifférence à peine troublée par les coteries du milieu. Je n’irais donc pas jusqu’à dire que leur action n’est pas une franche réussite, mais bon, on s’approche un peu du fiasco.

Pippo Delbono, la dernière fois qu’il est venu à Paris, lui, il s’est foutu à poil. On s’en branlait hein.

Mais, au moins, là, c’était marrant pendant deux ou trois secondes.

Ah ah.


Sniper

Citations, Littérature — Article écrit par le 21 octobre 2011 à 11 h 38 min

J’ai l’oeil sur tout. Ville assiégée. Ruines. Ciel. Paysage. Voir, enregistrer le moindre mouvement, c’est mon boulot. Aucun déplacement de l’ennemi (c’est-à-dire des êtres humains) ne m’échappe. Mon attention est infaillible. Qu’est-ce qu’un tireur ? Celui qui vise juste. Envie de tuer est un désir primaire. En ébauche dans le ventre maternel. Épanoui après la naissance : tuer son père ! Et on me condamne ? Pourquoi cette réprobation ? Il faut une barrière d’inhibitions énorme pour que le désir de tuer soit réprimé. Tuer. Tuer. Les transpositions de ce désir constituent l’histoire de l’humanité. Chasse, guerre, arène politique et sportive, bourse, économie : l’inconscient de l’homme n’est qu’une panoplie de rivaux. Maîtres, adversaires, chefs, tyrans, concurrents, patrons, ils sont légion. Et tous à tuer ! Quel travail que de canaliser cette pulsion ! Je charge mon fusil. Une femme apparaît au seuil d’une maison en ruine, un seau à la main. Elle doit traverser la rue, passer par un portail ; le seul puits qui n’est pas encore empoisonné se trouve au milieu d’un jardin que je surveille nuit et jour. La soif vous étrangle ? Je vise. La femme qui traverse la rue tombe, la tête fracassée. Avez-vous des doutes ? Pas moi. Je tire.

Pavel Hak, Sniper. Edition Librio, p. 14-15


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Différenciation piège à cons

Littérature — Article écrit par le 10 octobre 2011 à 17 h 44 min

Il a dit toute la vérité, c’est même son tort, il n’a dit que cela

Attribué à Lacan à propos de Jung.

 

Pour poursuivre  sur l’actualité murayenne, je vais digresser- pas tant sur l’ouvrage en lui-même d’Alexandre de Vitry « L’invention de Philippe Muray  » que sur la critique  qu’en donne Juan Asensio -à laquelle je souscrit presque entièrement. Asensio met en effet le doigt sur le principal défaut du livre de Vitry : son obsession laborieuse-qui tient lieu de fil conducteur- à vouloir démontrer que Muray est bien un écrivain. A vrai dire je ne m’étais pas vraiment posé la question à ce sujet, mais étant donné le succès relatif mais suffisamment inquiétant de l’accueil récent de Muray dans les médias , il me semble que cette question, ou en tout cas la façon dont de Vitry s’en empare comme agité d’un réflexe-alors même qu’on ne lui a rien demandé, constitue un début de piste. L’acharnement à vouloir démontrer que Muray était un écrivain comme s’il s’agissait là de lever le quiproquo a quelque de chose d’effectivement révélateur, de l’ordre du lapsus.

Pour Asensio, la réponse est simple : Muray n’est pas un écrivain au sens où il n’était pas romancier. Et en effet, la façon dont Vitry esquive totalement, par l’usage assommant des truismes concernant le statut d’écrivain et sa réalisation à travers son œuvre,  l’échec esthétique des romans de Muray, est symptomatique. Vitry n’aurait pas eu à démontrer que Muray était un écrivain si Muray avait été un romancier de génie, c’est à dire quelqu’un qui ne conclue pas. Il est impossible pour l’époque de ne pas conclure, et l’accueil d’un Muray également romancier aurait été bien plus tiède que ce que l’on observe aujourd’hui. Or la détestation totale de l’époque par Muray; détestation en son sens juste, et d’ailleurs extrêmement précoce de l’aveu de Muray lui-même, constitue paradoxalement la faille par laquelle l’époque s’engouffre pour le célébrer.

Si Muray s’est différencié en décrivant l’indifférenciation des individus d’aujourd’hui à travers son œuvre, Muray reste malgré lui captif de l’époque comme en négatif. La particularité des grands romanciers n’étant pas seulement de décrire eux aussi leur époque, c’est à dire également de s’en différencier, que de se différencier d’eux-mêmes, ce que Muray n’a pu faire étant lui-même hermétique à ses charmes pourrait-on dire de naissance. En bref, Muray n’a pas pu dire Homo Festivus c’est moi. Il faut en effet être un minimum séduit, attendrit, exigeant, ou « en empathie » avec les acteurs anonymes de la modernité pour saisir leurs troubles existentiels et être enfin un romancier. L’échec de Muray à faire réellement exister ses personnages dans ses romans en est la démonstration qui n’a, à partir de ce que je viens d’écrire, rien de surprenant.  C’est l’ironique rançon de sa radicalité.

A partir de là, rien d’étonnant non plus à ce qu’une certaine insignifiance empoigne les thuriféraires médiatique de Muray, à travers leurs bavardages, ne saisissant pas que l’absence de nuance est un des traits majeurs de ce temps, et que cette différenciation murayenne « totale » après laquelle ils courent ou dont il se réclament pour faire passer leurs pilules antimodernistes frelatées, n’est plus dans leur bouche qu’un artifice de plus et qu’en creux, s’ils le recyclent sans scrupules, c’est parce qu’ il était pour eux-et heureusement pour eux- un mauvais romancier avant d’être un génial essayiste.

 

PS : on peut même se demander s’ils ne désirent pas à travers leurs poussifs éloges  que l’on fasse l’économie de sa lecture, des fois qu’on la complète par celle des romanciers qu’il honorait.

 

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Commerce de la chair

Citations, Littérature — Article écrit par le 17 septembre 2011 à 0 h 30 min

Nicolas Machiavel à Luigi Guicciardini

Zut alors ! Mon cher Luigi, voyez comment dans une même affaire la fortune donne aux hommes différents résultats. Vous , après que vous avez baisé la vôtre, vous avez envie de le refaire et en voulez une autre. Quant à moi, arrivé ici depuis quelque jours, n’y voyant plus tant j’étais en manque, j’ai trouvé une vieille qui lavait mes chemises et habite dans une maison plus qu’à demi enterrée, où la lumière n’entre que par la porte. Comme je passais par là un jour, elle me pria d’entrer un instant chez elle, car elle voulait me montrer de belles chemises, pour le cas où je voudrais en acheter. Alors, comme un con, je la crus. J’entrai et vis à la lueur une femme avec une serviette sur la tête et le visage, qui faisait la mijaurée et était blottie dans un coin. La vieille garce me prit par la main et me dit en me conduisant vers elle : « Voici la chemise que je veux vous vendre, mais essayez-la d’abord, puis vous la paierez. » Timide comme je suis, je fus tout effrayé. Pourtant, resté seul avec elle dans le noir (car la vieille était sortie aussitôt et avait fermé la porte), pour abréger, je la baisai une fois. Bien que je lui aie trouvé les cuisses molles, le con humide et l’haleine empestée, mon envie était si forte que j’y parvins. L’affaire finie, désireux de voir la marchandise, je pris un tison et allumai une lampe placée sur la cheminée. Dès que la lumière fut allumée, la lampe manqua de m’échapper. Hélas ! Je faillis tomber raide par terre, tant cette femme était laide. On lui voyait d’abord une touffe de cheveux entre le blanc et le noir, c’est-à-dire grisonnants. Bien que le sommet de son crâne eût été chauve, et que sa calvitie laissât voir quelques poux qui s’y promenaient, néanmoins ses rares cheveux descendaient jusqu’à ses sourcils. Au centre de sa figure petite et ridée, elle avait une cicatrice qui laissait croire qu’elle avait été marquée au fer au pilori du marché. Au bout de ses sourcils pendait un bouquet de poils pleins de lentes. Elle avait un œil plus haut que l’autre, et tous deux chassieux et couverts de cils pelés. Son nez était relevé en l’air ; l’une de ses narines était coupée et les deux pleins de morve. Sa bouche ressemblait à celle de Laurent de Médicis, mais était tordue d’un côté, et il en sortait un peu de bave qu’elle ne pouvait retenir, faute de dents. Sur sa lèvre supérieure, elle avait une moustache longue et rare. Son menton était long, pointu et tordu et il y pendait un fanon qui descendait jusqu’à son cou. Comme j’étais stupéfait et égaré à la vue de ce monstre, elle s’en aperçut et voulut me dire : « Qu’avez-vous messire ? » Mais elle ne put le dire, car elle était bègue. Dès qu’elle ouvrit la bouche, il en sortit une haleine si puante que mes yeux et mon nez – les deux ouvertures de nos sens les plus délicats – en subirent un tel choc que mon estomac, ne pouvant le supporter, fut si ému que je lui vomis dessus. L’ayant payée de la monnaie qu’elle méritait, je m’enfuis. Où que j’aille et tant que je serai en Lombardie, je ne crois pas que me reviendra l’envie de baiser. Remerciez-donc Dieu de l’espoir que vous avez d’éprouver encore ce plaisir, tandis que je Le remercie de ne pas avoir à craindre un jour un pareil déplaisir.
Je crois qu’il me restera de cette promenade un peu d’argent et je voudrais faire quelques affaires à mon retour à Florence […]
Giovanni vous donnera des nouvelles d’ici. Saluez Jacopo de ma part et recommandez-moi à lui , sans oublier Marco.

À Vérone, le 8 décembre 1509
Nicolas Machiavel

Machiavel, Œuvres (lettres familières) , Ed. Robert Laffont , coll . Bouquins, p.1230-1231


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Qui est John Galt ?

Littérature — Article écrit par le 7 septembre 2011 à 15 h 08 min

Vous vous demandez ce qui ne va pas dans le monde ? C’est que vous assistez aujourd’hui à l’explosion de la croyance dans le non causé et l’immérité. Tous vos gangs de mystiques de l’esprit et de mystiques du muscle se disputent farouchement le pouvoir de vous gouverner, en grognant que l’amour est la solution à tous vos problèmes spirituels et que le fouet est la solution à tous vos problèmes matériels, vous qui avez renoncé à penser. »

« Quels que soient les points sur lesquels ils s’opposent par ailleurs, tous vos moralistes se sont retrouvés sous l’étendard de la lutte contre l’intelligence et la raison humaines. Ce sont elles que leurs systèmes cherchaient à détruire. Désormais vous avez le choix de mourir ou d’apprendre que ce qui va contre la raison va contre la vie

Vous en saurez plus le 22 septembre avec « La Grève », traduction d’Atlas Shrugged en français, aux Belles Lettres, et vous aurez des informations plus précises chez Nicomaque.



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Le prix de la citoyenneté

Citations, Histoire — Article écrit par le 27 août 2011 à 0 h 06 min

Deux ou trois accès de colère en un siècle n’empêchaient pas le peuple lui-même d’étendre et d’avilir le droit de cité par le nombre toujours croissant des décrets honorifiques. Déjà dans les dernières années du Vème siècle, ce genre d’abus faisait rire ou crier [...] Bientôt les récriminations des orateurs se font aussi vives et aussi fréquentes contre la facilité des naturalisations que contre les inscriptions frauduleuses. Isocrate s’attriste de voir prostituer un titre de noblesse qui devrait inspirer tant de respect et d’orgueil.
Démosthène, dans une de ces tirades qu’il sait par cœur et qu’il fait passer d’un discours à un autre, oppose le temps où la plus belle récompense que pussent obtenir les souverains étrangers était une fictive exemption de taxe à ces tristes jours où le droit de cité n’est qu’une vile marchandise offerte à des esclaves fils d’esclaves. Ce n’est pas, dira-t-il à l’Assemblée, que vous soyez pas nature inférieurs à vos pères ; mais ils avaient, eux, la fierté de leur nom, et cette fierté, vous l’avez perdue.”
[...]
On ne voit pas encore au IVème siècle, comme à l’époque hellénistique, les banquiers cumuler autant de nationalités qu’ils ont de succursales et les cités vendre officiellement à prix fixes les lettres de naturalisation. Isocrate exagère évidemment, quand il en vient à dire que les étrangers remplacent les citoyens à la guerre. Pourtant dans ces exagérations, il y a beaucoup de vrai. Les exemples que nous fournissent les orateurs et les inscriptions donnent l’impression bien nette que les décrets conférant le droit de cité augmentent en nombre et diminuent en valeur.[...] Un fait curieux, bien propre à échauffer la bile de Démosthène, montre avec quelle légèreté se faisaient les nominations de ce genre: le droit de cité est successivement accordé au roi de Thrace Cotys et à ses meurtriers.

Gustave Glotz, La Cité Antique, 1928, pp.419-421


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