Archives pour la catégorie ‘Littérature’
De la supériorité de la littérature américaine contemporaine
Culture, Littérature — Article écrit par Cherea le 22 novembre 2010 à 2 h 59 minIl faudrait des pages et des pages pour décrire le désastre de la littérature contemporaine française, ce que fait très bien Stalker. Les raisons sont diverses, et c’est vrai que la comparaison avec ce qui se fait de l’autre côté de l’Atlantique, laisse songeur sur le spectacle affligeant qu’offrent, ce qu’on aime à considérer comme un trésor national, nos gransécrivains et notre littérature. Il ne s’agit pas dans ce très court article de développer chaque point suivant mais simplement d’en énoncer quelques-uns de but en blanc et sans hiérarchie:
- La géographie du pays, le gigantisme des paysages invite à la contemplation et donne du souffle, de l’élan, ce qu’on ressent lors des lectures de Jim Harrison.
- Un marché parfaitement segmenté, le capitalisme américain appliqué au marché de la littérature. Des écrivains spécialisés dans le marché du mioche, d’autres qui font des whodunnit, des livres épiques, des trucs de gonzesse par des bonnes femmes, de la SF et chaque écrivain dans son segment est un professionnel et n’a pas le fantasme de se prendre pour le grantécrivain.
- Une profession comme une autre. Dans les universités américaines et ailleurs, les cours de creative writing pullulent. De la même manière qu’un peintre apprend des techniques pour composer une nature morte, les apprentis-écrivains apprennent à entretenir le suspense, à planter des personnages…Ce sont des professionnels.
- Le recours systématique à l’agent qui va s’occuper des droits…pendant que l’écrivain écrit.
- Le Fact-checking. James Ellroy racontait que lors de la conception de sa trilogie, il avait employé à temps plein deux archivistes pour le fournir en informations sur l’époque. Jonathan Littell disait qu’il ne comprenait pas que cette technique – emplir un livre de faits historiques et/ou divers tirés de journaux par exemple – ne soit pas plus utilisée en France. D’ailleurs le succès de Les Bienveillantes repose largement sur le factchecking, toute la description des organigrammes du régime nazi, les lieux, les dates….
- Pas de centre incestueux, même si les maisons d’édition se trouvent à NY, comme l’a bien montré la désopilante série Dream On, les écrivains vivent leur vie dans leur bled, leur ville…vivent la vie de M. Tout le Monde, celle de leurs lecteurs, alors que les écrivains en France vivent quasiment tous à Paris, fréquentent les mêmes lieux, échangent les mêmes plates idées…ce qui donne une endogamie qui conduit naturellement à la débilité mentale. Pas étonnant que les deux écrivains un peu à part en France, Houellbecq et Dantec vivent respectivement En Irlande et à Montréal…Il est d’ailleurs assez amusant de lire à quel point la vie d’un écrivain américain est banale – lorsqu’il se met en scène – dans le sens qu’elle ne se distingue pas de celle de son voisin, alors que celle de nos écrivains nationaux est fantastique, entre people, à sortir avec des rappeurs….
- La capacité à s’emparer d’un sujet relativement récent sans attendre des décennies…profiter de l’intérêt du lecteur. Le 11 septembre par exemple a été traité par de nombreux auteurs.
D’ailleurs, pendant un moment, j’avais la ligne de lecture suivante, je lisais tous les livres dont le titre contenait le mot American, avec assez de bonheur d’ailleurs: American Tabloid, American Death Trip, American Psycho, Pastorale américaine, American Darling, American Rapshody…
Kerouac avant Houellebecq (2)
Culture, Littérature — Article écrit par Vae Victis le 30 mai 2010 à 17 h 47 minAssis les jambes croisées, dans le sable mou, j’entendis ce calme effroyable au cœur de la vie mais je me sentis étrangement déprimé, comme si j’avais une prémonition du lendemain. Quand je retournai à la mer l’après-midi et inspirai soudain à fond, comme un yogi, pour que tout ce bon air marin pénètre en moi, je dus prendre une trop forte dose d’iode, ou de germes mauvais (peut-être les cavernes, peut-être les cités d’algues ?), car mon cœur se mit à battre soudain. Je croyais que j’allais avoir les vibrations locales, et au lieu de cela me voilà qui défaille presque ; mais il ne s’agit pas d’un évanouissement extatique à la saint François ; je suis submergé par l’horreur de ma condition éternelle de malade et de mort en puissance – valable pour moi et tous les autres. Je me sens complètement dépouillé de tous ces mauvais moyens de protection qui sont les réflexions sur la vie ou les méditations auxquelles on se livre à l’ombre des arbres ; dépouille de l’ « ultime » et de tout ce fatras et des pitoyables moyens de protection comme, simplement, le fait de préparer le souper et de se dire : « Que fais-je ensuite ? Je casse du bois ? », je me vois condamné, pitoyable. Je m’aperçois, avec horreur, que je me suis abusé toute ma vie en me disant qu’il y avait autre chose à faire pour que la parade continue. En fait, je ne suis qu’un clown malade d’écœurement, comme tout le monde. Parfaitement ; aussi pitoyable que ce soit ; pas même le moindre effort sensé et vivant pour soulager l’âme de cette condition sinistre et horrible (de désespoir mortel), et je reste là, assis dans le sable après m’être presque évanoui et je regarde fixement les vagues qui soudain ne sont plus des vagues, avec des yeux que j’imagine les plus stupides et les plus malheureux que Dieu, s’Il existe, ait jamais vus au cours de sa carrière cinématographique. Eh, vache, je déteste écrire. Toutes mes ruses mises à nu et même la conscience qu’elles étaient dévoilées m’apparaissent comme autant de mensonges. La mer a l’air de me crier : « VA VERS TON DESIR NE RESTE PAS ICI. »
Jack Kerouac – Big Sur ; Folio, p. 61 – 62
Le but de la fête est de nous faire oublier que nous sommes solitaires, misérables et promis à la mort. Autrement dit, de nous transformer en animaux. C’est pourquoi le primitif a un sens de la fête très développé. Une bonne flambée de plantes hallucinogènes, trois tambourins, et le tour est joué: un rien l’amuse. A l’opposé, l’Occidental moyen n’aboutit à une extase insuffisante qu’à l’issue de raves interminables dont il ressort sourd et drogué : il n’a pas du tout le sens de la fête. Profondément conscient de lui-même, radicalement étranger aux autres, terrorisé par l’idée de la mort, il est bien incapable d’accéder à une quelconque fusion. Cependant, il s’obstine. La perte de sa condition animale l’attriste, il en conçoit honte et dépit; il aimerait être un fêtard, ou du moins passer pour tel. Il est dans une sale situation.
Michel Houllebecq – La fête via Djayvi
Étiquetté : Houellebecq, Kerouac, mal-être, mort, primitifKerouac avant Houellebecq (1)
Culture, Littérature — Article écrit par Vae Victis le 26 mai 2010 à 19 h 18 minIl y a des années que je n’ai pas fait d’autostop et je m’aperçois bientôt que la situation a bien changé en Amérique. Plus personne ne consent à vous prendre. Les longues voitures rutilantes passant lentement, narquoises, arborant toutes les couleurs de l’arc-en-ciel – avec aussi des teintes pastel, roses, bleues, blanches ; la mari est au volant, affublé d’un énorme et ridicule chapeau de « vacancier » et d’une visière de joueur de baseball qui lui donne un air parfaitement stupide. A côté de lui, Bobonne, maîtresse de l’Amérique, ricane derrière ses lunettes noires ; même si lui acceptait de me prendre, moi ou un autre, elle ne le laisserait pas faire. Mais sur les deux sièges arrière, il y a les enfants, des millions d’enfants de tous âges ; ils se battent, ils hurlent, la crème glacée à la main, ils renversent la vanille sur les housses de tartan. Il n’y a plus de place de toute façon pour l’autostoppeur, et pourtant on aurait peut-être pu autoriser le pauvre type à prendre place, comme un tireur débonnaire ou un meurtrier silencieux sur la plate-forme arrière, derrière les sièges ; mais non, hélas, il y a là dix mille valises de costumes et de robes bien nettes, impeccablement repassées et de toutes les tailles ; ainsi ils auront l’air de millionnaires, quand ils s’arrêteront dans un restoroute manger des œufs sur le plat avec du bacon. A chaque fois que le vieux a froissé son pantalon, elle l’oblige à en prendre un autre, à l’arrière, et lui, il file doux, bien qu’en secret il regrette certainement de n’avoir pu se payer, cette année, comme au bon vieux temps, une petite partie de pêche, seul ou avec ses copains. Mais l’autorité de Bobonne l’a emporté sur toutes ses aspirations ; maintenant, en 1960, ce n’est plus le moment de désirer le Grand Fleuve aux Deux Cœurs, le vieux froc en accordéon, les poissons enfilés bout à bout sous la tente et, le soir, le feu de camp et la bouteille de bourbon. C’est l’époque des motels , des restoroutes, on apporte des serviettes à tout le monde dans la voiture, on fait laver la carrosserie avant de repartir chez soi. Et s’il a envie d’explorer l’une quelconque des routes secrètes et silencieuses de l’Amérique, il sait qu’il n’y a rien à faire, c’est la femme qui mène la barque, elle ricane derrière ses lunettes de soleil en consultant la carte routière – préalablement marquée d’un grand trait bleu et distribuée par des employés cravatés et empressés, aux vacanciers américains qui doivent aussi porter la cravate (bien la peine d’aller aussi loin !) la mode est aux chemises de sport, aux chapeaux aux larges bords, aux lunettes noires, aux pantalons repassés, et il faut aussi que les premières chaussures du bébé soient plongées dans la dorure avant d’être accrochées au tableau de bord. Et moi, je suis là, sur cette route, avec cette saloperie de sac mais aussi sans doute sur mon visage cette expression d’horreur qui me vient de toutes ces nuits que j’ai passé assis sur la plage, au pied des noires falaises géantes ; ils voient en moi un être farouchement hostile à tous leurs rêves de vacances et naturellement ils vont leurs chemins. Cet après-midi là, donc, cinq mille voitures, ou en tout cas trois mille au moins, sont passées devant moi et aucune ne s’est arrêtée. Au début, je ne regrettais rien. En voyant ce magnifique bord de mer qui s’étend jusqu’à Monterey, je me suis dit : « Je peux y aller à pied, vingt bornes, ce n’est pas le Pérou. » Et puis, il y a des tas de choses intéressantes à voir : les phoques qui glapissent sur les rochers en contrebas et puis les collines de l’autre côté de la route, les vieilles fermes tranquilles, avec leurs murs en rondins, ou encore les murailles qui surgissent soudain, le long des prairies rêveuses dans lesquelles les vaches paissent et s’ébattent avec grâce, face au bleu infini du Pacifique. Mais je porte des chaussures aux semelles minces, le soleil chauffe dur le macadam de la route et je commence à avoir des ampoules qui crèvent dans mes chaussettes. Je continue mon chemin en boitillant et je commence à me demander ce qui m’arrive. Je m’assois au bord de la route pour regarder ce qui se passe. Je sors ma trousse à pharmacie, je mets de la pommade, un tampon d’ouate et je repars. Mais la température torride qui s’ajoute au poids du sac et à la chaleur du goudron augmente la douleur que me causent les ampoules et je finis par me rendre compte qu’il me faut à tout prix monter à bord d’une voiture si je veux atteindre Monterey.
Jack Kerouac, Big Sur ; Folio, p. 65 – 68
Étiquetté : Amérique, beat, Big Sur, Houellebecq, Kerouac, vacances
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