Archives pour la catégorie ‘Culture’
Son avant-guerre
Culture — Article écrit par Nicolas le 31 mai 2010 à 0 h 27 minOr, j’étais encore si très exténué de ma maladie, et le froid étant grand et âpre, j’étais contraint d’aller si enveloppé le corps et la tête de fourrures que, quand l’on me voyait aller par la Ville, nul ne pouvait avoir espérance de ma santé, ayant opinion que j’étais gâté dans le corps, et que je me mourais à vue d’œil. « Que ferons-nous, disaient les dames et les peureux (car en une ville il y a d’uns et d’autres), que ferons-nous si notre gouverneur meurt ? Nous sommes perdus. toute notre fiance, après Dieu, est en lui. Il n’est possible qu’il en échappe. » Je crois fermement que les bonnes prières de ces honnêtes femmes me tirèrent de l’extrémité et langueur où j’étais, j’entends du corps car, quant à l’esprit et entendement, je ne les sentis jamais affaiblir. Ayant donc accoutumé auparavant d’être ainsi embéguiné, et voyant le regret que le peuple avait de me voir ainsi malade, je me fis donner des chausses de velours cramoisi que j’avais apportées d’Albe, couvertes de passements d’or, et fort découpées et bien faites ; car au temps que je les avais faites faire, j’étais amoureux. Nous étions lors de loisir en notre garnison, et n’ayant rien à faire, il faut le donner au Dames. Je pris le pourpoint tout de même, une chemise ouvragée de soie cramoisie et de filet d’or bien riche (en ce temps-là on portait les collets des chemises un peu avalés). puis pris un collet de buffle, et me fis mettre le hausse-col de mes armes, qui étaient bien dorées. En ce temps-là je portais gris et blanc, pour l’amour d’une Dame de qui j’étais serviteur, lorsque j’avais le loisir. Et avais encore un chapeau de soie grise, fait à l’allemande, avec un grand cordon d’argent et des plumes d’aigrette bien argentées. Les chapeaux en ce temps-là ne couvraient pas grand, comme font à cette heure. Puis me vêtis un casaquin de couleur gris, garni de petites tresses d’argent, à deux petits doigts l’une de l’autre, et doublé de toile d’argent, tout découpé entre les tresses, lequel je portais en Piémont sur les armes.
Or avais-je encore deux petits flacons de vin grec, de ceux que monsieur le cardinal d’Armagnac m’avait envoyés ; je m’en frottai un peu les mains, puis m’en lavai fort le visage, jusqu’à ce qu’il eut pris un peu de couleur rouge, et en bus, avec un petit morceau de pain, trois doigts, puis me regardai au miroir. Je vous jure que je ne me connaissais pas moi-même, et me semblait que j’étais encore en Piémont, amoureux comme j’avais été : je ne pus me contenir de rire, me semblant que tout à coup Dieu m’avait donné un tout autre visage.
— Monluc, La Défense de Sienne.
Étiquetté : guerre, pourpointKerouac avant Houellebecq (2)
Culture, Littérature — Article écrit par Vae Victis le 30 mai 2010 à 17 h 47 minAssis les jambes croisées, dans le sable mou, j’entendis ce calme effroyable au cœur de la vie mais je me sentis étrangement déprimé, comme si j’avais une prémonition du lendemain. Quand je retournai à la mer l’après-midi et inspirai soudain à fond, comme un yogi, pour que tout ce bon air marin pénètre en moi, je dus prendre une trop forte dose d’iode, ou de germes mauvais (peut-être les cavernes, peut-être les cités d’algues ?), car mon cœur se mit à battre soudain. Je croyais que j’allais avoir les vibrations locales, et au lieu de cela me voilà qui défaille presque ; mais il ne s’agit pas d’un évanouissement extatique à la saint François ; je suis submergé par l’horreur de ma condition éternelle de malade et de mort en puissance – valable pour moi et tous les autres. Je me sens complètement dépouillé de tous ces mauvais moyens de protection qui sont les réflexions sur la vie ou les méditations auxquelles on se livre à l’ombre des arbres ; dépouille de l’ « ultime » et de tout ce fatras et des pitoyables moyens de protection comme, simplement, le fait de préparer le souper et de se dire : « Que fais-je ensuite ? Je casse du bois ? », je me vois condamné, pitoyable. Je m’aperçois, avec horreur, que je me suis abusé toute ma vie en me disant qu’il y avait autre chose à faire pour que la parade continue. En fait, je ne suis qu’un clown malade d’écœurement, comme tout le monde. Parfaitement ; aussi pitoyable que ce soit ; pas même le moindre effort sensé et vivant pour soulager l’âme de cette condition sinistre et horrible (de désespoir mortel), et je reste là, assis dans le sable après m’être presque évanoui et je regarde fixement les vagues qui soudain ne sont plus des vagues, avec des yeux que j’imagine les plus stupides et les plus malheureux que Dieu, s’Il existe, ait jamais vus au cours de sa carrière cinématographique. Eh, vache, je déteste écrire. Toutes mes ruses mises à nu et même la conscience qu’elles étaient dévoilées m’apparaissent comme autant de mensonges. La mer a l’air de me crier : « VA VERS TON DESIR NE RESTE PAS ICI. »
Jack Kerouac – Big Sur ; Folio, p. 61 – 62
Le but de la fête est de nous faire oublier que nous sommes solitaires, misérables et promis à la mort. Autrement dit, de nous transformer en animaux. C’est pourquoi le primitif a un sens de la fête très développé. Une bonne flambée de plantes hallucinogènes, trois tambourins, et le tour est joué: un rien l’amuse. A l’opposé, l’Occidental moyen n’aboutit à une extase insuffisante qu’à l’issue de raves interminables dont il ressort sourd et drogué : il n’a pas du tout le sens de la fête. Profondément conscient de lui-même, radicalement étranger aux autres, terrorisé par l’idée de la mort, il est bien incapable d’accéder à une quelconque fusion. Cependant, il s’obstine. La perte de sa condition animale l’attriste, il en conçoit honte et dépit; il aimerait être un fêtard, ou du moins passer pour tel. Il est dans une sale situation.
Michel Houllebecq – La fête via Djayvi
Étiquetté : Houellebecq, Kerouac, mal-être, mort, primitifTu ne m’emmènes jamais nulle part (II)
Culture — Article écrit par Vittorio le 26 mai 2010 à 22 h 10 minL’Excentrique allume alors sa vingtième cigarette d’une main tremblante, et nous ne pouvons éviter de lui poser la question :
« Mais alors, quel est l’avantage de ne pas être marié ?
-Ce n’est qu’apparent, admet-il, mortifié. C’est comme changer de marque de lessive ou d’essence. En réalité, toutes les femmes sont les mêmes, quand on vit avec elles. Tu creuses à peine et tu trouves l’épouse. Ensuite, que la chose dure trente ans avec la même ou un an seulement avec chacune, ça ne change rien.
-N’y a t-il pas des exceptions ? Les femmes qui ont une profession, les artistes, les féministes ?
Il y en a peut-être, et s’il y en a , elles me donneront raison. Le principal attribut féminin, la caractéristique fondamentale qui différencie la femme de l’homme, ce sont les plaintes, l’incapacité de ne pas se plaindre. Il faudrait en tenir compte, dans ces dessins schématiques que nous envoyons dans le cosmos à l’intention d’éventuels extraterrestres : un homme nu et à ses côtés une femme qui l’accable de ses plaintes.
-Mais il n’y a pas que les femmes pour se plaindre, objectons-nous.
-Justement ! triomphe l’Excentrique, tout le monde est en train de se plaindre terriblement. Les ouvriers et les industriels, les policiers et les prisonniers, ceux qui sont imposées et ceux qui imposent, les jeunes, les vieux, les transsexuels, les médecins, le personnel paramédical, les journalistes, les cheminots. On ouvre un journal, on allume la télé, et qu’est-ce qu’on entend ? Des plaintes ininterrompues, chorales. Nous vivons dans une société qui ne s’exprime et ne communique qu’au moyen de la plainte, voilà le véritable mass-medium de notre société. Les féministes ont raison : voilà un monde tellement déjà féminisé! pourquoi les femmes, maîtresses incomparables de la plainte, de devraient-elles pas le diriger ?
Fruttero&Lucentini, “Le solitaire du lac majeur”, La prédominance du Crétin, 1985
Étiquetté : femmes, mariage, plainte, société, solitaireKerouac avant Houellebecq (1)
Culture, Littérature — Article écrit par Vae Victis le 26 mai 2010 à 19 h 18 minIl y a des années que je n’ai pas fait d’autostop et je m’aperçois bientôt que la situation a bien changé en Amérique. Plus personne ne consent à vous prendre. Les longues voitures rutilantes passant lentement, narquoises, arborant toutes les couleurs de l’arc-en-ciel – avec aussi des teintes pastel, roses, bleues, blanches ; la mari est au volant, affublé d’un énorme et ridicule chapeau de « vacancier » et d’une visière de joueur de baseball qui lui donne un air parfaitement stupide. A côté de lui, Bobonne, maîtresse de l’Amérique, ricane derrière ses lunettes noires ; même si lui acceptait de me prendre, moi ou un autre, elle ne le laisserait pas faire. Mais sur les deux sièges arrière, il y a les enfants, des millions d’enfants de tous âges ; ils se battent, ils hurlent, la crème glacée à la main, ils renversent la vanille sur les housses de tartan. Il n’y a plus de place de toute façon pour l’autostoppeur, et pourtant on aurait peut-être pu autoriser le pauvre type à prendre place, comme un tireur débonnaire ou un meurtrier silencieux sur la plate-forme arrière, derrière les sièges ; mais non, hélas, il y a là dix mille valises de costumes et de robes bien nettes, impeccablement repassées et de toutes les tailles ; ainsi ils auront l’air de millionnaires, quand ils s’arrêteront dans un restoroute manger des œufs sur le plat avec du bacon. A chaque fois que le vieux a froissé son pantalon, elle l’oblige à en prendre un autre, à l’arrière, et lui, il file doux, bien qu’en secret il regrette certainement de n’avoir pu se payer, cette année, comme au bon vieux temps, une petite partie de pêche, seul ou avec ses copains. Mais l’autorité de Bobonne l’a emporté sur toutes ses aspirations ; maintenant, en 1960, ce n’est plus le moment de désirer le Grand Fleuve aux Deux Cœurs, le vieux froc en accordéon, les poissons enfilés bout à bout sous la tente et, le soir, le feu de camp et la bouteille de bourbon. C’est l’époque des motels , des restoroutes, on apporte des serviettes à tout le monde dans la voiture, on fait laver la carrosserie avant de repartir chez soi. Et s’il a envie d’explorer l’une quelconque des routes secrètes et silencieuses de l’Amérique, il sait qu’il n’y a rien à faire, c’est la femme qui mène la barque, elle ricane derrière ses lunettes de soleil en consultant la carte routière – préalablement marquée d’un grand trait bleu et distribuée par des employés cravatés et empressés, aux vacanciers américains qui doivent aussi porter la cravate (bien la peine d’aller aussi loin !) la mode est aux chemises de sport, aux chapeaux aux larges bords, aux lunettes noires, aux pantalons repassés, et il faut aussi que les premières chaussures du bébé soient plongées dans la dorure avant d’être accrochées au tableau de bord. Et moi, je suis là, sur cette route, avec cette saloperie de sac mais aussi sans doute sur mon visage cette expression d’horreur qui me vient de toutes ces nuits que j’ai passé assis sur la plage, au pied des noires falaises géantes ; ils voient en moi un être farouchement hostile à tous leurs rêves de vacances et naturellement ils vont leurs chemins. Cet après-midi là, donc, cinq mille voitures, ou en tout cas trois mille au moins, sont passées devant moi et aucune ne s’est arrêtée. Au début, je ne regrettais rien. En voyant ce magnifique bord de mer qui s’étend jusqu’à Monterey, je me suis dit : « Je peux y aller à pied, vingt bornes, ce n’est pas le Pérou. » Et puis, il y a des tas de choses intéressantes à voir : les phoques qui glapissent sur les rochers en contrebas et puis les collines de l’autre côté de la route, les vieilles fermes tranquilles, avec leurs murs en rondins, ou encore les murailles qui surgissent soudain, le long des prairies rêveuses dans lesquelles les vaches paissent et s’ébattent avec grâce, face au bleu infini du Pacifique. Mais je porte des chaussures aux semelles minces, le soleil chauffe dur le macadam de la route et je commence à avoir des ampoules qui crèvent dans mes chaussettes. Je continue mon chemin en boitillant et je commence à me demander ce qui m’arrive. Je m’assois au bord de la route pour regarder ce qui se passe. Je sors ma trousse à pharmacie, je mets de la pommade, un tampon d’ouate et je repars. Mais la température torride qui s’ajoute au poids du sac et à la chaleur du goudron augmente la douleur que me causent les ampoules et je finis par me rendre compte qu’il me faut à tout prix monter à bord d’une voiture si je veux atteindre Monterey.
Jack Kerouac, Big Sur ; Folio, p. 65 – 68
Étiquetté : Amérique, beat, Big Sur, Houellebecq, Kerouac, vacances
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