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Coulisses du progrès

Cinéma — Article écrit par le 18 février 2012 à 14 h 56 min

Burke and  Hare – Spoilers. Pleins de spoilers. Que des spoilers. J’encourage à voir le film avant de lire ce qui suit !

 

Ah, ce n’est pas tous les jours qu’il est permis de s’émerveiller d’un film ! Loin des lénifiantes et atroces productions françaises plus dégoulinantes de moraline glacée les une que les autres, ces déprimantes comédies réconciliatrices et collectivisantes, c’est à dire foncièrement mensongères et criminelles, c’est en Angleterre qu’il faut aller déterrer ce vivifiant et toujours instructif humour noir, cet humour qui révèle toujours cette part de vérité, cette part du vice révélée qui rend le monde un tant soit peu respirable. Et l’action du film se déroule en plein XIXeme, l’ère scientifico-puritano-progressiste par excellence, et le magnifique Burke and Hare ( « Cadavres à la pelle », John Landis) n’en finit pas d’aller jeter un coup d’œil sous ses jupons, pour notre plus grand bonheur. D’autant plus qu’il s’inspire d’un fait divers qui avait fait grand bruit, et dont les grandes lignes sont respectées :  Burke et Hare furent deux émigrés irlandais qui, à Édimbourg vers 1825, tuèrent 17 personnes pour vendre leurs cadavres à une université de médecine, en plein boom des recherches anatomiques et en pleine pénurie de macchabées frais suite à une modification de la loi réduisant fortement le nombre de peines capitales. Burke & Hare et leurs compagnes respectives furent arrêtés, mais seul Burke fut exécuté, chargé par ses compères, et  à cause d’un arrangement avec le Docteur Knox, l’influent commanditaire, lui-même ayant feint de ne pas connaitre l’origine des cadavres.

Le film s’ouvre magistralement, tel une bonne pièce d’époque, sur un aparté du bourreau, expliquant la situation, et développant la loi économique de l’offre et de la demande, prophétisant avec bonhomie le marché de la vente de cadavres d’origines douteuses, juste avant de pendre une vieille voleuse prostituée, en plein milieu de la place du marché d’Édimbourg, exécution pour laquelle la foule suspend un instant ses activités, pour pousser un hourra et aussitôt les reprendre, dépouille immédiatement vendue à un employé de l’université de médecine. « Showtime ! ».  Secrets de coulisses. Coulisses de la société. Épopée grand-guignolesque, crachat-comme celui de la vieille édentée sur l’échafaud- au visage de la multitude confiante ! Comment ne pas y voir un pied-de-nez à nos ridicules idéaux humanistes ? Comment ne pas croire que seule l’apparence de la farce permet encore de contourner tout l’affairisme vigilant de nos censeurs ? Qu’on lise les critiques françaises, elle font comme si elles n’y avaient vu que du feu, à travers leurs pruderies forcées autant que brèves, eux les chantres de la dérangeance et des avancées sociétales clownesques : « une aimable pochade qui fait de cette comédie noire une source assurée, quoique relative, de divertissement » (Le Monde); « triste farce d’un John Landis usé par les ans » (Libération) ou encore « Le revenant fait pâle figure et ses gags sont moribonds » (l’Humanité)  à plus éclairé : « un délice savoureusement anachronique à l’aune du ton des comédies actuelles » mais finalement à côté de la plaque « le tout saupoudré de romantisme puisque l’argent récolté par Burke lui sert à financer la pièce de celle qu’il aime » (l’Express). Les rois de la magouille minable, de la promotion clic-clac, des petits arrangements entre amis et des grands moulinets moralistes  pas contents du tout qu’on se permette de mettre les pieds dans le plat de leur crapulerie à masque de mère-la-pudeur, alors on grimace sur la façade, on fait une moue de vieille fille sur l’apparence, afin d’éviter d’avoir à traiter du fond, et dans l’espoir qu’on ne s’y attarde pas. Et c’est tout le convoi médiatico-hygiéniste dans ce qu’il a d’éternellement moderne qui est disséqué dans ce film, si on sait y regarder, et notamment la façon qu’il a toujours eu, ce convoi, de littéralement voler les existences des miséreux et marginaux au nom des grandes causes morales, de les faire disparaitre du réel, pour seul but de disséquer leurs cadavres sur les plateaux de télévision, pour le bien radotent-ils, de tout le monde mais surtout desdits miséreux et marginaux. Le fameux corps social, le voilà ! Pas de visage, pas de nom, mais de la chair à canon puis de l’entrailles pour élite médiatique à masque de chirurgien fou, toujours le même bobard à trémolo, la même chansonnette pour gogos.

Je ne vais pas développer tout le film, mais souligner, avec ce magnifique rappel du réel du bourreau, c’est à dire celui qui est le plus proches des réalités humaines dernières (l’argent, le sexe, et la gloire-celle des universitaires rachetant ses cadavres pour les disséquer lors de fameux cours d’anatomie) les destins des deux protagonistes et de quelques autres. Burke est l’idéaliste, le romantique, qui répugne un peu à tuer, mais se laisse entrainer après être tombé amoureux d’une actrice, dont il ne voit pas qu’elle fut prostituée, tout aveuglé qu’il est, et pour lui permettre de monter Macbeth avec une distribution entièrement féminine, « vous innovez » répète-t-il passionnément à sa muse au jeu atroce, sans jamais parvenir à coucher avec. Hare est le vicieux. Il n’a aucun scrupule à tuer de différentes façons toutes plus drôles les unes que les autres, vieillards, promeneurs solitaires, ivrognes, marginaux, émigrés, encouragé par sa femme portée sur la boisson et avec laquelle il n’arrête pas de forniquer lorsqu’elle approuve et encourage son lucratif commerce. Burke finira dans le film par endosser les crimes, afin de sauver sa belle, qui trouva ça follement romantique et finira par coucher avec, enfin, avant son exécution, et de continuer ensuite sa carrière calamiteuse. Érotisme du vice, asexualité du romantisme. Et le docteur Knox, qui n’est dupe à aucun moment de l’origine des cadavres, complètement rempli d’orgueil, shooté à la célébrité que lui procure ses « dissections multiples » dans son université, et qui ne cesse de dire « pour la science » ! Et qui s’en tire grâce à l’appui des autorités, ravies du prestige ainsi acquis d’Édimbourg et de « l’argent apporté par tous ces étudiants ». Et le petit capitaine de police qui mène l’enquête avec minutie, qui lui aussi accepte de bidouiller les charges en échange d’un poste de colonel, mais qui finira par dire la vérité dans ses mémoires, qu’on le voit rédiger avec appétit ! Et l’espèce de chef maffieux d’époque, qui « protège » Burke et Hare contre 50% des bénéfices, et qu’on voit à la fin richissime, « ayant compris les bienfaits de la protection il fit ensuite fortune dans les assurances-vie », prémisses notre époque morbide reposant sur l’arnaque hygiéniste et sécuritaire. Quant à Hare et son épouse, ils monteront la première entreprise de pompes funèbres, d’aspect légal. Et la dépouille du romantique Burke, conforme à la réalité historique, finira disséquée, et son squelette, ainsi que son masque mortuaire et une partie de sa peau tannée, exposés, aujourd’hui encore, à l’Edimbourg Medical College. Ou encore l’assistant du Docteur Knox, dont on apprend qu’il s’appelle Charles Darwin (astuce scénaristique), et dont on glisse la thèse que seuls ceux qui savent s’adapter survivent ! Quelle fresque ! O jouissive ironie ! O révélations scabreuses des souterrains de l’humanité progressante et pure, et de ses avancées médicales et sociales aux prix de meurtres ! O démonstration odieuse des conditions et des moyens du progrès, assimilé avec le temps à la tunique de morale dont il doit se couvrir, progrès  que les pires crapules finiront par chanter tant il est commode pour absoudre leurs combines, et au final progrès comme combine totale et assumée. Progrès comme trafic de cadavres de l’Histoire,  puis producteur de cadavres en masse  et enfin déplacement de cadavres là où il n’en avait pas (tout rapport avec l’actualité serait purement fortuit). Plaisirs de l’immoralité révélée, de la mensongère moralité outragée !

 

Quelle vie foisonnante dans ce film, quelle foultitude de détails choisis avec précision, qui plus est magnifiquement tourné et interprété ! Tout y est ! Efficacité de l’économie de marché démontrée sans fards, mouvements des foules ne voulant rien savoir d’elles-mêmes, orgueils, mensonges de la science, ou plutôt escamotage de ses causes premières et dernières, l’argent, le pouvoir et la gloire; mensonge romantique, dont l’amour dont il est sensé être emprunt est du même ordre (Burke a donné son nom au burking : façon d’étouffer quelqu’un avec la main, scène hilarante autant que symbolique dans laquelle Burke est outré que son compère décrive ce qu’il est en train de faire, étouffement du réel, silence des victimes, bouche cousue de la face sombre de l’avènement du confort, de la santé et du bonheur). Façon dont les acteurs du romantisme et du progrès s’attirent naturellement et se flattent, se reconnaissent dans leurs mensonges,  savent manipuler ceux qui les croient. Mise en abîme shakespearienne, lorsque l’enquête avance à mesure que la pièce féministe se joue ( cette idée de pièce féminisée, Macbeth en l’occurrence- c’est à dire Shakespeare massacré, détourné, est lumineuse, c’est tout le résumé déconstructionniste de notre époque, qui bidouille instinctivement toute œuvre mettant en lumière les origines de tous les trafics) ! Placards  de la vertu et du progrès pleins de dépouilles anonymes -je crois qu’on touche au génie lorsque le réalisateur met une faucille et un marteau dans les mains de nos compères ! Malheur à ceux qui croient aux vertus apparentes des choses ! Proximité de la mort et de l’érotisme, c’est à dire érotisme des coulisses, non parce que les coulisses de la société seraient vicieuses en elles-mêmes, mais parce que par définition, la foule se veut morale, et donc la jouissance d’échapper à cette foule passe par le vice. Jouissance ascendante de Hare et sa femme s’emboitant avec une joyeuse frénésie au fur et à mesure qu’ils échafaudent leurs plans, pendant qu’ils échafaudent leurs plans, c’est à dire qu’ils échappent aux mensonges glacés de la vertu par les délicieux mensonges du vice.

Ce film est un petit bijou.

 

 

 

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Naked Musics

Cinéma, Culture, Musique — Article écrit par le 9 février 2012 à 21 h 07 min

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Les Cyniques d’Alexandrie à Mai 68

Citations, Histoire — Article écrit par le 21 janvier 2012 à 18 h 10 min

Michel Onfray dans Cynismes. Portrait du philosophe en chien nous offre sa vision de ce courant philosophique ayant mauvaise réputation. Les Cyniques s’opposent à la famille, à la cité, aux règles de vie de la civilisation, et promeuvent la libération de l’individu de toute entrave pour qu’il s’appartienne véritablement. Ils se veulent superbement transgressifs, un pied de nez aux institutions, aux usages et aux gens établis.

Diogène, le plus célèbre des Cyniques, fera penser au personnage d’Archimède le clochard, interprété par Gabin, qu’il a certainement inspiré. Un hurluberlu apostrophant son monde sur la place publique, un fort en gueule s’imposant par sa gouaille, et donnant des leçons de philosophie en faisant la manche. Sale, repoussant, mais se voulant porteur d’une certaine sagesse, qu’il se fait plaisir à prodiguer en jouant des tours, et en insultant les passants avec un sens de la formule qui fait mouche.

Les Cyniques comme Archimède n’entendent pas se laisser réduire en esclavage ni par le travail ni par leurs devoirs envers leur famille, leur patrie ou leurs dieux. Mais si Onfray perçoit que l’homme de loisir, dans l’Antiquité, ne peut atteindre ce statut supérieur, synonyme de liberté, qu’en exploitant le travail d’esclaves. Ce qu’il condamne aussi. Il ne propose pas de solution pour un droit à la paresse de masse, cohabitant avec ces nécessités triviales, qui sont : se nourrir, se vêtir, se loger. Un athée comme lui ne croit tout de même pas à la manne envoyée par Yahvé, la Providence, ou à un nouvel Eden ? Alors, si nous devions appliquer les recettes des Cyniques, qui donc pourvoirait à ces commodités ?

Il n’apporte pas de réponse, pas plus que les Cyniques. Se voulant autonomes, indépendants de la société, ils sont en fait les parasites qu’elle héberge en son sein. Comme les hippies, soixante-huitards, gauchistes, anarchistes, autonomes, alter et mouvements contre-culturels de toutes les époques, les Cyniques vivent de la générosité publique. De la société même qu’ils agonisent d’insultes.

A la question de la liberté, les Cyniques apportent une réponse infantile qui consiste à se laisser-aller à leurs désirs sans y apporter le moindre frein. L’anarque considère de même que la liberté est sa propriété, et comme eux il se défait des entraves qui la menace, mais contrairement aux Cyniques, il ne se veut pas la créature tolérée d’un monarque ou d’une société, le bouffon qui fait rire. En comparaison l’anarque entend défendre sa liberté en se jouant des rouages du système, tout en restant indépendant de lui, toujours prêt à recourir aux forêts pour s’éclipser si les choses se tendent par trop. L’anarque parait intégré mais il ne l’est pas, il le laisse paraître pour se dégager un espace de liberté. Tandis que le Cynique affecte le détachement alors qu’il est totalement intégré à la société, mendiant son attention et ses subsides.

Peter Green, dans son excellent ouvrage sur l’époque hellénistique D’Alexandre à Actium, s’étendant entre le règne d’Alexandre le Grand et la conquête romaine de l’Egypte, nous offre dans un chapitre thématique des remarques d’une remarquable lucidité sur ce courant intellectuel et sur tous ceux qui se sont établis sur les mêmes bases.

Il est facile d’énumérer les habitudes du cynique : pauvreté ostentatoire, licence sexuelle, mode de vie calqué sur celui des mendiants et des prédicateurs itinérants, mépris élémentaires pour toutes les normes et inhibitions sociales (ce qui autorisait, par exemple, à déféquer ou à se masturber en public), sans parler des responsabilités civiques. Il se vantait d’être un « citoyen du monde », revendiquant ainsi une protection universelle dans toutes les cités où il se rendait, et n’offrant que du vent en échange .[…] Dans ce contexte, on relève avec amusement que Diogène, le cynique par excellence, n’en considérait pas moins la loi comme essentielle à la vie de la cité et comme le fondement même de la civilisation : on soupçonne d’ailleurs que, en dépit d’un programme fort anarchique pour le reste, sa principale motivation en l’occurrence était de veiller à ce que la société qu’il attaquait continuât à lui assurer, à lui et à ses semblables, une protection suffisante.
Nous ne connaissons que trop bien, également, ce dont les cyniques avaient horreur : les formules de politesse, la superstition vulgaire, la propriété et le capital, le système de classes immuable, la censure, l’éducation aristocratique et la plupart des activités intellectuelles (par exemple, la musique, la géométrie et l’astronomie, rejetées comme « inutiles et superflues »). Quelque compréhension que l’on puisse éprouver pour certaines de ces haines, elles n’en laissent pas moins, dans leur ensemble, une impression terriblement négative. Les allégorisations cyniques elles-mêmes n’étaient pas dépourvues de ridicules[…]
Mais que défendaient , les cyniques ? Qu’envisageaient-ils au-delà de la pure protestation ? Quel était le but d’un tel mode de vie ? Le vrai bonheur, nous dit-on. Et comment atteindre ce bonheur ? En recourant toujours au moyen le moins onéreux et le plus simple pour satisfaire ses besoins naturels. Ce qui était naturel ne pouvait être ni honteux ni indécent ; on pouvait – on devait même- le pratiquer en public. Tout nomos qui prétendait le contraire était antinaturel et devait donc être rejeté. L’idéal était l’autosuffisance et l’indépendance (autarkeia) […]
Abstraction faite de l’utilisation de mots insidieux comme « naturel » et « antinaturel », qui tendent à noyer le poisson, on tourne en rond : le seul objectif de ce mode de vie est de faire sa propre réclame. On adoptait ce mode de vie pour être heureux, et le bonheur se définissait par ce mode de vie : la boucle est bouclée. Éludant les vrais problèmes, le recours aux concepts sociaux de « naturel » ou d’ « éhonté » donne simplement au cynique un prétexte pour faire un pied de nez à la société qu’il rejette. Là encore, l’acte de rejet n’a d’autre fin que lui-même ; il ne véhicule aucune proposition positive. Pis encore, la prétendue autosuffisance des cyniques est une imposture flagrante. En dernière analyse, ces hommes vivaient en parasites tolérés de la société qu’ils condamnaient. Même la célèbre expression de Diogène parlant de « falsifier la monnaie », métaphore de l’action sociale, est révélatrice à cet égard : à la différence de tous ceux qui esclaves rebelles siciliens compris, décidaient de frapper leur propre monnaie, la seule ambition de Diogène était de déprécier ce qui existait déjà.[…] les cyniques ne peuvent vivre et prêcher à la manière cynique que parce que l’ordre établi abhorré continue d’exister, et seulement grâce à l’attitude libérale des poleis grecques qu’ils exècrent. Ce comportement ne nous est pas étranger aujourd’hui.
[…]
Il ressort de toutes les anecdotes qui nous sont parvenues à propos de Diogène un goût pur et simple pour l’exhibitionnisme
[…]
Le vrai problème du cynisme était qu’il n’allait guère au-delà d’un flot de critiques morales à fondement incertain, dirigées contre un système social imparfait mais stable. Les cyniques ne proposaient aucune solution de rechange pour la bonne raison que leurs poses anarchistes dépendaient du maintien du système. Pis encore, ils étaient dépourvus de toute intelligence économique. Les cyniques n’accomplissaient par eux-mêmes aucun travail productif, et n’accordaient aucun éloge à ceux qui s’en chargeaient. Aussi l’aspect révolutionnaire du mouvement – comme de tant d’autres de l’époque- se réduit-il, après analyse, à des sornettes intellectuelles.
[…]
« Dans la vie et la littérature du IIIè siècle », écrit Dudley, « les cyniques jouèrent un rôle important, mais ils font étrangement peu parler d’eux après l’an 200 avant J-C. ». Pour quelle raison ?
[…]
Mais ce qui sonna véritablement le glas du cynisme en Grèce après 200, et mit fin à tous ces pieds de nez dissidents, anarchiques ou intellectuels, à l’ordre bourgeois, fut la perturbation de cet ordre même, et la prise du pouvoir par une puissance étrangère. Après Cynoscéphales (197), la plaisanterie commença sans doute à tomber à plat. Après Pydna (168), plus personne ne riait ; et après le sac de Corinthe (146), ces rebelles auraient dû, pour poursuivre leur lutte contre l’autorité, s’en prendre à la puissance monolithique de Rome, ce dont ils s’abstinrent soigneusement.
Lorsque le cynisme réapparaît à la fin du Ier siècle avant J-C., à Rome – et le lieu de cette résurrection n’est pas insignifiant – il a pris les traits d’un mouvement littéraire aseptisé, touchant de jeunes et riches puritains et des exhibitionnistes vertueux, qui aimaient à agacer leurs contemporains en affichant des vertus rustiques, un régime végétarien, et des vêtements d’une usure ostentatoire, des accessoires scéniques qui comprenaient la cape raide de crasse, la besace et le bâton de mendiant. « Allons, laisse cela », écrivait un critique irrité, « laisse des armes qui ne sont pas faites pour toi. L’œuvre des lions est une chose, celle des boucs barbus en est une autre ». L’ uniforme de la contestation , quelle que fut sa valeur, avait été ravalé au rang de costume pour l’amusement de quelques rentiers oisifs : comme toujours, seul le riche pouvait se permettre de jouer au pauvre.
Le cynisme , en fait, offre un excellent exemple de mouvement protestataire, de contre-culture, rattrapé par l’Histoire.
[…]
Au milieu de toutes les balles à blanc que les cyniques tirèrent contre la structure de leur société, on peut au moins mettre au crédit d’un des leurs d’avoir porté un coup réel à l’inégalité des sexes.

Peter Green, D’Alexandre à Actium, Robert Laffont Bouquins, p. 670-675


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Les beaux draps

Citations, Littérature — Article écrit par le 14 janvier 2012 à 17 h 19 min

Céline, c’est Tocqueville en argot. La gauche culturelle ne retient que sa forme vaguement laxiste, le dynamitage de la forme classique. Les Belles Lettres volent en éclat sous ses coups de boutoir. Mais au-delà de la littérature, Céline c’est aussi le plus grand sociologue de son époque. Il aura perçu les aspirations profondes de tout un peuple, de tout un continent même. C’est la sociale-démocratie post seconde guerre mondiale qu’il nous peint sous ses saillies. Le communisme pour petits-bourgeois rêvant de fonctionnariat. C’est le programme De Gaulle, Mitterrand, Sarkozy qui s’étale sous les yeux dès 1941.

Pays femelle vénère raclée…

Céline, Les beaux draps ; p. 17

Tous les Français sont de gaulistes [sic] à de rares loustiques exceptions. De Gaulle ! ils se pâment. Y a six mois ils entraient en crise quand on leur parlait des Anglais. Ils voulaient tous les refoutre à l’eau. Y en avait plus que pour Ferdonnet. À présent c’est tout pour Albion, par Albion, sous Albion… Qu’est-ce qu’on risque ? Au fond c’est plus qu’une bande de singes, des velléitaires jacassiers, des revendicateurs gâteux. Ils savent plus ce qu’ils veulent sauf se plaindre. Gueuler ! Et c’est marre ! Ça finit par tomber du ciel ! Revendiquez ! Nom de Dieu ! C’est la loi ! Le plus grand condé du monde ! La bonne jérémiade hébraïque comment qu’ils l’ont adoptée ! Vous voulez plus des Anglais ? Râlez !…
Vous voulez plus des patrons ? Râlez !
Vous voulez refaire la Pologne ? Râlez !
La Palestine ? Le Kamtchatka ? Le Bois de Boulogne et la Perse ?
Râlez de plus en plus fort !
En voulez-vous des Pommes de Terre ? de la Lune et du Patchouli ? du triporteur ? de la langouste ? Vous cassez pas la tête… Râlez !
Pour finir la révolution faudrait qu’on leur offre le moulin, la petite crécelle à prières, et que c’est tout écrit dessus, les doléances en noir sur blanc, les espoirs, les exigences… comme au Congrès du Lama… Ils tourneraient ça tout en marchant, en processionnant pour que ça tombe… Chacun son petit moulin d’éternelle revendication… ça ferait un barouf effroyable, on pourrait plus penser qu’à eux…
« Je suis l’Homme conscient !… j’ai des droits !… j’ai des droits !… » Rrrrrrrr ! Rrrrrr ! Rrrrr !… « Je suis opprimé !… Je veux tout !… » Rrooouuuu !… RrOOOUUUU !… Ça serait définitif tel quel… On serait apaisé dans un sens. On pourrait plus placer un mot. Le Rroooouuuu… éteindrait tout.

Ibid, p. 22

Je connais le plus honnête homme de France. Il se donne un mal ! Il se dépense ! Il est maître d’école à Surcy, à Surcy-sur-Loing. Il est heureux qu’au sacrifice, inépuisable en charité. C’est un saint laïque on peut le dire, même pour sa famille il regarde, pourvu que l’étranger soit secouru, les victimes des oppressions, les persécutés politiques, les martyrs de la Lumière. Il se donne un mal ! Il se dépense ! Pour les paysans qui l’entourent c’est un modèle d’abnégation, d’effort sans cesse vers le bien, vers le mieux de la communauté. Secrétaire à la Mairie, il ne connaît ni dimanche ni fête. Toujours sur la brèche. Et un libre d’esprit s’il en fut, pas haineux pour le curé, respectueux des ferveurs sincères. Faut le voir à la tâche ! Finie l’école… à la Mairie !… en bicyclette et sous la pluie… été comme hiver !… vingt-cinq, trente lettres à répondre !… L’État civil à mettre à jour… Tenir encore trois gros registres… Les examens à faire passer… et les réponses aux Inspecteurs… C’est lui qui fait tout pour le Maire… toutes les réceptions… la paperasse… Et tout ça on peut dire à l’œil… C’est l’abnégation en personne… Excellent tout dévoué papa, pourtant il prive presque ses enfants pour jamais refuser aux collectes… Secours de ci… au Secours de là… que ça n’en finit vraiment pas… À chaque collecte [45] on le tape… Il est bonnard à tous les coups… Tout son petit argent de poche y passe… Il fume plus depuis quinze ans… Il attend pas que les autres se fendent… Ah ! pardon ! pas lui !… Au sacrifice toujours premier !… C’est pour les héros de la mer Jaune… pour les bridés du Kamtchatka… les bouleversés de la Louisiane… les encampés de la Calédonie… les mutins mormons d’Hanoï… les arménites radicaux de Smyrne… les empalés coptes de Boston… les Polichinels caves d’Ostende… n’importe où pourvu que ça souffre ! Y a toujours des persécutés qui se font sacrifier quelque part sur cette Boue ronde, il attend que ça pour saigner mon brave ami dans son cœur d’or… Il peut plus donner ? Il se démanche ! Il emmerde le Ciel et la Terre pour qu’on extraye son prisonnier, un coolie vert dynamiteur qu’est le bas martyr des nippons… Il peut plus dormir il décolle… Il est partout pour ce petit-là… Il saute à la Préfecture… Il va réveiller sa Loge… Il sort du lit son Vénérable… Il prive sa famille de 35 francs… on peut bien le dire du nécessaire… pour faire qu’un saut à Paris… le temps de relancer un autre preux… qu’est là-bas au fond des bureaux… qu’est tout aussi embrasé que lui question la tyrannie nippone… Ils vont entreprendre une action… Il faudra encore 500 balles… Il faut des tracts !… Il faut ce qu’il faut !… On prendra sur la nourriture… il compte plus ses kilos perdus… Il rentre au bercail… il repasse à l’action… prélude par une série de causeries… qui le font très mal voir des notables… Il va se faire révoquer un jour… Il court à la paille… En classe il souffre pour ne rien dire… Tout de même il est plein d’allusions surtout pendant l’Histoire de France… Il leur fait voir que c’est pas rose aux mômes de la ferme à Bouchut d’être comme ça là, d’ânonner sur les preuves de 4 et 4, 8… et les turpitudes de Louis XVI pendant que peut-être là-bas au Siam y a un innocent qui expire dans les culs de basses fosses à nippons !… que c’est la pitié de notre époque… la jemenfouterie du cœur humain… Il en pousse des sacrés soupirs, que toute la classe est malheureuse… Il se relance dans les démarches… Il demande audience au préfet… lui plutôt timide de nature… Il l’engueule presque à propos de son petit coolie… qu’est là-bas tout seul et qui souffre dessous 400 millions de chinois… Il sort tout en ébullition… excédé… hurlant aux couloirs… ça lui fait un drôle de scandale. Je l’ai rencontré, c’était en Mai, au coin de la rue de Lille et de Grenelle, il ressortait encore d’une démarche auprès de l’Ambassade des Soviets, toujours à propos de son nippon… Il avait tapé pour venir, pour faire les soixante pélos, deux commerçants de son village. Savoir comment ça finirait ! où l’emporterait sa passion !… On peut pas dire qu’il est juif, Bergougnot Jules il s’appelle, sa mère Marie Mercadier. Je les connais depuis toujours. Il est en confiance avec moi. Je peux en avoir avec lui. C’est un honnête homme.

— Dis donc, que je lui dis, un peu Jules… Tu veux pas me rendre un service ?…
— Ça dépend qu’il me fait… Je me méfie !… Avec les gens que tu fréquentes !… Enfin ça va, dis toujours…
— C’est pour Trémoussel qu’est mouillé… Tu sais ? “la Glotte” ? Il s’est fait faire… Il est pas bien avec les flics… Il a manifesté à Stains… Il a cassé un réverbère…
— Tant pis pour lui, c’est un salaud !…
— Pourquoi tu dis ça ?
— Je le connais !… On a été grives ensemble… On a fait trois ans au 22… J’ai jamais pu l’encaisser… Il est pas parti à la guerre ?
— Non il est trépané de l’autre…
— Y en a des trépanés qui retournent…
— Oui mais pas lui, il se trouve mal, il a des crises…
— Il se trouve pas mal pour faire le con !…
— Mais c’est pour les juifs qu’il milite !… C’est pour eux qui s’est fait poirer, c’est pour l’assassin de l’ambassade…
— Ça fait rien c’est une vache quand même !…
— Pourquoi que tu lui en veux comme ça ?… C’est bien la première fois, dis, Jules que je te vois haineux pareillement… et quelqu’un qu’est dans tes idées… qui souffre aussi pour la cause…
— C’est vrai dis donc t’as raison… Je peux pas le blairer le Trémoussel !… On était camarades de lit… C’est pas un méchant garçon… mais il a quelque chose d’impossible…

Jules il est foncièrement honnête et consciencieux et tout scrupules… ça le chiffonnait ma remarque… Il fit encore un effort.

— Eh bien tu vois au fond je vais te dire… Trémoussel je le connais bien !… ça doit être ça qui m’empêche… J’ai vécu trois ans côte à côte… les autres je les ai jamais regardés… je les connais pas pour ainsi dire… Et puis, tiens, je vais te dire toi grande gueule ! maintenant que je te regarde un petit peu… T’es pas beau ma saloperie ! T’es encore plus infect que l’autre… Ah ! Dis donc taille que je te revoie plus !… J’ai des relations moi tu sais !… Je te la ferai remuer, moi, ta sale fraise !…

Je voulais pas envenimer les choses… Je voulais pas d’esclandres dans la rue… surtout à ce moment-là… Je suis parti par la rue du Bac… Il a pris le faubourg Saint-Germain… Je l’ai jamais revu Jules… C’était un parfait honnête homme, il se dépensait sans compter. Il se donnait un mal, un souci ! Jamais vu pareil apôtre pour les choses qui le regardaient pas. C’était pas la gloire des honneurs, ça l’avait pas intoxiqué, même pas officier de la rosette.

Ibid, p. 33 – 34

L’ouvrier il s’en fout d’être aryen pur ! métis ou bistre ! de descendre de Goths ou d’Arthur ! pourvu que son ventre ne fasse pas de plis ! Et précisément ça se dessine… Il a d’autres chats à fouetter ! Qu’est-ce que ça peut bien lui faire d’être de sang pur ou de mélange ? Pourquoi pas marquis de Priola ? duchesse des Gonesses ? [...]

Le Peuple autrefois il avait, pour patienter, la perspective du Paradis. Ça facilitait bien les choses. Il faisait des placements en prières. Le monde tout entier reposait sur la résignation des pauvres “dixit Lamennais”. Maintenant il se résigne plus le pauvre. La religion chrétienne est morte, avec l’espérance et la foi. « Tout en ce monde et tout de suite ! ». Paradis ou pas !… Comme le bourgeois, comme le juif. Allez gouverner un petit peu dans des conditions pareilles !… Ah ! C’est infernal ! Une horreur ! Je veux bien l’admettre. La preuve c’est que personne y arrive plus. [...]

Les damnés de la Terre d’un côté, les bourgeois de l’autre, ils ont, au fond, qu’une seule idée, devenir riches et le demeurer, c’est pareil au même, l’envers vaut l’endroit, la même monnaie, la même pièce, dans les cœurs aucune différence. C’est tout tripe et compagnie. Tout pour le buffet. Seulement y en a des plus avides, des plus agiles, des plus coriaces, des plus fainéants, des plus sots, ceux qu’ont la veine, ceux qui l’ont pas. Question de hasard, de naissance. Mais c’est tout le même sentiment, la même maladie, même horreur. [...]

Le peuple il a pas d’idéal, il a que des besoins. C’est quoi des besoins ? C’est que ses prisonniers reviennent, qui aye plus de chômage, qu’on trouve des boulots soisois, qu’on aye la sécurité, qu’on se trouve assuré contre tout, le froid, la faim, l’incendie, qu’on aye les vacances payées, la retraite, la considération, la belote et le pousse-café, plus le cinéma et le bois de rose, un vache smoking tempérament et la pétrolette d’occasion pour les virées en famille. C’est un programme tout en matière, en bonne boustiffe et moindre effort. C’est de la bourgeoisie embryonne qu’a pas encore trouvé son blot.

Ibid, p. 38 à 47

Ça suffit pas la misère pour soulever le peuple, les exactions des tyrans, les grandes catastrophes militaires, le peuple il se soulève jamais, il supporte tout, même la faim, jamais de révolte spontanée, il faut qu’on le soulève, avec quoi ? Avec du pognon. Pas d’or pas de révolution. Les damnés pour devenir conscients de leur état abominable il leur faut une littérature, des grands apôtres, des hautes consciences, des pamphlétaires vitrioleux, des meneurs dodus francs hurleurs, des ténors versés dans la chose, une presse hystérique, une radio du tonnerre de Dieu, autrement ils se douteraient de rien, ils roupilleraient dans leur belote. Tout ça se paye, c’est pas gratuit, c’est des budgets hyperboliques, des tombereaux de pognon qui déversent sur le trèpe pour le faire fumer. Il faut étaler les factures, qui c’est qui dèche ? C’est à voir. Pas de pognon, pas de fifres, pas de grosses caisses, pas d’émeutes par conséquent. Pas d’or, pas de révolution ! [...]

C’est hors de prix la Police qui prépare une Révolution, la pullulation d’émissaires, asticoteurs de griefs, des mille rancœurs à la traîne, retourneurs de fiels.

Ibid, p.48

C’est là le hic, le point sensible, le “ne-pas-se-mouiller” paysan, c’est là qu’il faut pousser au crime ! à plein orchestre ! que l’or entre en transe et comment ! La vieille Bastille et ses neuf tours, serait toujours au poste, altière, hautaine, formidable, et ne gênerait vraiment personne, pas plus que Fresnes ou l’île de Ré, si les Banques, les démons de Londres, n’avaient pas fait le nécessaire, enflammé la viande saoule à temps, déchaîné l’émeute, le carnage, soulevé l’ouragan des ragots, les torrents de bave conventionnels, l’ébullition de la frime du sang. L’arrière-petit-fils de Louis XIV serait encore à l’Élysée, Marie-Antoinette révérée par tous les enfants des écoles, patronne de l’élevage des agneaux, si Pitt avait pas insurgé les petits scribouilleux de l’époque, pourri la noblesse à gaga, versé les ronds à pleines hottes, soudoyé la cour et les champs, les mères abbesses et les bourreaux… Sans or les idées ne sont rien.

Ibid, p. 49

Pour le peuple le Communisme c’est le moyen, l’astuce d’accéder bourgeois illico, à la foire d’empoigne. Sauter dans les privilèges, tranquille, Baptiste une fois pour toutes. La Cité future pour Popu c’est son pavillon personnel avec 500 mètres de terrain, clos soigneusement sur quatre faces, canalisé si possible, et que personne vienne l’emmerder. Tout ça enregistré devant notaire. C’est un rêve de ménagère, un rêve de peuple décadent, un rêve de femme. Quand les femmes dominent à ce point, que tous les hommes rêvent comme elles, on peut dire que les jeux sont faits, que grandeur est morte, que ce pays tourné gonzesse, dans la guerre comme dans la paix, peut plus se défendre qu’en petites manières, que les mâles ont plus qu’à entrer faire leur office de casseurs, saillir toutes ces mièvreries, abolir toutes ces prévoyances. Ça sera-t-y des jaunes ? des blancs ? des noirs ? des purs ? des compliqués ? Est-ce qu’on périra dans la noce ? C’est bien possible, c’est même probable. Toujours est-il que ça sera des hommes et des butors, des dominants qu’iront pas demander aux grand’mères comment faut rêver dans la vie, qui seront disposés comme des ours.

Ibid, p.59

Faut pas du grand communisme, ils comprendraient rien, il faut du communisme Labiche, du communisme petit bourgeois, avec le pavillon permis, héréditaire et bien de famille, insaisissable dans tous les cas, et le jardin de cinq cents mètres, et l’assurance contre tout. Tout le monde petit propriétaire. [...] Votons mesquin, voyons médiocre, nous serons sûrs de pas nous tromper. Voyons le malade tel qu’il se trouve, point comme les apôtres l’imaginent, avide de grandes transformations. Il est avide de petit confort.

Ibid, p.66

Quel est l’autre grand rêve du Français ? 99 Français sur 100 ? C’est d’être et de mourir fonctionnaire, avec une retraite assurée, quelque chose de modeste mais de certain, la dignité dans la vie. Et pourquoi pas leur faire plaisir ? Moi j’y vois pas d’inconvénient. C’est un idéal communiste, l’indépendance assurée par la dépendance de tout le monde.

Ibid, p.67

Martine Aubry, lectrice assidue de Céline, la preuve :

Bien sûr on peut pas supprimer, l’usine dès lors étant admise, combien d’heures faut-il y passer dans votre baratin tourbillant pour que le boulot soye accompli ? toutes les goupilles dans leurs trous, que vous emmerdiez plus personne ? et que le tâcheron pourtant crève pas, que ça tourne pas à sa torture, au broye-homme, au vide-moelle ?… Ah ! C’est la question si ardue… toute délicate au possible. S’il m’est permis de risquer un mot d’expérience, sur le tas, et puis comme médecin, des années, un peu partout sous les latitudes, il me semble à tout bien peser que 35 heures c’est maximum par bonhomme et par semaine au tarabustage des usines, sans tourner complètement bourrique.

Ibid, p.70


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L’humanisme est un fétichisme nègre

Cinéma — Article écrit par le 8 janvier 2012 à 23 h 25 min

Je télécharge les quatre dvd d’un coffret des films de Jean Rouch. C’est amusant par certains côtés.

Si l’importance de Rouch dans l’évolution du cinéma n’est pas niable, j’ai décidément beaucoup de mal avec sa fascination pour une société africaine qui n’éveille en moi à peu près aucun intérêt. Déjà avec La chasse au lion à l’arc : je suis du côté du lion. Pas du côté des noirs qui psalmodient leurs bêtises superstitieuses ou font bouillir leur poison en récitant depuis des siècles les mêmes formules sans se rendre compte, semble-t-il, que le poison serait aussi efficace sans leurs criailleries et leurs simagrées précautionneuses. Somme toute la lionne est digne, qui meurt du poison en vomissant et en se raidissant, sans chercher à donner le change sur l’horreur de sa mort, de toute mort. Et ce sont ces noirs qui me semblent profaner le lion mort en lui mettant des écorces dans l’anus et en tapant sur sa tête trois fois pour en libérer l’âme, en criant des formules magiques stridentes, en lui attachant la tête pour que l’animal sauvage mort devienne symboliquement un animal domestiqué. Le symbolique m’emmerde facilement, je crois, et cette vie soumise aux rites et aux symboles a pour moi quelque chose d’invinciblement méprisable en face de la simple mort de la lionne. Il y a un point, quand on cherche à se sauvegarder un peu de lucidité au milieu de cette humanité désespérante, où c’est le matérialisme le plus sec — ici celui de l’animal mourant — qui devient consolateur, qui permet de respirer un peu plus haut que les consternantes stupidités de ces noirs nourris d’une religiosité faite de terreurs infantiles, aliénantes et imbéciles. Jean Rouch, lui, y voit de l’humanité si j’ai bien compris…

Même impression au début du Jaguar : ils s’en vont avec une simplifié souriante couper le cou d’un vautour parce qu’un vieux devin avide et menteur, pour gagner la rémunération de ses prédictions funestes mais conjurables, leur a raconté qu’il fallait le faire afin de se rendre propice on ne sait quelle force occulte aussi obscure que vague. Est-ce censé me rendre sympathique quelqu’un d’autre que le pauvre animal assommé à coups de bâtons puis égorgé sans raison ?

Je n’y peux rien : je suis du côté du lion et du vautour.

La Pyramide humaine donne une clef supplémentaire pour comprendre comment s’exprime cet humanisme niais, tiers-mondiste et à consistance molle de Rouch. Au tout début, sorte de rapide prologue, il explique à ses jeunes acteurs qu’il veut montrer les rapports entre noirs et blancs. Il ajoute qu’il va falloir que certains jouent les méchants. « Les méchants » c’est évidemment « les racistes ». Évidence inquestionnable, simple, d’un manichéisme complet, qui s’avoue elle-même en préface avec une parfaite bonne conscience. Pire : c’est une évidence telle que ce cinéma qui se voulait révolutionnaire ou contestataire la laisse paisiblement passer, se constituer, se pavaner sous sa caméra sans même penser à la questionner du bout de l’objectif qu’il met à son service. Le raciste c’est le méchant. Et inversement. Ainsi le monde de Jean Rouch tourne bien et sa caméra aussi. Dans ce monde-là les racistes sont des racistes, les méchants y sont des méchants, les nazis y sont probablement des nazis aussi. Tant de simplicité soulignée à gros traits laisse rêveur.

Et l’on se dit que du meurtre rituel des lions et des vautours, il n’y a peut-être pas loin à celui des racistes et autres « méchants » rejetés avec les animaux sauvages hors de l’humanité dont l’Africain de Rouch semble être une figure originaire — et donc (faussement) originale — en vertu même de sa pensée primitive et si symbolique que les cheminements en sont indiscernables, constituant par là-même des traits réputés proprement et spécialement humains, qu’on admirera vaguement avec Jean Rouch. Ou qu’on trouvera avec moi complètement cons et vaguement inquiétants. Au choix.

Personne ne s’est-il avisé de l’importance de Rouch et de son cinéma, ou au moins de son caractère exemplaire, dans la formation de l’antiracisme idéologique qui nous fait crever aujourd’hui ? Je ne sais pas, il faudrait chercher. Ça me semble pourtant évident, à regarder sa production.

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Mélancolie historique

Citations, Littérature — Article écrit par le 8 janvier 2012 à 15 h 59 min

La mélancolie “historique” est bien la dernière dont j’eusse cru, enfant, que je puisse être un jour affecté. Eussé-je vécu dans un pays heureux, dans un pays vivant une phase heureuse de son histoire, je ne m’en fusse probablement même pas aperçu, je n’eusse pas songé à m’en réjouir. Je me serais dit que les destins individuels sont tout ce qui compte, que l’important est de faire sa vie en y mettant autant de talent et d’énergie qu’on le peut, que la tâche essentielle est de construire son bonheur individuel ou à tout le moins son destin. De même, je n’eusse probablement même pas songé à être français. Ce n’est pas ma pente naturelle. Je suis aussi peu chauvin qu’il est possible, j’aime autant ou plus les arts, les cultures et les paysages d’autres nations que ceux de la mienne et, si un choix objectif m’avait été offert, j’eusse sans douté préféré être anglais, ou écossais, les tempérament nationaux d’outre-Manche, si différents qu’ils soient l’un de l’autre, me semblant mieux accordés au mien que celui de cette rive-ci. N’empêche : qu’on prétende m’empêcher d’être français, ou qu’on veuille me forcer à l’être d’une façon aussi totalement déculturée, affadie, désolante que celle qui a cours aujourd’hui parmi nous, cela m’a donné le goût et la conscience de l’être vraiment, ne serait-ce que par dignité, ou par esprit de contradiction, ce qui est souvent la même chose. Et ce goût ne pouvait être qu’un goût mélancolique, cette conscience une conscience malheureuse. Comme l’amour des paysages et l’amour de la langue, l’amour de la France, aujourd’hui, ne saurait être qu’une longue tristesse. Être citoyen d’un pays qui meurt, et qui meurt aussi salement, aussi bêtement, aussi bassement, je ne sais pas comment on pourrait ne pas en souffrir.

Des deux catastrophes qui se sont abattues en même temps sur mon pays, l’effondrement de sa culture par l’effet de l’égalitarisme social, du prétendu “enseignement de masse” et de la dictature de la petite bourgeoisie, et d’autre part la dissolution d’un peuple au profit d’un autre ou de plusieurs autres, sur le territoire national, je ne sais pas laquelle m’affecte davantage. À la vérité elles ne sont guère séparables. L’une était la condition de l’autre. L’autre était seule à même de parachever l’une.

Renaud Camus, La Campagne de France


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Polanski et le cinéma français

Cinéma, Citations — Article écrit par le 1 janvier 2012 à 15 h 34 min

Les dialogues dans Pirates sont volontairement limités au strict minimum, plus proche de l’univers BD ou du film muet. Polanski s’explique à ce sujet lors de la sortie du film: « (…) depuis mes premiers courts-métrages qui étaient muets, je suis toujours prêt à sacrifier un peu les dialogues. Ce n’est pas le plus important au cinéma. En ce sens, mes films ne sont pas « français » ! Je veux dire qu’ils ne sont pas des émissions de radio illustrées par des diapositives…

Propos de Roman Polanski recueillis par Olivier Darmon, in Cinématographe, n.119, mai 1986

Source

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Varsovie

Actu, Culture, Musique — Article écrit par le 31 décembre 2011 à 19 h 08 min

Comme d’habitude, je finis mon année ilysienne avec Varsovie, et comme les autres 31 décembre, il est rigoureusement interdit de se laisser aller à la moindre critique négative, parce qu’on ne critique pas les copains d’XP.
Même pas en rêve.


12 auteurs à lire avant de visiter 12 villes en 2012

Littérature — Article écrit par le 30 décembre 2011 à 9 h 20 min

Rien de plus insupportable que de voyager. Les queues aux aéroports, n’être que  pour un seul instant à la merci d’un pauvre type préposé à la sécurité qui peut te faire enlever les chaussures, te palper le cul et autres parties…Et en plus de se retrouver dans un pays paumé où la moindre bouteille de pif potable te coûte un bras. Non vraiment, voyager est décidément pour les types sans imagination. Néanmoins, si vous avez la « bougeotte », si vous « voulez voir le monde », « aller à la découverte de l’autre » et autres joyeusetés, vous devez vous prémunir d’un bon guide de voyage. Et par pitié, évitez les pathétiques  » guide de routard », rien de plus pourri que d’acheter un guide du routard, d’aller dans un café indiqué dans le dit guide et de se retrouver avec un connard comme toi, qui a acheté son guide du routard et a filé au premier troquet de la rubrique Où boire un verre?. Pas mieux qu’un écrivain qui connait sa ville et l’écrit pour découvrir un bled. Alors voici 12 auteurs à lire avant de visiter 12 villes en 2012…

Comme je lis beaucoup de polars, on va surtout visiter les States et la Scandinavie…et puis quelques autres villes.

New York pose  problème. Après Céline, on a compris que la ville était debout, et puis bon faut être con pour se perdre dans  NY, un espace coupé de rues qui ont des numéros pour noms. Chinatown, Little Italy…Puis bon, c’est des bouquins pour jeunesse désabusée, cynique et qui veulent en finir façon Terby , ceux qui écrivent NY, Breat Easton Ellis, Jay McInerney. Faut encore aller chercher du côté du polar pour s’aventurer dans des coins intéressants de la ville, on peut prendre Jérôme Charyn, mais il y a fort à parier que le NY des années 80 n’a rien à voir avec celui de l’après Giuliani…aujourd’hui pour visiter NY, il faut partir avec les écrits de Nick Tosches sous le bras, et lire  Trinités (à mon sens le meilleur roman sur le crime organisé des 30-40 dernières années). Vous trouverez les meilleurs restaurants italiens et chinois de Big Apple.

On ira faire enfin faire un tour du côté de Philadelphie. Les seules images que j’en avais étaient les films de Rocky Balboa et Philadelphia avec Tom Hanks. J’aime bien les salles de boxe mais pour le reste, comprenez que je n’avais pas de guide pour aller visiter cette ville historique américaine. Alors j’ai lu deux polars de William Lashner qui ont pour cadre sa ville de Philadelphie. Son héros est un avocat mi-pourri, mi-véreux…et puis comme toujours on a les meilleures adresses en termes de bordels et de restaurants.

Si lors d’un périple outre-Atlantique, vous n’avez rien de mieux à foutre que de visiter Washington, sa Maison Blanche, son président noir…et bien prenez n’importe quel roman de Georges P. Pelecanos. Toute la ville est méticuleusement décortiquée, auscultée. Ghettos noirs, misère sociale, petites frappes, descendants d’immigrés grecs…superbe écrivain que Pelecanos, peut-être un poil trop professionnel, c’est à dire que tout y est parfaitement déroulé sans laisser place à aucune surprise.

Ensuite pour continuer sur votre périple East Coast, vous pouvez foncer vers le Sud avec Miami et tout la Floride: des romans déjantés, la dope, des politiques corrompus, des retraités, des gangsters latinos, des sudistes complètement allumés…c’est principalement avec Carl Hiassen..et son fameux jackpot…ou encore Tim Dorsey et son Florida Roadkill…ce sont des romans relevant plus de la grande bouffonnerie et de la farce que du polar…mais bon on s’accommode…et on découvre tous les bons coins de l’Etat le plus riche des Etats-Unis par habitant.

En filant vers l’Est, après la Floride vous filez droit sur la Louisiane, là on prend James Lee Burke avec soi. On ira du côté de Bâton Rouge et New Orleans, des blacks; des ghettos, de la bonne bouffe cajun…l’Amérique profonde comme on l’aime chez ILYS. En revanche pas encore de polars frappants sur la Nouvelle-Orléans de l’après Katrina.

La première fois que je me suis pointé à Los Angeles avec le quartet d’Ellroy  sous le bras et bien je me suis retrouvé dans  un ghetto pourri. Oui car à Los Angeles, à l’exception d’Hollywood et de Beverly Hills, tout bouge. Alors un auteur qui t’explique par le menu le L.A.des années 50 ne te sert à rien si tu visites la ville en 2012.  C’est un peu comme lire les mystères de Paris pour visiter le Paris de Delanoé, même pas le guide des Vélibs et Autolib chez Eugène Sue. Donc tu te dis, je vais acheter Eddie Bunker pour m’orienter, mais ce qui était vrai pour les années 50 l’est aussi pour les années 70…Alors tu vas vers le  rayon voyage et là miracle, tu tombes sur Michael Connolly…c’est pas le meilleur des écrivains de polars de LA, les deux précédemment cités le surpassent, mais c’est assurément celui qui vous sera le plus utile pour ne pas se perdre dans les méandres de la cité des anges en 2012.

Voilà pour les States. Maintenant Septentrion.

Plutôt que d’aller trois fois vers le Nord, allez-y une fois et faites Oslo,Stockholm et Reykjavik d’une traite. Pour les deux premières, prenez Henkell et Jo Nesbo. De ce que je connais de ces deux villes bien que je n’y ai jamais foutu les pieds, c’est joli, propre, mignon. En revanche on doit s’y faire chier, la distribution de l’alcool est monopole d’état, tout est consensus dans les relations sociales, peu de conflits et la vie est très chère, et désormais tous rouleront en Volvo, Saab venant de déposer le bilan ce qui est probablement la plus mauvaise nouvelle de l’année 2011. Pour Reykjavik, on lira Arnaldur Indridasson. Comment décrire cette ville?? Dans les romans de Indridasson, l’intrigue est complexe et il ne se passe pas grand chose. Ses livres sont exactement à l’image de ce que je me faisais de ce pays, froid, chiant, beau et puis un charme suranné qui vous emporte. Pas vraiment un guide de voyage les romans de Indridasson… apparemment ça a l’air compliquer de se perdre dans Reykjavik tellement c’est petit, et très facile de se paumer en revanche dans les landes du Nord. Donc si vous partez crapahuter en-dehors de Reykjavik, suivez les instructions des bouquins d’Indridasson.  Il va falloir attendre un peu avant de trouver dans les romans ce à quoi ressemble la Scandinavie de l’après Breivik.

La Belgique est aussi un pays, avec des villes, des belles mêmes. Il parait que Bruges fait partie des endroits à visiter. Donc si j’y vais à l’occasion d’une moule frites  et pour le trajet du train, je lirai un peu de Pieter Aspe, la quatrième forme de Satan par exemple. A ne lire vraiment que si vous avez l’occasion d’aller à Bruges, sinon c’est rigoureusement inutile. Je ne sais pourquoi mais j’ai l’impression que Bruges est une ville qui doit ressembler à Bourges. Voilà pour la Belgique.

Passons par la France.

Les villes portuaires ont toujours attiré délinquance, petite et grande, en premier lieu Naples et Marseille. Pour Naples, je ne peux que vous conseiller l’enquête très factuelle et fouillée de Saviano avec Gomorra.

Pour Marseille, il y a pléthore de romanciers à décrire leur ville. Mais le plus symbolique reste JC Izzo; un gauchiste désabusé mais encore un peu niais que Fabio Montale…La trilogie marseillaise vaut essentiellement par Chiourmo, éventuellement Total Kheops…et vous aurez les plus beaux coins de la région et comment y accéder pour aller pêcher la bonne poiscaille de la Méditerranée…et quelques bordels en prime. Izzo est mort il y a une quinzaine d’années, pas sûr qu’il reconnaisse sa ville aujourd’hui. En revanche les quartiers nord déjà chauds bouillants à l’époque et Izzo ne voit comme explication de cette délinquance que le racisme des Français envers les derniers venus.

Finissons par une autre ville portuaire, Barcelone. Leur catalanisme à la con,  on peut suivre les traces de Pepe Carvalho, c’est également un voyage gastronomique mais bon les spécialités catalanes ne sont pas non plus des plus fines…je ne suis pas fan, mais ça passe comme une bière fraîche en plein été…on boit, on passe un bon moment et on oublie…Andreu Martin aussi avec Barcelona connection…Prochaine évolution j’imagine dans le polar traitant de Barcelone, l’importance du club de football dans la ville. on a déjà commencé à le voir dans Des jumeaux presque parfaits de Teresa Solana.

Voilà pour quelques villes à visiter en 2012. 12 villes, 12 auteurs. Bien sûr vous pouvez faire l »impasse sur nombre d’entre elles. Certains suggéreront qu’il y avait d’autres auteurs avec d’autres coins, on pense à Cormac Mccarthy pour le Texas, à Jim Harrison pour le Montana, ses collines, ses cow-boys…et puis pas un écrivain à conseiller pour visiter Paris vont me dire certains. Aucun auteur de polar, pour ma part, n’a encore bien saisi le cauchemar actuel que représente Paris.

Bonnes fêtes.

 

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12 émissions de télévision en état végétatif qu’il faut débrancher en 2012

Télévision — Article écrit par le 28 décembre 2011 à 12 h 06 min

Oh je sais bien qu’on me rétorquera qu’il n’y à qu’à pas regarder. Évidemment. On peut d’ailleurs dire cela de beaucoup de choses, mais ça ne suffit pas à les faire disparaitre. Non, en cette période de fêtes, il est d’usage d’avoir une pensée pour les indigents. Prions donc pour que s’achèvent les souffrances manifestes de tous ces pauvres hères des médias en général et tout particulièrement de ceux qui suivent pour les raisons que je vais donner, afin que règne enfin l‘entertainment total sur nos écrans, et point la soupe chloroformée qu’ils veulent absolument déverser dans les crânes de nos enfants lorsque ces derniers ont le malheur de quitter leurs FPS et autres jeux vidéos réellement éducatifs. Précisons que si j’en donne douze, et même un peu plus, elles se recoupent toutes entre elles pour former un unique et fantomatique mouroir, véritable couloir de la mort de la servitude kulturelle volontaire ponctué de jingles pavloviens que nos élites shootés à la com’ s’acharnent thérapeutiquement à déclarer d’utilité publique afin d’y administrer leur morphine à juste dose en toute liberté.

 

 


On n’est pas couché

Certes, l’expulsion aux forceps des deux épouvantails très surestimés Zemmour & Naulleau- malgré une date de péremption tout de même proche-  avait déjà réduit l’intérêt de ce show terminal à zéro. L’adjonction de deux radasses agressives qui n’ont absolument rien à dire mais qui vont le dire quand même fait passer le baromètre dans le négatif. Laurent Ruquier la marionnette joufflu et ricanante pataugeant dans ses propres contrepèteries comme dans des couches ne peut alors faire penser à autre chose qu’à un gisant saisi d’ultimes convulsions nerveuses. C’est sans espoir, on va donc se pieuter sans scrupule aucun.

 


Le tour du monde en 80 secondes

Il faut l’admettre, Canal+ est une chaine innovante. C’est tout de même le nec plus ultra de ce que le morbide et bruyant esprit de gauche bling-bling peut produire et donner à voir. La séquence en question, une sorte de description d’images d’actualité, offre une torture inédite. L’adjectif pour rendre compte de l’espèce de ton à la fois blasé, lassé, méprisant et étouffant de sous-entendus, n’existant pas, on ne peut donc essayer de le comparer qu’aux sermons coco-nord-coréeo-cubains déversés en boucle par des hauts-parleurs dans les oreilles des travailleurs du peuple, mais condensés en 1mn20 et avec l’air d’incarner d’un stoïque désespoir complice la dernière radio libre. La voix off s’appelle Christophe Tison, célèbre victime autobiographée de la pédophilie, des drogue et des médias. Qu’on l’achève.

 

Mon Œil

C’est un peu la même chose que précédemment, mais en version France 2, c’est à dire avec toute la finesse pachydermique du gauchisme d’Etat. Il ne faut pas rater cette séquence, passant uniquement le samedi à 13h15, pour se faire une idée assez précise du travail de lavage de cerveau entrepris par les maboules de France Télévision à faire passer Goebbels pour un anarchiste clinophile. Montage indigeste, tournures de phrases de prof de français militant au NPA se prenant pour Zola, là encore sous-entendus excédés livrés à la tonne contre « la droiiiiiiiiite » avec montée hystérique dans les aiguës servant de ponctuation, cet énième supplicié volontaire du service public veut certainement dénoncer quelque chose mais n’arrive qu’à se faire passer pour un échappé de Saint-Anne pas encore débarrassé de sa camisole tenant absolument à nous faire comprendre qu’on est aliéné et qu’il faut ouvrir les yeux. Il s’appelle Michel Mompontet et il souffre, si vous le croisez  opinez et contactez urgemment les urgences psychiatriques ou la fourrière vétérinaire la plus proche.

 


Zemmour&Naulleau

Privés du public de gnous sur gradins, des comiques pas drôles, des invités difformes et du zébullon de backroom Ruquier, les deux polémistes officiant désormais à compte d’auteur, on s’aperçoit qu’en effet, ils ne disaient rien d’extraordinaire, ce dont on se doutait déjà mais que le cerveau avait du mal à décrypter dans l’ambiance d’élevage de poulets industriels concoctée par un interrogateur de Gantanamo qu’était le  cloaque « On n’est pas couché ». S’ensuit une vaine et longue tentative d’arrachage de vers du nez dont on ne cherche même pas à suivre les pseudo-esquives des convives dubitatifs. Ils n’ont pas encore perdu leur triple A mais les marchés ont tranché : vendez, ça vaut plus un clou.

 


Avant-Premières

C’est bien simple, prenez absolument tous les déchets produits chaque semaine par l’industrie culturelle française et faites-les défiler comme des putes à numéro dans un bordel de Bangkok, rajoutez une présentatrice issue de la diversité, catégorie phrases creuses et transitions à contre-temps, décorez avec des plantes vertes ébouriffées officiants également et sans surprise dans la presse papier, avec carte, rajoutez des séquences vidéos ou critique d’art (?) si cohérentes qu’on se demande si on n’a pas zappé accidentellement sur un truc du même genre mais pas exactement pareil, faites pérorer maladroitement tout ce monde d’une telle façon qu’on a l’impression de se balader dans une prison chinoise où les incarcérés seraient sommés de chanter tout le bonheur que leur inspire leur existence, et vous aurez assez fidèlement la description de cette chose qui sent déjà la mort. Cotisez-vous pour leur payer un cercueil.

 


Toques et politique

L’émission « Toques et politique » du grassouillet Périco Légasse, animateur TNT au lait cru pour collectivité territoriale, ayant fermé (trop de députés invités seraient décédés par intoxication socialo-alimentaire, c’est dire la dose), on ne peut plus lui souhaiter que de digérer pour l’éternité, fusionnant ainsi avec ces sénateurs sous les hospices desquels il se gavait. Bonne nouvelle, certes, mais pour être tout à fait honnête, c’est l’intégralité des émissions de journalisme d’Etat pondues par la chaîne LCP-Public Sénat qu’on aimerait voir agoniser étouffées sous la masse des subventions pour sujétion opinante qu’elles touchent par wagons entiers autant que par les hectolitres de propagande visqueuse qu’elles sécrètent, sans compter les places de parking réservés, dans tout le décorum de la soumission soviétoïde qu’elles incarnent jusque dans leurs grotesques logos. Mais cette liste ne suffirait pas en faire la somme. L’unique moyen de les voir disparaitre serait donc de s’en remettre à leurs vices. Offrons alors restes de foies gras et chocolats dans des paquets tricolores et doublons le budget frais de bouches de ces turlupins numériques jamais rassasiés, afin qu’une explosion de viscères en direct sur leurs immaculés plateaux clignotants les emporte enfin, tels un feu d’artifice du 14 Juillet.

 


Des mots de minuit

Retour dans le service public pour un spectacle d’une longévité symboliquement parlant plus proche de l’angoisse existentielle (pourrait-on ne pas mourir ?) que de l’espoir. Rien que la tronche de cow-boy pénétré à branche de lunette dans la bouche, comme une tétine intellectuelle,  de Philippe Lefait suffit à avoir envie d’aller physiquement sur le plateau un couteau sous la gorge pour le supplier d’arrêter de se mettre en scène dans un rôle d’un sous-pivot indéboulonnable de bar lounge de province. La façon qu’à ce dernier à demander immanquablement, avec un sérieux indestructible, à ses invités lorsque l’un d’entre eux vient de parler, semble-t-il, « et vous, Truc, qu’avez-vous entendu de Machin ? », comme un prof de français miteux cherchant absolument à créer le dialogue entre quatre zombies de la littérature ou autre, ne peut que pousser à couper le son, laissant ce spectacle vertigineux d’ennui et de suffisance se contracter silencieusement dans les eaux glacée des horaires de la télé de nuit, dans la dimension soporifique et somnifère qui lui sied. Laissez-le couler et rejoindre les stomiiformes.

 

 

C Dans l’Air

Yves Calvi, étoile montante du poujadisme d’information en milieu social-démocrate, sévit dans une bonne grosse émission mensuelle sur France deux. Néanmoins, là où il a fait ses armes et où il continue de distribuer ses « comprenez-moi bien » et autres « mais vous comprenez que le français, comme moi, il se pose des questions » baignant dans l’huile de friture du débat du comptoir validée par les services d’hygiène, est bien son émission « C dans l’air » tous les soirs de la semaine sur France 5. La recette est simple : prenez un bon gros morceau d’actualité bien faussement polémique, un épais présentateur qui se veut la caisse de résonance des interrogations citoyennes forcément angoissées, ajoutez un replet panel d’experts recyclables et recyclés dont on devine qu’ils ont demandé à leur femmes d’enregistrer l’émission pour la postérité, et vous obtenez ce suiffeux machin mou qui tourne tout seul et qui n’arrête pas de supplier qu’on le regarde et qu’on lui pose des questions sms ou par mail. Et tout ledit panel d’experts répond, avec la satisfaction certaine d’être de cette race d’hommes qui font avancer les choses et calment les foules et qui seront là le lendemain si on leur redemande pour administrer leurs lumières sur un tout autre sujet, c’est à dire pour refaire la même. Laissez-les s’engraisser lentement, leur couenne finira par les étouffer.

 

 

Le JT de Pujadas

Il faut l’avouer les JT se suivent et se ressemblent depuis des décennies. Depuis toujours, donc. Et leurs présentateurs avec. En cela, Pujadas, le schtroumpf gris de la grand-messe du 20 heures, ne fait pas réellement exception à la règle. Si ce n’est qu’il incarne dans une sorte de précipité chimique tout le kitch du corporatisme journalistique. Ce playmobil de l’interrogatoire doux avec les puissants mais ferme avec les cancrelats dépressifs n’en perd jamais une pour essayer d’incarner, et il y parvient tout à fait, toute la haute idée qu’il se fait de « la profffession » dont il se veut le héraut, lâchant même avec appétit un regard brillant d’autolâtrie repue vers le spectateur, que-dis-je, La France, ne comprenant pas qu’on l’aura bientôt oublié comme les autres, et dont les futurs réminiscences à l’occasion d’un énième show de la télé se commémorant maladivement elle-même n’évoqueront que le souvenir d’une époque d’une petitesse blafarde, hargneuse et veule. Laissez le aboyer, un voisin s’occupera bien un jour de lui.


Xenius

Arte, la chaîne qui s’invente des lignes Maginot à fur et à mesure qu’elle incarne l’uniformisation protestanto-écologique colorée de l’époque a, suite aux années les plus sombres du comique vert, enfin accouché de son messie. Comme son nom ne l’indique pas, il s’agit ici d’écologie citoyenne et de rééducation européiste. Les présentateurs jeunes et dynamiques, allemands ou français, s’il l’on parvient encore à discerner quelque chose, parfaits résumé en basket de toute l’optimisme vigilant de ces temps, sautillent comme des cabris en criant « CO2! ou « Energie! » ou encore « dedemain » de tout leur sourire bright, faces télétubbesques comme autant d’extrémités de tentacules d’un monstre lovecraftien extirpé d’un rêve érotique d’Eva Joly, ne sont là que vous faire justement comprendre que maintenant, c’en est finit de rigoler avec la planète, Jacques Delors et le futur des enfants asthmatiques. Ils y arrivent si bien que la terreur sauve parfois cette émission du ridicule. Achetez un 4×4 GMC et traquez -les sans relâche.

Bourdin

Déjà, une émission qui porte sobrement le nom de son présentateur ne peut être autre chose qu’une énième mise en scène nombriliste d’un pantin journaleux quelconque. Avec Jean-Jacques Bourdin sur BFMTV, le pari est réussi, on croirait revivre la scène de la cellule de verre du Silence des Agneaux, où on aurait remplacé la jeune Clarice Starling par des auditeurs chargés de confesser par téléphone toute la misère que les médias censurent habituellement, afin de rameuter l’audimat, et le Bourdin Lecter d’humer avec concupiscence le parfum de la peur, de la gêne et de l’audience assurée pour mieux enterrer ensuite ses brebis sous des mises en gardes suintantes d’hypocrite moraline et de répugnants consensus. C’est qu’il veut garder les mains propres, le serial killer du réél, et réussit à hisser l’opportune lâcheté au rang d’art. N’oublions que dans l’amusant film, ledit Lecter était un ancien psychanalyste, et on peut boucler la boucle en relevant qu’il s’agit bien ici de sadisme rémunéré, où le thérapeute ne fait qu’aggraver volontairement la névrose de ses patients, pour toucher le chèque et donner rendez-vous à la semaine suivante en faisant ses gros yeux culpabilisateurs. Arrêtez tout et transférez le dans une zone de haute sécurité sans moyens de communiquer.

 


Ce soir (ou jamais)

Certes, Frédéric Taddei s’en vu amputé d’une bonne partie des ses plages de diffusion. Mais ça n’a pas suffit. L’actualité vue par le monde de la culture, soit le néant commentant l’insignifiant, énième clone fatigué des émissions de Polac, c’est concrètement l’ouverture des cages d’improbables et minuscules macaques médiatiques hébétés, ravis de se voir encore arriver à pousser des grands cris en gesticulant dans l’arène des spotlights, à tel point qu’on se demande si ça ne relève pas de tests de médicaments ourdis par des laboratoires pharmaceutiques. Toute cette ribambelle de débiles mentaux n’ayant absolument rien compris de l’époque feignent ainsi sur deux heures d’avoir des opinions et, on peut toujours rêver, des divergences. Cette véritable cour des miracles de la sottise épatée d’elle-même n’en peut plus qu’on lui laisse encore la parole.  Il y a les vieux loups assurés, les jeunes lions balbutiants, les momies sorties du congélateur, les stars avachies, les vedettes de l’instant, les profs encanaillés, les sociologues hydrocéphales, les frigides philosophantes, les curés à usage unique, les moralisateurs au long court, les sinistres solaires, bref : tout le mensonge de la diversité bruyante recouvrant l’uniformité de son vide, s’acharnant à démontrer qu’il y a quelque chose plutôt que rien.

Frédéric Taddeï, concepteur-animateur de ce fond de cuve de la télé gratiné au micro-onde, est d’autant plus coupable qu’il lui arrive de poser des questions, voire de subtiles, pour aussitôt se signer d’un sourire mi-abruti mi-sadique au spectacle de ces béni-ouistitis se jetant entre eux les restes des cacahuètes cérébrales dont la nature les a dotés. Le pathétique est consommé lorsqu’occasionnellement un invité se détache des autres par un minimum de civilité, une absence de veulerie ou un propos véritablement non-aligné : il se voit alors immanquablement ensevelit par des monceaux de mauvaise foi, des gravas de caricatures et des pelletées de ricanements morbides. La voilà, c’est la messianique victime sacrificielle, celle qui grandit les nains à ses frais, donne l’apparence du débat et l’excuse de la pluralité. Elle n’avait qu’à ne pas venir.

Il est à peu près certain que Taddeï a dû longtemps rêver de tenir le rôle qui est aujourd’hui le sien, comme une femme d’asseoir enfin ses fonctions biologiques, ne pouvant se résigner à admettre que le rejeton tient plus de l’attardé vicieux que de la compensation narcissique rêvée, il s’acharne donc à essayer encore de faire croire que le filet de bave qu’il essuie du menton de sa progéniture ratée tient du crachat conceptuel post-moderne. Achetez-lui l’intégrale de Droit de réponse, qu’il admette que c’était déjà au moins aussi minable et qu’il laisse Patrick Sébastien s’occuper de la bande-son, que tout cela soit enfin cohérent à défaut de toute autre chose.

 

 

 

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