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La Bible expliquée

Culture, Littérature — Article écrit par le 24 avril 2014 à 14 h 50 min

Comprendre les textes de la Bible est un désir qui a travaillé tous les hommes de la civilisation occidentale depuis l’origine et qui va demeurer une sorte d’enjeu de plus en plus important dans les années à venir, pour des raisons trop longues à expliquer ici.

Il est au moins un grand savant catholique de la Bible dont les ouvrages sont faciles à se procurer: c’est Dom de Monléon. Cette œuvre a l’avantage d’expliquer les textes de la Bible (exégèse biblique), l’une des disciplines les plus importantes de la formation religieuse. Ce moine bénédictin apporte aux âmes, par sa science et par sa fidélité, des enseignements parmi les plus nourrissants que l’on puisse lire aujourd’hui.

Tout d’abord, le style. Il est d’une clarté lumineuse. Rien de flou. Rien de romantique. Point d’expressions outrées. Point d’effets creux. Au contraire, des termes justes mais sans banalité. Des phrases simples mais sans aridité. Et dans tout cela, beaucoup d’aisance. C’est la vieille souche avec une sève nouvelle. Le raisonnement est aussi clair que le style. Et cette clarté est victorieuse. Car Dom de Monléon, on s’en doute, a des adversaires puisqu’il n’est ni rationaliste, ni évolutionniste, ni moderniste, à aucun degré. Il n’use envers eux d’aucun sarcasme ; encore moins d’aucune invective.

Dom de Monléon fouille, ce qui est très rare, les textes sacrés de l’Ancien Testament. Ses « Patriarches », « Moïse », « Josué », « Daniel », « David » sont des trésors qui expliquent avec clarté les livres de la Bible dans leur ordre chronologique : « La Génèse », « Lévitique », « Les Nombres », « Deutéronome » etc. Cet auteur procure ainsi à l’Ecriture Sainte une double réhabilitation. Il réhabilite la Lettre de la Vulgate (on appelle ainsi la traduction latine de saint Jérôme qui est devenue officielle, canonique, courante, commune, « vulgaire »). Et il réhabilite l’interprétation patristique qui est l’ESPRIT de l’Ecriture.

La lettre d’abord. Dans ses exposés et ses commentaires, Il utilise  exclusivement  la Vulgate de saint Jérôme (IVème siècle), la seule version de la Bible qui soit garantie contre toute erreur et qui, par l’onction dont elle est pénétrée, par la connaturalité que les siècles lui ont donné avec l’âme chrétienne, reste l’expression la plus sûre, la plus authentique de la Révélation.

Ecoutons l’auteur préciser cette affirmation dans un article d’Itinéraires :

« Sans doute, il est de bon ton aujourd’hui d’afficher pour la Vulgate le plus profond mépris et d’invoquer à tout propos contre elle la Veritatem Hebraïquam – la vérité du texte hébreux. Or:

-          En appeler de la Vulgate à la vérité hébraïque est une de ces vastes duperies dont la « haute critique » est coutumière. Car c’est justement cette vérité hébraïque que saint Jérôme a entendu rétablir dans sa version latine, au-dessus de toutes les traductions de la Bible plus ou moins altérées qui circulaient de son temps.

-          Génie littéraire hors classe, saint Jérôme a employé toutes les ressources de son intelligence et de sa volonté à restituer la parole de Dieu dans sa teneur authentique.

-          Il avait à sa disposition des documents de première valeur, QUI ONT DISPARU DEPUIS, en particulier : le rouleau de la Synagogue de Bethléem qu’il avait copié de sa main ; et les célèbres exaples où Origène avait reproduit, sur six colonnes parallèles, le texte hébreux et les cinq principales traductions grecques qui en existaient alors, œuvre gigantesque de critique et d’érudition dont la perte est considérée par les vrais savants comme irréparable.

-          Ceux qui invoquent la « vérité hébraïque » raisonnent comme si nous possédions encore aujourd’hui les manuscrits originaux de Moise et des Prophètes. Mais il n’est pas permis d’ignorer que la seule version de l’Ecriture conservée par les juifs est celle dite « des Massorètes » qui ne remonte pas au-delà du VIè siècle après Jésus-Christ. (« suite à l’histoire de Jonas » dans Itinéraires, N° 90, Février 1965).

La transcription massorétique se recommande-t-elle au moins par son exactitude ? Il n’en est rien. Les rédacteurs juifs qui l’ont établie, aux environs du VIè siècle de l’ère chrétienne, se sont appliqués, chaque fois qu’ils l’ont pu sans trahir visiblement le texte original, à effacer tout ce qui apportait la preuve de la messianité de Jésus, à laquelle ils ne voulaient pas croire. Victoire reste à la Vulgate par son ancienneté et par sa rigueur scientifique.

L’Ecriture Sainte, requiert absolument d’être expliquée, parce qu’elle n’a pas seulement un sens littéral, immédiatement intelligible, mais encore un sens spirituel qui est le plus souvent mystérieux. Le sens spirituel ne peut être saisi que moyennant l’inspiration du Saint Esprit. Et c’est le magistère ecclésiastique qui définit l’interprétation adéquate, après avoir éliminé toutes celles qui sont inspirées par le mauvais esprit ou tout simplement par le propre esprit. C’est toujours par de fausses interprétations des Ecritures que les hérésiarques entraînent les fidèles hors de l’Eglise. C’était déjà par de fausses interprétations que le démon avait essayé de tenter Notre-Seigneur pendant les quarante jours au désert. La fréquentation de la Bible, en dehors des explications correctes qu’elle postule, est plus nuisible qu’utile. Il faut être d’autant plus sur ses gardes aujourd’hui que de grandes maisons d’édition répandent des documents bibliques de vulgarisation, inspirés par la « haute critique » naturaliste, rationaliste et moderniste, et donc très éloignée de l’exégèse traditionnelle.

Le sens spirituel de I’Ecriture, explique Dom de Monléon dans la préface du « Cantique des Cantiques », à la page 8, n’est en aucune façon le fruit de l’imagination des Pères de l’Eglise, comme on le croit et l’écrit trop souvent. Il dépasse la capacité de la raison humaine. Il fut enseigné aux Apôtres, d’abord par Jésus, et confirmé ensuite à la Pentecôte, quand ils reçurent le don de l’intelligence. Précieusement conservé par la tradition orale durant les premiers siècles, il fut consigné peu à peu dans les écrits des Pères de l’Eglise. et c’est là l’unique source où nous pouvons le trouver. Rien n’est plus insensé que de prétendre l’expliquer sans recourir à eux.

L’adversaire a semé le doute quant à l’authenticité de nos Livres Saints. Le déferlement massif de la littérature pseudo-religieuse et pseudo-savante a pour but de nous faire douter de la sublimité de notre foi et de nous forger mauvaise conscience. Les ouvrages de Dom de Monléon viennent précisément nous redonner confiance dans la valeur scientifique de nos bases scripturaires et dans l’authenticité de l’inspiration divine qui a élaboré l’exégèse traditionnelle.

Jean VAQUIE,

Lecture et Tradition, n° 36, juin 1972

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Ed’ Nat’

Littérature — Article écrit par le 4 janvier 2014 à 16 h 10 min

Mail d’un membre de la cinquième colonne bidolienne, section EN :

Tu me parles de la machine à décerveler scolaire, sache que, bizarrement, dans le public on est devenu nettement moins antichrétien, les professeurs ayant eu à subir les problèmes amenés par l’islam. De plus la religion est enseignée en sixième (sous l’enseigne lénifiante et désacralisante de « textes fondateurs » , accompagnés d’Hésiode et d’Ovide et du Popol Vuh. ce qui aux mains d’un athée militant peut se transformer en machine à relativiser, tout dépend dont du maître in fine : la puissance des maîtres qui choisissent leur présentation et leurs textes – cette ouverture à toutes les manipulations et la tromperie qui consiste à mettre Ovide sur le même plan que l’Évangile. Quand on ne se contente pas d’étudier la Genèse et passez muscade. L’Evangile, hélas, n’est pas un « texte » obligatoire) et l’Islam lui n’est plus au programme, il a été retiré. C’est presque dommage, une collègue par exemple leur faisait découvrir combien l’Islam était jeune à côté du christianisme et que Jésus comme Moïse et tant d’autres furent d’abord honorés par les chrétiens. C’est qu’ils ignorent totalement la chronologie de leur religion qu’ils pensent pré-chrétienne. C’est donc plutôt une défaite que d’avoir retiré l’Islam du programme de connaissance des religions.

Dans ce que je vis tous les jours, à mon sens, le plus gros problème sont ces classes mélangées où l’on met les faibles et les forts. Comment faire cours décemment avec des élèves qui vont trois fois plus vite que les autres ? On se retrouve avec une cote mal taillée, des élèves qui s’ennuient ayant déjà compris, et de l’autre côté des élèves qui décrochent parce qu’ils ne peuvent pas suivre. L’équilibre est impossible. Et puis… je songe à ce jeune troisième qui adore la plomberie, dont le stage s’est merveilleusement passé et pour qui les cours sont un enfer. Pourquoi, à 15 ans, est-il obligé de rester cloîtré dans un endroit qu’il hait et gâche pour les autres par son comportement ? Et ils sont plusieurs dans ce cas. Les manuels, à mon étonnement, font bonne place à la Ferme des animaux, parlent du stalinisme et je vais faire étudier aux troisièmes Balzac et la petite tailleuse chinoise qui leur donnera une idée de la vie dans un pays communiste qui brûle et interdit tous les livres autre que les recueils d’éloge de Mao et les classiques rouges. Je me promets bien d’expliquer soigneusement le pourquoi de ces interdits.

Je t’avouerai que ma religion est faite : nous assistons à la fin d’une civilisation commencée au 12ème siècle, qui a explosé au 16ème, a connu ensuite une période magnifique jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale. Après cela a encore été 30 à 40 ans de suite -soyons généreux -, sur la lancée, soutenu par de Gaulle en partie, mais désormais, c’est fini. Non seulement pas un seconde sur deux classes ne connaît Flaubert (si, un. De nom.) mais il y a quelques jours de cela, demandant à un libraire la correspondance Paul Morand- Jacques Chardonne, je me suis aperçu qu’il ignorait totalement de qui il s’agissait. De même pour Cendrars. Un libraire ! d’une bonne trentaine d’années, tenant la dernière librairie d’une petite ville où existait il y a encore 5 ans un homme délicieux et cultivé qui a pris sa retraite de dégoût, par lassitude, parce qu’il sentait que la civilisation de l’Esprit qu’il avait aimée s’écroulait. Depuis, j’ai parlé de ma thèse à de fort doctes et fort intelligentes personnes,mon maître XXXX entre autres, tous sont d’accord : depuis les années 70, c’est une chute accélérée qui va en suivant la loi de la chute des corps, de plus en plus vite. L’écrit est remplacé par l’image. A bien des égards, je suis un homme d’avant la seconde guerre mondiale – qui , spirituellement, nous a fait le plus grand mal, car nous nous sommes dégoûtés, nous avons connu la honte. Les hommes de Sedan n’étaient pas comme nous, ils pensaient la Revanche le jour même de l’armistice. 14-18 a emporté le plus beau de notre sang -les exemples de Péguy, Alain Fournier, Apollinaire, trépané, mort un an après, sont là et combien encore que l’on connaît à peine : peintres, poètes, musiciens débutants.Dieu seul sait combien de grands hommes la France a perdu, qui n’étaient alors que de très jeunes hommes que la maturité n’avait pas encore appelés. Et combien de cœur solides et forts, des chefs honnêtes, des spirituels, des bâtisseurs. Le désespoir n’est pas chrétien, aussi préféré-je penser sur la longue histoire. Il y a déjà eu une période semblable dans l’histoire connue, ce sont les 3ème et 4ème siècles après la chute de Rome, surtout le 4ème. IL faut lire les descriptions de Saint Grégoire de Tours voyant les barbares s’installer à la place des anciens maîtres si raffinés. Et pourtant l’Eglise les a finalement éduqués, et pourtant la renaissance carolingienne de 830 est venue, puis la Renaissance du 12ème siècle, enfin ce vaste mouvement de libération de l’esprit humain, cette naissance de l’individu, la Renaissance du 16ème dont Rabelais est l’admirable témoin, l’enthousiasme humain chante, toute lyre embrasée -et c’est la fameuse lettre de Gargantua à Pantagruel : « Maintenant toutes choses sont retrouvées, maintenant les arts renaissent et les petits enfants au pupitre en savent plus que les meilleurs doctes de mon temps d’étudiant  » (de mémoire)

(merci à LC)


Littérature féminine

Littérature — Article écrit par le 6 novembre 2012 à 15 h 49 min

« Le plus grand, le seul ennemi de l’émancipation de la femme est la femme. »
Otto Weininger.

 

Je ne sais pas s’il y a une manière féminine d’écrire. Mais il y a sans doute une manière d’écrire pour les femmes.

J’ai lu Cinquante nuances de Grey. Les scènes sexuelles sont loin d’Henry Miller ou du Jin Ping Mei, et même loin du scandale que veulent y voir assez poussivement quelques trop intransigeants policiers des braguettes. L’important n’est absolument pas exprimé par ces moralistes ridicules.

Passons sur la pauvreté du vocabulaire, l’usage fréquent de poncifs et d’expressions toutes faites, la linéarité désespérante de tout cela, les phrases calibrées pour que même une lectrice de Biba en suive le mouvement et n’en oublie pas le début quand elle sera arrivée à la fin, passons sur les « whaou » et autres interjections ridicules qui ponctuent le texte, et passons même sur l’abandon d’à peu près toute proposition relative. Ce n’est pas là l’important non plus, quoi qu’en disent Richard Millet ou Renaud Camus.

L’important, à mon sens, c’est que cela me rappelle furieusement la manière d’écrire d’une cousine, pour laquelle je relis quelquefois des textes qu’elle arrive même à faire éditer chez de petits mais vrais éditeurs. On repérerait sans doute la même chose chez un Musso, une Gavalda ou un Lévy, qui ont tous compris qu’il n’y avait plus guère que des lectrices, et qui se sont adaptés. Mais E. L. James a poussé le constat au bout de sa logique : c’est une femme, elle écrit pour des femmes, le sait, et que ce soit un art consommé ou une simple manière d’écrire ce qu’elle aimerait lire, c’est redoutable en son genre.

Trois procédés sont plus aisément repérables et omniprésents, que je retrouve, à la réflexion, chez (presque) toutes les femmes qui écrivent autour de moi, même si c’est souvent à des degrés moindres :

— D’abord une certaine attention aux petites choses. Mais nous ne sommes pas du tout dans le something out of nothing ou dans la trivialité d’un passage de Joyce avec son contrepoint lyrique. Bien au contraire, le détail quotidien a une valeur par lui-même, non par sa trivialité : dans cette littérature-là il est important de proposer à sa colocataire « un doliprane ou un advil », pour prendre mon exemple dans le premier chapitre. Cette vie quotidienne n’appelle jamais autre chose, elle n’est ni symbole, ni image, ni ne vaut en tant que telle dans un but esthétique ; le détail semble juste là pour ancrer l’écriture dans le réel, dans la vie quotidienne de la lectrice, pour démentir d’avance toute littérarité, sans doute jugée avec raison trop élitiste pour la mère de famille, — puisqu’on parle à propos de ce livre de mom porn. D’ailleurs les noms des deux médicaments sont traduits, ce qui n’avait rien d’évident, mais on comprend que Nyquil ou Tylenol n’auraient justement rien dit de son quotidien à la lectrice française en mal d’identification.

— Aidée par cette attention à des détails pratiques, à des situations banales, à des actions quotidiennes sans intérêt mais mentionnées expressis verbis, la narratrice entretient un constant dialogue intérieur, se regarde, se jauge et est volontiers sévère avec elle même. Les situations sont ainsi dans un état de tension perpétuelle entre l’image qu’elle donne d’elle-même, ou qu’elle suppose objectivement donnée par ses actes et lisible par les autres personnages, et ce qu’elle serait intérieurement, ce qu’elle ressent, ce qu’on appellerait une sorte de vérité du personnage si tout cela ne relevait pas plus de Psychologies magazine que de Thomas Bernhard. Comme certaines femmes que nous pouvons croiser, cette narratrice obsédée par le regard des autres se pense presque sans cesse pataude, lourde, « pas à sa place », mal coiffée ou mal habillée ; la surveillance est constante. Ainsi, toujours dans le premier chapitre, la narratrice prénommée Anastasia trébuche ridiculement en entrant dans le bureau de Grey qu’elle est venue interviewer, se voit tomber, se dit maladroite, s’en afflige, se demande ce qu’il peut en penser… Bien plus : cet incessant jeu où Anastasia se désole de l’inadéquation entre ce qu’elle ressent et ce qu’elle donne à voir par ses actes s’étend aussi aux paroles et aux dialogues. Toutes les cinq lignes, elle se demande pourquoi elle dit ceci ou cela, se trouve maladroite de poser cette question, trouve qu’elle n’aurait pas dû risquer telle expression… Le schéma est simpliste mais peut être décliné à l’infini, ne semble jamais lasser, et il répond sans doute à une insécurité importante, omniprésente sans doute, quant à l’image que les femmes donnent d’elles-même dans nos sociétés où le destin de Cinquante nuances de Grey est un succès surprenant pour un ouvrage si médiocre.

— Conséquence de cette insécurité, manière d’essayer de la corriger, le troisième point que même le lecteur le moins attentif ne peut que noter, c’est une sorte de volontarisme mis en scène de manière souvent agaçante : l’héroïne s’encourage, littéralement, s’enjoint à elle-même continuellement de se secouer, de se prendre en main, de se reprendre quand elle faiblit, cela de toutes sortes de manières. Anastasia Steele ne voit-elle pas surtout, toujours dans le premier chapitre pour y limiter mes exemples, ces qualités prédominantes chez sa colocataire : tenace, insistante, habile, sachant s’y prendre ? Bien entendu cette manière de s’encourager n’a de sens que si l’on est faible, qu’on retombe dans cette faiblesse, et l’on comprend bien que l’un des dispositifs les plus puissants dans ce livre va être la manière dont l’héroïne est poussée à se révéler, en dépit de son incapacité à répondre aux encouragements quelle se prodigue et à donner l’image vraie d’elle-même que masqueraient sa maladresse, la pauvreté de sa garde-robe ou ses cheveux rebelles.

Tout est alors en place pour une romance où la godiche maladroite et peu sûre d’elle va finir par se révéler dans l’épreuve que lui impose un amour impossible mais qui n’en grandit pas moins inéluctablement en elle ; ce processus transforme à son tour l’insensible Grey et ces deux rédemptions symétriques et réciproques sont le vrai sujet du livre, notablement facilitées par l’argent du milliardaire, deus ex machina moderne, discret et distribué tout au long d’une progression qui serait moins facile mais ferait aussi moins rêver sans lui.

Le tout en trois volumes, c’est dire si la lectrice peut passer par des frissons de fausse désillusion et des suspenses intenables jusqu’au final triomphe de l’eau de rose, agrémentée cette fois des menottes rembourrées en fausse fourrure de félin et de quelques coups de martinet.

On ne dira pas que l’éditeur a manqué un bon sous-titre en ne retenant pas Les Jeux de la marchandise et du narcissisme. C’eût été, malgré sa facilité, une référence trop inaccessible et trop compliquée pour le nombreux public visé, fait de connes mal baisées dans l’attente d’un bellâtre charmant et riche qu’elles attendront longtemps avant que la vieillesse ne devienne leur enfer mérité.

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Jérôme Leroy pipi caca

Littérature — Article écrit par le 3 septembre 2012 à 18 h 29 min

Je n’aime pas Jérôme Leroy. Oh, pas au point de m’en soucier. C’est juste que le genre parigo popu de gauche, le genre Riri (appelons-le Riri) au zinc-du-commerce du coin la rue Crozatier et du boulevard Diderot, ça n’a rien d’intéressant. Et quand c’est un genre qu’on se donne, un truc qu’on semble cultiver, c’est encore plus fin pénible. Je n’aime ni le goût de l’anis ni le mauvais blanc. Je déteste les olives apéritif. Et je ne lis jamais de polars. Le polar, à quelques exceptions près, justement celles qui dépassent les frontière de ce malheureux genre pour s’en extraire — mais tout le monde n’est pas Brautigan —, c’est un concentré de lieux communs, de recettes éculées et de rebondissements idiots. Tout ça pris au sérieux. Le pire est bien là. Encore le mal n’est-il pas bien grand si on regarde les tirages, les pilonnages et le nombre de volumes entre les deux qui se retrouvent dans un placard, un carton, ou à coincer une porte, un pied d’armoire, ou encore à un euros les 5 sur un stand de brocante le printemps suivant.

Mais tout cela explique quand même que le polar soit devenu le genre de prédilection des gens à idées politiques générales. Généreuses, qui pis est. Une certaine gauche donneuse de leçons en a fait sa spécialité, volontiers provocatrice dans les clous, antiraciste puisque c’est son gagne-pain. Un type lamentable comme Daeninckx, un poulpe au bout d’un laisse et les cheveux teint en caca d’oie, a longtemps été un bon symbole de cette sous-branche tristement propagandiste de l’industrie éditoriale. Ils ont vite compris que le mot de passe pour se faire éditer malgré tout et vendre un peu entre Bastille et Père-Lachaise, voire jusqu’à Montreuil, c’est de taper sur l’inépuisable extrême-droite™. Le tout fait un genre comme un autre. Fifty Shades of Grey c’est le mom porn. Le Bloc, c’est le polar-citoyen. Vous remarquerez au passage que l’un se vend de toute évidence mieux que l’autre.

Ce n’est pas que j’avais très envie de lire Le Bloc de Jérôme Leroy, qui date de l’an dernier, mais je suis tombé dessus sur un site de download, alors autant regarder, hein, je fais même ça avec les livres d’Olivier Todd ou d’Alain Minc, parfois, par curiosité. Chacun ses défauts.

Le Bloc, c’est l’histoire de plusieurs personnages qui s’adressent chacun à soi-même tout au long du livre, durant l’accession au pouvoir d’un simili-Front national, elle-même imaginée en 2011, sur fond d’émeutes placées peu avant les présidentielles de 2012 semble-t-il. On voit déjà toute l’ample puissance imaginative de l’auteur. Évidemment les frontistes sont des salauds ridicules, au point de s’épurer entre eux, entre vieux camarades de combat, pour mieux accéder au pouvoir. Ils ont tous des perversions sexuelles amusantes, ou au moins de petites saletés dont ils se souviennent, des histoires de bite où sèche du sperme par des matins glauques. Nos lecteurs attentifs auront reconnu là un des registres préférés de notre ami Leroy. Il y en a même un qui aime sa femme, seule note un peu originale dans ce roman poussif et à thèses. Quant à celui qui est pourchassé par les tueurs du Bloc — tout parti de droite a probablement des tueurs à disposition en nombre illimité — c’est parce qu’il est devenu trop encombrant pour une organisation en passe de devenir respectable. Et il est évidemment homosexuel, au moins en partie, après avoir tourné dans des snuff movies où de petites beurettes étaient violées voire tuées sur les rives de la Lys devant la caméra d’un médecin qui, coquetterie, ne porte pas un nom allemand…

Comptons toutefois au crédit de notre ami Jérôme qu’il n’a pas osé nous refaire le coup du notaire de Bruay-en-Artois, il a donc choisi un spécialiste de l’estomac. Nous échappions par la même heureuse inspiration au proctologue sadique qui aurait pourtant permis bien des divertissements… en littérature, c’est bien connu, il y a des facilités dont il faut savoir se priver.

Et il la baisait.

Oui, Selim Bechraoui la baisait.

Oui, j’ai vu ma mère se faire baiser dans une arrière- boutique, au milieu des paquets de pâtes et des piles de gâteaux. Des Pepito. Ay Pepito ! Je suis content aujourd’hui que
toutes ces épiceries, ces supérettes à l’ancienne, elles ferment les unes après les autres. Je sais que le Bloc défend les petits commerçants contre la grande distribution, mais l’odeur de ces magasins-là, un peu fade, avec des pointes de tomates trop mûres et de produit de nettoyage citronné, ça me renvoie à cette putain d’image.

Maman se faisant baiser. Limer. Fourrer. Défoncer.

Maman aimant ça. Maman en redemandant au bougnoule. C’était vers dix heures du soir, le magasin de Bechraoui était pratiquement ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. J’avais traîné dans Denain, je venais de me sauver du collège après avoir pris quatre heures de colle pour insolence en cours de maths. Je suis revenu vers chez nous, vers la cité Martin. Avant je suis passé devant le Poilu qui était fermé. Papa avait dû rentrer et s’être endormi devant la télé.
On était au début de l’été. Quelques jours avant la fin des cours.

C’était le premier été de la gauche au pouvoir. Papa buvait moins. Mauroy, un gars du Nord, était chef du gouvernement, il y avait aussi les quatre camarades-ministres du Parti. Ils allaient sauver Usinor, hein, relancer la machine… Sauver la sidérurgie…

J’ai décidé alors de dire bonsoir à maman. Je ne me doutais de rien, vraiment, à ce moment-là. Ou peut-être que si.

J’ai entendu seulement des halètements dans le fond, derrière le rayon frais. J’ai juste écarté un peu le rideau à lanières multicolores et j’ai vu.

J’ai vu le cul blanc de maman écraser les paquets de biscuits au chocolat à chaque poussée de Bechraoui. Lui, il avait son calbute sur les chevilles. J’ai vu les miettes de chocolat s’incruster et fondre dans la chair blanche.

Je suis ressorti de la supérette en courant et j’ai juste entendu Bechraoui dire :

— Merde, il y avait quelqu’un !

(…)

C’était un gros gabarit mais il a été sonné. De la monnaie et des biftons se sont répandus sur le carrelage. C’est un miracle que je n’aie pas été vu. Malgré le poids de Bechraoui, je l’ai traîné entre les rayons jusqu’à l’arrière-boutique, là où il avait baisé maman, là où il baisait maman et là où il ne la baiserait plus.

Je me suis mis à cheval sur lui et je lui ai démonté sa face de nioule à coups de poing, ça craquait, je sentais mes propres mains se couvrir d’ecchymoses et de coupures.
Le cul blanc de maman.

Les Pepito.

Je lui ai enfoncé mes pouces dans ses yeux avec une facilité déconcertante et un grand bonheur enragé. Enfoncé jusqu’à ce que je sente céder les globes oculaires sous la pression et que je plonge dans un mou tiède, glaireux et sanguinolent.

Après, j’ai vu le démonte-pneu : j’ai baissé son froc et je lui ai écrasé les couilles et la bite jusqu’à ce ne soit plus qu’une sale bouillie.
Et puis je suis rentré à la maison.

Voilà. Morceau de bravoure.

Si c’est pas de la littérature ça, je ne sais pas ce qui en est.

Un facho, c’est forcément un type qui a vu sa mère se faire tringler dans une épicerie arabe. Ou dans un kebab : « la jolie fille qui se débat avec un kebab et son téléphone portable, insoucieuse de la sauce blanche qui lui coule sur le menton ».

Évidemment l’obsession de Jérôme Leroy avec les cul, les bites noires, la sauce blanche et les Pépitos est un peu curieuse. Et encore, je vous épargne les scènes où le mari de la dirigeante du Bloc l’attend et réprime à grand’peine son envie d’aller respirer les petites culottes de sa femme absente. Ou le journaliste juif anti-bloquiste qui se fait enlever puis castrer par des noirs sur instigation des méchants nazistes en profitant de ce qu’il aime les touffes de blaquettes — Leroy écrit comme ça. Et j’oublie le dépucelage romantique par une roumaine, ou les odeurs d’hommes qui semblent fasciner Leroy au point de revenir toutes les dix pages, et d’autres trucs.

On rappellera juste qu’ici même il rêvait de nègres qui violeraient nos mères. Ou nos sœurs. Ou nos ours en peluche. Je ne sais plus, ça se voulait familial pour être pire en tout cas.

Ce type n’est pas un écrivain. C’est juste un gros con de bolche à moitié dingue qui délire par écrit dans le genre pipi-caca en se donnant l’alibi de l’antifascisme. Une sorte de Béla Kun de banlieue qui serait réduit à sa propre main travaillée au coupe-ongles en guise d’orgie de tortures sexuelles.

Bonne rentrée littéraire à tous. Espérons échapper à un nouveau Leroy.


Le suicide médiatique est-il une drogue ?

Littérature — Article écrit par le 29 août 2012 à 9 h 00 min

Tout commence décidément avec Drieu La Rochelle.

Se suicider ? Pas besoin la vie et la mort sont une même chose. Mon point de vue est l’éternel où je suis maintenant, où j’ai toujours été, où je serai toujours.

Frédéric Taddeï a dit un jour que la grand aventure de notre temps était la célébrité. Richard Millet, à cette aune, est un moderne.

N’allez cependant pas croire que le suicide médiatique soit un sport de velléitaire.

Je crois que le suicide médiatique est le seul suicide dont son auteur peut se passer d’y participer la première fois.

Eh, sans popolémique, sans papiers rageurs dénonçant le dérapage et quelques interviews indignées de vigilants antiracistes, il est tout bonnement impossible de réussir son suicide médiatique ! Le suicide médiatique implique qu’on vous aide. Que la grande machine se mette en branle pour vous.

Une nuit vous effectuez une remarque à la télévision sur le fort bigarré visage du Châtelet. Une de ces nuits où vous vous sentez sans doute vraiment fatigué et où la connerie ambiante vous tape tellement fort sur les nerfs que vous ne pouvez pas la fermer. Alors vous l’ouvrez. Et là, vous le ressentez, presque palpable, ça réagit dans tous les sens. Le niveau de connerie augmente de manière vertigineuse dans les quinze secondes suivantes.

C’est à peine si le présentateur ne se rue pas dans les coulisses en pleine émission pour écrire un sms à diffuser urgemment.

C’est tellement beau à voir depuis son écran que ça donne envie de pleurer.

Alors je n’imagine même pas ce que ça doit être de le vivre directement et d’en être la cause. Une vraie libération ? Le pied total ? J’imagine ça plus puissant qu’un shoot d’héroïne. Aussi puissant que l’adrénaline qui inonde le soldat lors des combats ? Je ne sais pas. Je n’en sais rien. J’espère pouvoir vivre ça un jour.

Au début ça se voyait que Richard ne comprenait pas totalement ce qui lui arrivait. C’est toujours comme ça la première fois. Vous avez l’air un peu perdu. Vous croyez que Delarue a su gérer ce qu’il se foutait dans le pif dès la première prise ? Ben non.

Frédéric Taddeï disait donc un jour que la grand aventure de notre temps était la célébrité. Mais le grand kif, si j’ose employer ce terme, c’est de la bousiller. Elle ou son éventualité.

Une fois que tu y a goûté, je crois que tu as envie de recommencer. Tout à fait sciemment cette fois. Ce qui est malheureusement compliqué. Plus personne ne veut vous inviter depuis votre première. Ils doivent avoir compris que celui qui a commencé finira toujours par y retomber, que l’attrait est trop fort.

Il faut voir jusqu’où Dieudonné est allé pour revivre ça. Tournée en bus dans toute la France, parrainage par Le Pen père, invitation de Faurisson sur scène… Alors que Dieudonné se produit désormais à la Main d’Or, Richard finira-t-il par lancer sa propre maison d’édition estampillée réactionnaire ?

Faut faire gaffe Richard.

Je ne suis pas sûr que Dieudonné trouve grand plaisir à se produire devant un public de supporters dans son théâtre. Ce doit être un peu comme passer de la vodka au panaché, niveau sensations… Dieudonné, avec le temps, il ressemble à un vieux camé un peu pathétique qui veut pas quitter les feux de la rampe. Qui s’accroche d’abord en augmentant les doses. Qui espère ensuite, qui vivote et qui essaie de monter des gros coups pour revenir à l’état de nirvana initial.

Le suicide médiatique c’est comme les gros succès.

Seuls les plus grands en matière de gestion de carrière en connaîtrons plusieurs tout au long de leur vie.

Je n’aurais pas forcément parié sur ton éloge littéraire d’Anders Breivik Richard. Malgré le soin que tu as pris de le publier au même moment que le jugement. Il sent trop le mec en manque. Et ces enculés de journalistes ou de critiques littéraires, ils reniflent ça. Alors ils auraient très bien pu t’en priver et passer le truc sous silence. Ça aurait fait deux heures d’émission à Radio Courtoisie et puis c’est tout.

Mais tu as eu raison.

Le besoin d’indignation est manifestement tellement puissant lui aussi qu’il se complète très bien avec l’irrépressible pulsion de mort médiatique.

Et peu importe, bien entendu, le fond de ton éloge.

Je te soupçonne de ne pas en faire grand cas toi-même.

Ce qui ne signifie pas que tes pages, même peu nombreuses, soient torchées comme celles d’un Stéphane Hessel.

Breivik est, comme tant d’autres individus, jeunes ou non, exemplaire d’une population devant qui la constante dévalorisation de l’idée de nation, l’opprobre jeté sur l’amour de son pays, voire la criminalisation du patriotisme, ouvrent un abîme identitaire qu’accroît le fait de vivre une fin de civilisation dont on n’imagine pas qu’aucun autre continent puisse en incarner le miracle, puisque les nouveaux maîtres du monde, de Doha à Rio, et de Hong Kong à Bombay, et de Sidney à Singapour, ne peuvent qu’en proposer la version technologique, c’est-à-dire la conversion de l’individu en petit-bourgeois métissé, mondialisé, inculte, social-démocrate – soit le genre de personne que Breivik a tuées et qui fait pourtant de lui autre chose que ce qu’Enzensberger appelle un « perdant radical » puisqu’il a agi seul, et non en accord avec un programme terroriste, ses actes étant au mieux une manifestation dérisoire de l’instinct de survie civilisationnel.

Les vingt pages sont à l’avenant.

C’est bien écrit, certes, mais rien de foudroyant non plus.

Rien qui ne mérite en soi, évidement, une mise au pilori médiatique.

Maintenant, je n’ai pas envie de disserter sur le sujet. Depuis juillet 2011, j’écris sans cesse des brouillons sur Breivik. Ils me ramènent tous à ce que j’ai pu écrire il y a déjà maintenant quelques années. Breivik est un espoir qui m’a quitté. Breivik c’est la Thompson de Roger Holeindre. Breivik ne me rappelle pas qu’une « guerre civile est en cours en Europe » comme le dit Richard Millet, il me rappelle qu’elle est perdue. Alors on peut apprécier l’esthétique ou, autrement dit, faire un éloge littéraire, mais voilà.

C’est déjà le monde d’avant.

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Montherlant

Littérature — Article écrit par le 8 juin 2012 à 15 h 28 min

Rappelons que nous sommes, dans une indifférence quasi-générale, dans l’année des 40 ans de sa mort.

La jeunesse

L’œuvre

La maturité

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Les beaux draps

Citations, Littérature — Article écrit par le 14 janvier 2012 à 17 h 19 min

Céline, c’est Tocqueville en argot. La gauche culturelle ne retient que sa forme vaguement laxiste, le dynamitage de la forme classique. Les Belles Lettres volent en éclat sous ses coups de boutoir. Mais au-delà de la littérature, Céline c’est aussi le plus grand sociologue de son époque. Il aura perçu les aspirations profondes de tout un peuple, de tout un continent même. C’est la sociale-démocratie post seconde guerre mondiale qu’il nous peint sous ses saillies. Le communisme pour petits-bourgeois rêvant de fonctionnariat. C’est le programme De Gaulle, Mitterrand, Sarkozy qui s’étale sous les yeux dès 1941.

Pays femelle vénère raclée…

Céline, Les beaux draps ; p. 17

Tous les Français sont de gaulistes [sic] à de rares loustiques exceptions. De Gaulle ! ils se pâment. Y a six mois ils entraient en crise quand on leur parlait des Anglais. Ils voulaient tous les refoutre à l’eau. Y en avait plus que pour Ferdonnet. À présent c’est tout pour Albion, par Albion, sous Albion… Qu’est-ce qu’on risque ? Au fond c’est plus qu’une bande de singes, des velléitaires jacassiers, des revendicateurs gâteux. Ils savent plus ce qu’ils veulent sauf se plaindre. Gueuler ! Et c’est marre ! Ça finit par tomber du ciel ! Revendiquez ! Nom de Dieu ! C’est la loi ! Le plus grand condé du monde ! La bonne jérémiade hébraïque comment qu’ils l’ont adoptée ! Vous voulez plus des Anglais ? Râlez !…
Vous voulez plus des patrons ? Râlez !
Vous voulez refaire la Pologne ? Râlez !
La Palestine ? Le Kamtchatka ? Le Bois de Boulogne et la Perse ?
Râlez de plus en plus fort !
En voulez-vous des Pommes de Terre ? de la Lune et du Patchouli ? du triporteur ? de la langouste ? Vous cassez pas la tête… Râlez !
Pour finir la révolution faudrait qu’on leur offre le moulin, la petite crécelle à prières, et que c’est tout écrit dessus, les doléances en noir sur blanc, les espoirs, les exigences… comme au Congrès du Lama… Ils tourneraient ça tout en marchant, en processionnant pour que ça tombe… Chacun son petit moulin d’éternelle revendication… ça ferait un barouf effroyable, on pourrait plus penser qu’à eux…
« Je suis l’Homme conscient !… j’ai des droits !… j’ai des droits !… » Rrrrrrrr ! Rrrrrr ! Rrrrr !… « Je suis opprimé !… Je veux tout !… » Rrooouuuu !… RrOOOUUUU !… Ça serait définitif tel quel… On serait apaisé dans un sens. On pourrait plus placer un mot. Le Rroooouuuu… éteindrait tout.

Ibid, p. 22

Je connais le plus honnête homme de France. Il se donne un mal ! Il se dépense ! Il est maître d’école à Surcy, à Surcy-sur-Loing. Il est heureux qu’au sacrifice, inépuisable en charité. C’est un saint laïque on peut le dire, même pour sa famille il regarde, pourvu que l’étranger soit secouru, les victimes des oppressions, les persécutés politiques, les martyrs de la Lumière. Il se donne un mal ! Il se dépense ! Pour les paysans qui l’entourent c’est un modèle d’abnégation, d’effort sans cesse vers le bien, vers le mieux de la communauté. Secrétaire à la Mairie, il ne connaît ni dimanche ni fête. Toujours sur la brèche. Et un libre d’esprit s’il en fut, pas haineux pour le curé, respectueux des ferveurs sincères. Faut le voir à la tâche ! Finie l’école… à la Mairie !… en bicyclette et sous la pluie… été comme hiver !… vingt-cinq, trente lettres à répondre !… L’État civil à mettre à jour… Tenir encore trois gros registres… Les examens à faire passer… et les réponses aux Inspecteurs… C’est lui qui fait tout pour le Maire… toutes les réceptions… la paperasse… Et tout ça on peut dire à l’œil… C’est l’abnégation en personne… Excellent tout dévoué papa, pourtant il prive presque ses enfants pour jamais refuser aux collectes… Secours de ci… au Secours de là… que ça n’en finit vraiment pas… À chaque collecte [45] on le tape… Il est bonnard à tous les coups… Tout son petit argent de poche y passe… Il fume plus depuis quinze ans… Il attend pas que les autres se fendent… Ah ! pardon ! pas lui !… Au sacrifice toujours premier !… C’est pour les héros de la mer Jaune… pour les bridés du Kamtchatka… les bouleversés de la Louisiane… les encampés de la Calédonie… les mutins mormons d’Hanoï… les arménites radicaux de Smyrne… les empalés coptes de Boston… les Polichinels caves d’Ostende… n’importe où pourvu que ça souffre ! Y a toujours des persécutés qui se font sacrifier quelque part sur cette Boue ronde, il attend que ça pour saigner mon brave ami dans son cœur d’or… Il peut plus donner ? Il se démanche ! Il emmerde le Ciel et la Terre pour qu’on extraye son prisonnier, un coolie vert dynamiteur qu’est le bas martyr des nippons… Il peut plus dormir il décolle… Il est partout pour ce petit-là… Il saute à la Préfecture… Il va réveiller sa Loge… Il sort du lit son Vénérable… Il prive sa famille de 35 francs… on peut bien le dire du nécessaire… pour faire qu’un saut à Paris… le temps de relancer un autre preux… qu’est là-bas au fond des bureaux… qu’est tout aussi embrasé que lui question la tyrannie nippone… Ils vont entreprendre une action… Il faudra encore 500 balles… Il faut des tracts !… Il faut ce qu’il faut !… On prendra sur la nourriture… il compte plus ses kilos perdus… Il rentre au bercail… il repasse à l’action… prélude par une série de causeries… qui le font très mal voir des notables… Il va se faire révoquer un jour… Il court à la paille… En classe il souffre pour ne rien dire… Tout de même il est plein d’allusions surtout pendant l’Histoire de France… Il leur fait voir que c’est pas rose aux mômes de la ferme à Bouchut d’être comme ça là, d’ânonner sur les preuves de 4 et 4, 8… et les turpitudes de Louis XVI pendant que peut-être là-bas au Siam y a un innocent qui expire dans les culs de basses fosses à nippons !… que c’est la pitié de notre époque… la jemenfouterie du cœur humain… Il en pousse des sacrés soupirs, que toute la classe est malheureuse… Il se relance dans les démarches… Il demande audience au préfet… lui plutôt timide de nature… Il l’engueule presque à propos de son petit coolie… qu’est là-bas tout seul et qui souffre dessous 400 millions de chinois… Il sort tout en ébullition… excédé… hurlant aux couloirs… ça lui fait un drôle de scandale. Je l’ai rencontré, c’était en Mai, au coin de la rue de Lille et de Grenelle, il ressortait encore d’une démarche auprès de l’Ambassade des Soviets, toujours à propos de son nippon… Il avait tapé pour venir, pour faire les soixante pélos, deux commerçants de son village. Savoir comment ça finirait ! où l’emporterait sa passion !… On peut pas dire qu’il est juif, Bergougnot Jules il s’appelle, sa mère Marie Mercadier. Je les connais depuis toujours. Il est en confiance avec moi. Je peux en avoir avec lui. C’est un honnête homme.

— Dis donc, que je lui dis, un peu Jules… Tu veux pas me rendre un service ?…
— Ça dépend qu’il me fait… Je me méfie !… Avec les gens que tu fréquentes !… Enfin ça va, dis toujours…
— C’est pour Trémoussel qu’est mouillé… Tu sais ? “la Glotte” ? Il s’est fait faire… Il est pas bien avec les flics… Il a manifesté à Stains… Il a cassé un réverbère…
— Tant pis pour lui, c’est un salaud !…
— Pourquoi tu dis ça ?
— Je le connais !… On a été grives ensemble… On a fait trois ans au 22… J’ai jamais pu l’encaisser… Il est pas parti à la guerre ?
— Non il est trépané de l’autre…
— Y en a des trépanés qui retournent…
— Oui mais pas lui, il se trouve mal, il a des crises…
— Il se trouve pas mal pour faire le con !…
— Mais c’est pour les juifs qu’il milite !… C’est pour eux qui s’est fait poirer, c’est pour l’assassin de l’ambassade…
— Ça fait rien c’est une vache quand même !…
— Pourquoi que tu lui en veux comme ça ?… C’est bien la première fois, dis, Jules que je te vois haineux pareillement… et quelqu’un qu’est dans tes idées… qui souffre aussi pour la cause…
— C’est vrai dis donc t’as raison… Je peux pas le blairer le Trémoussel !… On était camarades de lit… C’est pas un méchant garçon… mais il a quelque chose d’impossible…

Jules il est foncièrement honnête et consciencieux et tout scrupules… ça le chiffonnait ma remarque… Il fit encore un effort.

— Eh bien tu vois au fond je vais te dire… Trémoussel je le connais bien !… ça doit être ça qui m’empêche… J’ai vécu trois ans côte à côte… les autres je les ai jamais regardés… je les connais pas pour ainsi dire… Et puis, tiens, je vais te dire toi grande gueule ! maintenant que je te regarde un petit peu… T’es pas beau ma saloperie ! T’es encore plus infect que l’autre… Ah ! Dis donc taille que je te revoie plus !… J’ai des relations moi tu sais !… Je te la ferai remuer, moi, ta sale fraise !…

Je voulais pas envenimer les choses… Je voulais pas d’esclandres dans la rue… surtout à ce moment-là… Je suis parti par la rue du Bac… Il a pris le faubourg Saint-Germain… Je l’ai jamais revu Jules… C’était un parfait honnête homme, il se dépensait sans compter. Il se donnait un mal, un souci ! Jamais vu pareil apôtre pour les choses qui le regardaient pas. C’était pas la gloire des honneurs, ça l’avait pas intoxiqué, même pas officier de la rosette.

Ibid, p. 33 – 34

L’ouvrier il s’en fout d’être aryen pur ! métis ou bistre ! de descendre de Goths ou d’Arthur ! pourvu que son ventre ne fasse pas de plis ! Et précisément ça se dessine… Il a d’autres chats à fouetter ! Qu’est-ce que ça peut bien lui faire d’être de sang pur ou de mélange ? Pourquoi pas marquis de Priola ? duchesse des Gonesses ? [...]

Le Peuple autrefois il avait, pour patienter, la perspective du Paradis. Ça facilitait bien les choses. Il faisait des placements en prières. Le monde tout entier reposait sur la résignation des pauvres “dixit Lamennais”. Maintenant il se résigne plus le pauvre. La religion chrétienne est morte, avec l’espérance et la foi. « Tout en ce monde et tout de suite ! ». Paradis ou pas !… Comme le bourgeois, comme le juif. Allez gouverner un petit peu dans des conditions pareilles !… Ah ! C’est infernal ! Une horreur ! Je veux bien l’admettre. La preuve c’est que personne y arrive plus. [...]

Les damnés de la Terre d’un côté, les bourgeois de l’autre, ils ont, au fond, qu’une seule idée, devenir riches et le demeurer, c’est pareil au même, l’envers vaut l’endroit, la même monnaie, la même pièce, dans les cœurs aucune différence. C’est tout tripe et compagnie. Tout pour le buffet. Seulement y en a des plus avides, des plus agiles, des plus coriaces, des plus fainéants, des plus sots, ceux qu’ont la veine, ceux qui l’ont pas. Question de hasard, de naissance. Mais c’est tout le même sentiment, la même maladie, même horreur. [...]

Le peuple il a pas d’idéal, il a que des besoins. C’est quoi des besoins ? C’est que ses prisonniers reviennent, qui aye plus de chômage, qu’on trouve des boulots soisois, qu’on aye la sécurité, qu’on se trouve assuré contre tout, le froid, la faim, l’incendie, qu’on aye les vacances payées, la retraite, la considération, la belote et le pousse-café, plus le cinéma et le bois de rose, un vache smoking tempérament et la pétrolette d’occasion pour les virées en famille. C’est un programme tout en matière, en bonne boustiffe et moindre effort. C’est de la bourgeoisie embryonne qu’a pas encore trouvé son blot.

Ibid, p. 38 à 47

Ça suffit pas la misère pour soulever le peuple, les exactions des tyrans, les grandes catastrophes militaires, le peuple il se soulève jamais, il supporte tout, même la faim, jamais de révolte spontanée, il faut qu’on le soulève, avec quoi ? Avec du pognon. Pas d’or pas de révolution. Les damnés pour devenir conscients de leur état abominable il leur faut une littérature, des grands apôtres, des hautes consciences, des pamphlétaires vitrioleux, des meneurs dodus francs hurleurs, des ténors versés dans la chose, une presse hystérique, une radio du tonnerre de Dieu, autrement ils se douteraient de rien, ils roupilleraient dans leur belote. Tout ça se paye, c’est pas gratuit, c’est des budgets hyperboliques, des tombereaux de pognon qui déversent sur le trèpe pour le faire fumer. Il faut étaler les factures, qui c’est qui dèche ? C’est à voir. Pas de pognon, pas de fifres, pas de grosses caisses, pas d’émeutes par conséquent. Pas d’or, pas de révolution ! [...]

C’est hors de prix la Police qui prépare une Révolution, la pullulation d’émissaires, asticoteurs de griefs, des mille rancœurs à la traîne, retourneurs de fiels.

Ibid, p.48

C’est là le hic, le point sensible, le “ne-pas-se-mouiller” paysan, c’est là qu’il faut pousser au crime ! à plein orchestre ! que l’or entre en transe et comment ! La vieille Bastille et ses neuf tours, serait toujours au poste, altière, hautaine, formidable, et ne gênerait vraiment personne, pas plus que Fresnes ou l’île de Ré, si les Banques, les démons de Londres, n’avaient pas fait le nécessaire, enflammé la viande saoule à temps, déchaîné l’émeute, le carnage, soulevé l’ouragan des ragots, les torrents de bave conventionnels, l’ébullition de la frime du sang. L’arrière-petit-fils de Louis XIV serait encore à l’Élysée, Marie-Antoinette révérée par tous les enfants des écoles, patronne de l’élevage des agneaux, si Pitt avait pas insurgé les petits scribouilleux de l’époque, pourri la noblesse à gaga, versé les ronds à pleines hottes, soudoyé la cour et les champs, les mères abbesses et les bourreaux… Sans or les idées ne sont rien.

Ibid, p. 49

Pour le peuple le Communisme c’est le moyen, l’astuce d’accéder bourgeois illico, à la foire d’empoigne. Sauter dans les privilèges, tranquille, Baptiste une fois pour toutes. La Cité future pour Popu c’est son pavillon personnel avec 500 mètres de terrain, clos soigneusement sur quatre faces, canalisé si possible, et que personne vienne l’emmerder. Tout ça enregistré devant notaire. C’est un rêve de ménagère, un rêve de peuple décadent, un rêve de femme. Quand les femmes dominent à ce point, que tous les hommes rêvent comme elles, on peut dire que les jeux sont faits, que grandeur est morte, que ce pays tourné gonzesse, dans la guerre comme dans la paix, peut plus se défendre qu’en petites manières, que les mâles ont plus qu’à entrer faire leur office de casseurs, saillir toutes ces mièvreries, abolir toutes ces prévoyances. Ça sera-t-y des jaunes ? des blancs ? des noirs ? des purs ? des compliqués ? Est-ce qu’on périra dans la noce ? C’est bien possible, c’est même probable. Toujours est-il que ça sera des hommes et des butors, des dominants qu’iront pas demander aux grand’mères comment faut rêver dans la vie, qui seront disposés comme des ours.

Ibid, p.59

Faut pas du grand communisme, ils comprendraient rien, il faut du communisme Labiche, du communisme petit bourgeois, avec le pavillon permis, héréditaire et bien de famille, insaisissable dans tous les cas, et le jardin de cinq cents mètres, et l’assurance contre tout. Tout le monde petit propriétaire. [...] Votons mesquin, voyons médiocre, nous serons sûrs de pas nous tromper. Voyons le malade tel qu’il se trouve, point comme les apôtres l’imaginent, avide de grandes transformations. Il est avide de petit confort.

Ibid, p.66

Quel est l’autre grand rêve du Français ? 99 Français sur 100 ? C’est d’être et de mourir fonctionnaire, avec une retraite assurée, quelque chose de modeste mais de certain, la dignité dans la vie. Et pourquoi pas leur faire plaisir ? Moi j’y vois pas d’inconvénient. C’est un idéal communiste, l’indépendance assurée par la dépendance de tout le monde.

Ibid, p.67

Martine Aubry, lectrice assidue de Céline, la preuve :

Bien sûr on peut pas supprimer, l’usine dès lors étant admise, combien d’heures faut-il y passer dans votre baratin tourbillant pour que le boulot soye accompli ? toutes les goupilles dans leurs trous, que vous emmerdiez plus personne ? et que le tâcheron pourtant crève pas, que ça tourne pas à sa torture, au broye-homme, au vide-moelle ?… Ah ! C’est la question si ardue… toute délicate au possible. S’il m’est permis de risquer un mot d’expérience, sur le tas, et puis comme médecin, des années, un peu partout sous les latitudes, il me semble à tout bien peser que 35 heures c’est maximum par bonhomme et par semaine au tarabustage des usines, sans tourner complètement bourrique.

Ibid, p.70


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Mélancolie historique

Citations, Littérature — Article écrit par le 8 janvier 2012 à 15 h 59 min

La mélancolie “historique” est bien la dernière dont j’eusse cru, enfant, que je puisse être un jour affecté. Eussé-je vécu dans un pays heureux, dans un pays vivant une phase heureuse de son histoire, je ne m’en fusse probablement même pas aperçu, je n’eusse pas songé à m’en réjouir. Je me serais dit que les destins individuels sont tout ce qui compte, que l’important est de faire sa vie en y mettant autant de talent et d’énergie qu’on le peut, que la tâche essentielle est de construire son bonheur individuel ou à tout le moins son destin. De même, je n’eusse probablement même pas songé à être français. Ce n’est pas ma pente naturelle. Je suis aussi peu chauvin qu’il est possible, j’aime autant ou plus les arts, les cultures et les paysages d’autres nations que ceux de la mienne et, si un choix objectif m’avait été offert, j’eusse sans douté préféré être anglais, ou écossais, les tempérament nationaux d’outre-Manche, si différents qu’ils soient l’un de l’autre, me semblant mieux accordés au mien que celui de cette rive-ci. N’empêche : qu’on prétende m’empêcher d’être français, ou qu’on veuille me forcer à l’être d’une façon aussi totalement déculturée, affadie, désolante que celle qui a cours aujourd’hui parmi nous, cela m’a donné le goût et la conscience de l’être vraiment, ne serait-ce que par dignité, ou par esprit de contradiction, ce qui est souvent la même chose. Et ce goût ne pouvait être qu’un goût mélancolique, cette conscience une conscience malheureuse. Comme l’amour des paysages et l’amour de la langue, l’amour de la France, aujourd’hui, ne saurait être qu’une longue tristesse. Être citoyen d’un pays qui meurt, et qui meurt aussi salement, aussi bêtement, aussi bassement, je ne sais pas comment on pourrait ne pas en souffrir.

Des deux catastrophes qui se sont abattues en même temps sur mon pays, l’effondrement de sa culture par l’effet de l’égalitarisme social, du prétendu “enseignement de masse” et de la dictature de la petite bourgeoisie, et d’autre part la dissolution d’un peuple au profit d’un autre ou de plusieurs autres, sur le territoire national, je ne sais pas laquelle m’affecte davantage. À la vérité elles ne sont guère séparables. L’une était la condition de l’autre. L’autre était seule à même de parachever l’une.

Renaud Camus, La Campagne de France


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12 auteurs à lire avant de visiter 12 villes en 2012

Littérature — Article écrit par le 30 décembre 2011 à 9 h 20 min

Rien de plus insupportable que de voyager. Les queues aux aéroports, n’être que  pour un seul instant à la merci d’un pauvre type préposé à la sécurité qui peut te faire enlever les chaussures, te palper le cul et autres parties…Et en plus de se retrouver dans un pays paumé où la moindre bouteille de pif potable te coûte un bras. Non vraiment, voyager est décidément pour les types sans imagination. Néanmoins, si vous avez la « bougeotte », si vous « voulez voir le monde », « aller à la découverte de l’autre » et autres joyeusetés, vous devez vous prémunir d’un bon guide de voyage. Et par pitié, évitez les pathétiques  » guide de routard », rien de plus pourri que d’acheter un guide du routard, d’aller dans un café indiqué dans le dit guide et de se retrouver avec un connard comme toi, qui a acheté son guide du routard et a filé au premier troquet de la rubrique Où boire un verre?. Pas mieux qu’un écrivain qui connait sa ville et l’écrit pour découvrir un bled. Alors voici 12 auteurs à lire avant de visiter 12 villes en 2012…

Comme je lis beaucoup de polars, on va surtout visiter les States et la Scandinavie…et puis quelques autres villes.

New York pose  problème. Après Céline, on a compris que la ville était debout, et puis bon faut être con pour se perdre dans  NY, un espace coupé de rues qui ont des numéros pour noms. Chinatown, Little Italy…Puis bon, c’est des bouquins pour jeunesse désabusée, cynique et qui veulent en finir façon Terby , ceux qui écrivent NY, Breat Easton Ellis, Jay McInerney. Faut encore aller chercher du côté du polar pour s’aventurer dans des coins intéressants de la ville, on peut prendre Jérôme Charyn, mais il y a fort à parier que le NY des années 80 n’a rien à voir avec celui de l’après Giuliani…aujourd’hui pour visiter NY, il faut partir avec les écrits de Nick Tosches sous le bras, et lire  Trinités (à mon sens le meilleur roman sur le crime organisé des 30-40 dernières années). Vous trouverez les meilleurs restaurants italiens et chinois de Big Apple.

On ira faire enfin faire un tour du côté de Philadelphie. Les seules images que j’en avais étaient les films de Rocky Balboa et Philadelphia avec Tom Hanks. J’aime bien les salles de boxe mais pour le reste, comprenez que je n’avais pas de guide pour aller visiter cette ville historique américaine. Alors j’ai lu deux polars de William Lashner qui ont pour cadre sa ville de Philadelphie. Son héros est un avocat mi-pourri, mi-véreux…et puis comme toujours on a les meilleures adresses en termes de bordels et de restaurants.

Si lors d’un périple outre-Atlantique, vous n’avez rien de mieux à foutre que de visiter Washington, sa Maison Blanche, son président noir…et bien prenez n’importe quel roman de Georges P. Pelecanos. Toute la ville est méticuleusement décortiquée, auscultée. Ghettos noirs, misère sociale, petites frappes, descendants d’immigrés grecs…superbe écrivain que Pelecanos, peut-être un poil trop professionnel, c’est à dire que tout y est parfaitement déroulé sans laisser place à aucune surprise.

Ensuite pour continuer sur votre périple East Coast, vous pouvez foncer vers le Sud avec Miami et tout la Floride: des romans déjantés, la dope, des politiques corrompus, des retraités, des gangsters latinos, des sudistes complètement allumés…c’est principalement avec Carl Hiassen..et son fameux jackpot…ou encore Tim Dorsey et son Florida Roadkill…ce sont des romans relevant plus de la grande bouffonnerie et de la farce que du polar…mais bon on s’accommode…et on découvre tous les bons coins de l’Etat le plus riche des Etats-Unis par habitant.

En filant vers l’Est, après la Floride vous filez droit sur la Louisiane, là on prend James Lee Burke avec soi. On ira du côté de Bâton Rouge et New Orleans, des blacks; des ghettos, de la bonne bouffe cajun…l’Amérique profonde comme on l’aime chez ILYS. En revanche pas encore de polars frappants sur la Nouvelle-Orléans de l’après Katrina.

La première fois que je me suis pointé à Los Angeles avec le quartet d’Ellroy  sous le bras et bien je me suis retrouvé dans  un ghetto pourri. Oui car à Los Angeles, à l’exception d’Hollywood et de Beverly Hills, tout bouge. Alors un auteur qui t’explique par le menu le L.A.des années 50 ne te sert à rien si tu visites la ville en 2012.  C’est un peu comme lire les mystères de Paris pour visiter le Paris de Delanoé, même pas le guide des Vélibs et Autolib chez Eugène Sue. Donc tu te dis, je vais acheter Eddie Bunker pour m’orienter, mais ce qui était vrai pour les années 50 l’est aussi pour les années 70…Alors tu vas vers le  rayon voyage et là miracle, tu tombes sur Michael Connolly…c’est pas le meilleur des écrivains de polars de LA, les deux précédemment cités le surpassent, mais c’est assurément celui qui vous sera le plus utile pour ne pas se perdre dans les méandres de la cité des anges en 2012.

Voilà pour les States. Maintenant Septentrion.

Plutôt que d’aller trois fois vers le Nord, allez-y une fois et faites Oslo,Stockholm et Reykjavik d’une traite. Pour les deux premières, prenez Henkell et Jo Nesbo. De ce que je connais de ces deux villes bien que je n’y ai jamais foutu les pieds, c’est joli, propre, mignon. En revanche on doit s’y faire chier, la distribution de l’alcool est monopole d’état, tout est consensus dans les relations sociales, peu de conflits et la vie est très chère, et désormais tous rouleront en Volvo, Saab venant de déposer le bilan ce qui est probablement la plus mauvaise nouvelle de l’année 2011. Pour Reykjavik, on lira Arnaldur Indridasson. Comment décrire cette ville?? Dans les romans de Indridasson, l’intrigue est complexe et il ne se passe pas grand chose. Ses livres sont exactement à l’image de ce que je me faisais de ce pays, froid, chiant, beau et puis un charme suranné qui vous emporte. Pas vraiment un guide de voyage les romans de Indridasson… apparemment ça a l’air compliquer de se perdre dans Reykjavik tellement c’est petit, et très facile de se paumer en revanche dans les landes du Nord. Donc si vous partez crapahuter en-dehors de Reykjavik, suivez les instructions des bouquins d’Indridasson.  Il va falloir attendre un peu avant de trouver dans les romans ce à quoi ressemble la Scandinavie de l’après Breivik.

La Belgique est aussi un pays, avec des villes, des belles mêmes. Il parait que Bruges fait partie des endroits à visiter. Donc si j’y vais à l’occasion d’une moule frites  et pour le trajet du train, je lirai un peu de Pieter Aspe, la quatrième forme de Satan par exemple. A ne lire vraiment que si vous avez l’occasion d’aller à Bruges, sinon c’est rigoureusement inutile. Je ne sais pourquoi mais j’ai l’impression que Bruges est une ville qui doit ressembler à Bourges. Voilà pour la Belgique.

Passons par la France.

Les villes portuaires ont toujours attiré délinquance, petite et grande, en premier lieu Naples et Marseille. Pour Naples, je ne peux que vous conseiller l’enquête très factuelle et fouillée de Saviano avec Gomorra.

Pour Marseille, il y a pléthore de romanciers à décrire leur ville. Mais le plus symbolique reste JC Izzo; un gauchiste désabusé mais encore un peu niais que Fabio Montale…La trilogie marseillaise vaut essentiellement par Chiourmo, éventuellement Total Kheops…et vous aurez les plus beaux coins de la région et comment y accéder pour aller pêcher la bonne poiscaille de la Méditerranée…et quelques bordels en prime. Izzo est mort il y a une quinzaine d’années, pas sûr qu’il reconnaisse sa ville aujourd’hui. En revanche les quartiers nord déjà chauds bouillants à l’époque et Izzo ne voit comme explication de cette délinquance que le racisme des Français envers les derniers venus.

Finissons par une autre ville portuaire, Barcelone. Leur catalanisme à la con,  on peut suivre les traces de Pepe Carvalho, c’est également un voyage gastronomique mais bon les spécialités catalanes ne sont pas non plus des plus fines…je ne suis pas fan, mais ça passe comme une bière fraîche en plein été…on boit, on passe un bon moment et on oublie…Andreu Martin aussi avec Barcelona connection…Prochaine évolution j’imagine dans le polar traitant de Barcelone, l’importance du club de football dans la ville. on a déjà commencé à le voir dans Des jumeaux presque parfaits de Teresa Solana.

Voilà pour quelques villes à visiter en 2012. 12 villes, 12 auteurs. Bien sûr vous pouvez faire l »impasse sur nombre d’entre elles. Certains suggéreront qu’il y avait d’autres auteurs avec d’autres coins, on pense à Cormac Mccarthy pour le Texas, à Jim Harrison pour le Montana, ses collines, ses cow-boys…et puis pas un écrivain à conseiller pour visiter Paris vont me dire certains. Aucun auteur de polar, pour ma part, n’a encore bien saisi le cauchemar actuel que représente Paris.

Bonnes fêtes.

 

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Pandorum

Cinéma, Littérature, Survie — Article écrit par le 7 novembre 2011 à 14 h 30 min

De nombreux films de science-fiction nous ont déjà donné à voir des hommes perdus dans l’espace. Ce genre est émaillé de codes récurrents qui pour la plupart exploitent nos peurs. Ainsi l’univers est gigantesque, froid et sombre ; un lieu sans vie, hostile et fascinant. Le vaisseau est le pendant artificiel de l’univers avec ses couloirs sombres et étroits et ses volumes sans fin. Cette coquille de métal, seule protection contre le vide, provoque à la fois une sensation de claustrophobie et de peur de l’immensité. Les êtres humains isolés au milieu de nul part, coupés des leurs, soumis à une peur latente, déstabilisés par les défaillances qui transforment un bijou de technologie en piège mortel, contraints de cohabiter dans une nouvelle société étriquée, deviennent fous et s’entretuent. Et pour couronner le tout les espèces de vie découvertes se trouvent un goût prononcé pour la viande humaine.

Pandorum

Pandorum réexploite tous ces codes du film de science-fiction horrifique, mais dans un scénario original et intéressant, qui se démarque suffisamment des productions précédentes pour créer son propre imaginaire. Ce film introduit habilement un nouveau facteur d’angoisse qui avait été jusque là délaissé ; celui de la disparition des repères temporels.

Nous sommes habitués à des cycles de vie réguliers amenés par la succession de jours et de nuits dont notre soleil est le chef d’orchestre. Plongés dans l’obscurité spatiale, ces cycles naturels pour être maintenus sont dépendants de technologies qui simulent par la luminosité leur perpétuation. De ces cycles de 24 heures dépendent notre perception du temps, notre capacité à nous repérer temporairement, mais aussi d’autres capacités dont nous imaginons mal les dépendances.

Lorsque Michel Siffre nait en 1939 les grandes puissances se disputent un monde déjà exploré et cartographié de fond en comble. Il n’existe plus de continents à découvrir. Dans les prochaines décennies la nouvelle frontière à repousser est l’espace. Michel Siffre doté d’un esprit aventureux contribua à sa façon à la conquête spatiale, par un sujet d’étude qui se veut explorer une nouvelle dimension : le temps. Pour ce faire, il reste claustré au fond du gouffre de Scarasson, privé de repères temporels, à partir du 17 juillet 1962 et pour une durée de deux mois. Après 3 heures de descente, il s’installe sur un glacier à presque 100 mètres sous terre. Il fait environ 13 degrés et l’hydrométrie atteint 98%. A travers cette expérience Michel Siffre se donne pour mission d’étudier les cycles de vie, les cycles de sommeil, les changements observés par l’absence de soleil, la capacité du corps à maintenir ces cycles ou à les modifier.

En pleine conquête spatiale, alors qu’on prépare des voyages habités vers de nouvelles planètes, ces expérience intéresseront beaucoup les responsables américains et soviétiques. Chacun des blocs développera des programmes d’expérimentation dans des conditions relativement analogues, où les grottes profondes seront remplacées par des lieux confinés, et la solitude du pionnier par des équipes pour étudier en outre la sociologie de groupe. Michel Siffre nomme ces nouveaux explorateurs les spéléonautes. En 1972 la NASA financera au Texas une nouvelle immersion coupée du monde de 205 jours au fond de Midnight Cave pour compléter l’expérience de toutes une série de constantes biologiques. A nouveau en 1999 Michel Siffre mettra à l’épreuve son horloge de chair, mais cette fois dans le but d’étudier les effets du vieillissement sur ses cycles circadiens (veille/sommeil).

Les passagers de Pandorum sont dans une situation analogue à celle de Michel Siffre. Enfermés dans des capsules en hyper-sommeil ils ne savent pas combien de temps s’est écoulé depuis leur endormissement. Ils tentent d’évaluer ce temps passé, mais leurs réponses sont nécessairement inexactes.

Sur le calendrier évalué par Michel Siffre, lors de sa première retraite volontaire de 57 jours, il avait 25 jours de décalage par rapport à la réalité. Il était sorti le 17 septembre en se croyant le 20 août. Ces résultats étaient inattendus parce qu’on pensait auparavant que le temps au fond de la grotte, coupé du monde lui paraitrait plus long, puisqu’il s’y ennuierait. Mais coupé de tout révérenciel, plongé dans un monde sombre presque totalement immobile, le temps passe beaucoup plus rapidement, et ce qui lui semble quelques heures constitue en réalité des journées entières. Mais ses cycles circadiens loin d’être anarchiques sont administrés assez précisément par son horloge biologique. Ses journées au lieu de 24 heures durent en moyenne 24H30 ; la sieste que Michel Siffre s’octroie étant à son insu une nuit de sommeil. Ce qui conduit rapidement à ce que sa perception du temps soit totalement faussée. Les expériences postérieures sur des individus informés du sujet, en ayant lus des retours d’expérience, conduiront à restreindre ce décalage par les corrections qu’ils apporteront à leur perception. Les femmes se serviront de leurs cycles menstruels pour corriger leur mauvaise appréhension du temps.

Le 7 janvier 1965 (temps évalué par Josie Laurès). Réveil : 8 heure. A ma grande stupéfaction, je viens de m’apercevoir que, pour la deuxième fois, j’ai mes règles. Vraiment, c’est une surprise. Je ne m’y attendais pas du tout. Il se peut que le cycle soit perturbé, mais quand même, je le sens, j’ai la preuve que mon retard est presque d’un mois. Mes journées coupées par une sieste sont-elles des journées de quarante-huit heures ?

Josie Laurès, 3 mois d’isolement entre le 15 décembre 1963 et le 13 mars 1964. A la date de sa sortie elle se croyait le 5 mars.

Je ne sais toujours pas à quelle date je suis réellement. Il est d’ailleurs curieux de constater que cela me laisse indifférent. C’est pour l’instant le dernier de mes soucis. Je me lève, mange, me couche, cela forme un tout et le temps n’a pas de valeur. J’ai l’impression que mes journées sont courtes.

Siffre, 1962

Je pense à un problème qui m’assaille : celui de la durée d’un disque de 33 tours… Chaque fois, je me demande s’il faut réellement une demie-heure pour écouter une face. Cela me parait très rapide.

Siffre, 1962

Si la réalité du temps qui passe échappe à la conscience des spéléonautes, la suppression de l’alternance jour/nuit a d’autres conséquences. La mémoire immédiate est atteinte :

Nous avons en effet constaté que l’homme isolé en dehors du temps présente des troubles de mémoire. Tous mes camarades ont ressenti ce phénomène, les cosmonautes soviétiques aussi. Je l’éprouve aujourd’hui intensément. Ce que j’ai fait hier, je ne m’en souviens pas. Avant hier ou il y a un mois ? C’est pareil, c’est le néant. Tout ce qui n’est pas immédiatement noté est oublié, irrémédiablement perdu dans l’espace temporel de la nuit souterraine.

Siffre, 1972

Les CRS, qui l’écoutent parfois à son insu (et qui assurent le suivi de l’expérience), lui diront qu’il a remis jusqu’à dix fois de suite le même disque de Luis Mariano. Il pensait, chaque fois, qu’il venait de le poser sur le pick-up… L’apathie accompagne cette perte de mémoire :

J’ai brusquement pris conscience de cette fantastique apathie qui s’est emparée de tout mon être. C’est inconcevable. C’est ça l’effet du confinement : l’inactivité forcée conduit à l’inactivité naturelle. Moins on en fait, moins on en a envie d’en faire.

Siffre, 1972

Il se demande aussi : « Est-ce la durée perçue qui conditionne le vieillissement ? » Des expériences postérieures montreront que la durée de vie de certains animaux peuvent être déterminée par leur cycle circadien. En multipliant artificiellement sa fréquence par deux, on divisait de même l’espérance de vie de ces animaux par deux. Alors que le contraire n’était pas vrai. Aujourd’hui on estime toujours que ces cycles jouent un rôle important dans le processus de vieillissement.

Les naufragés du Pandorum se retrouvent dans une situation semblable. Privés de repères géographiques immédiats, puisqu’ils sont enfermés dans la coque d’un vaisseau, incapables de déterminer leur position, incapables d’appréhender le temps même, ainsi que l’enchainement d’événements qui les a conduit à cette situation, ils doivent reconstruire l’antériorité, et sont contraints de se baser sur leurs cycles naturels. Ils sont tout à la fois, menacés par un environnement hostile plongé dans les ténèbres et dans une succession de couloirs et de salles sans fin, menacés par des créatures qui apprécient leur chair et dont l’origine est incertaine, et par cette disparition du temps qui les laissent pantois.

Pandorum, par ses apports au genre, sa maitrise du suspense et de l’angoisse, et ses scènes d’action bien tournées, est certainement le meilleur film de science-fiction horrifique depuis Alien.

Une autre œuvre s’est probablement beaucoup inspirée des expériences hors du temps de Michel Siffre et de ses successeurs. En 1967 Michel Tournier publie Vendredi ou les Limbes du Pacifique qui est une variante plus adulte du roman de Daniel Defoe, Robinson Crusoé. Différents nouveaux thèmes s’ajoutent aux thèmes exploités dans le roman original, dont une analyse très fine de la perte du temps que l’auteur assimile à la perte du monde civilisé.

Combien de jours, de semaines, de mois, d’années s’étaient-ils écoulés depuis le naufrage de la Virginie ? Robinson était pris de vertige quand il se posait cette question. Il semblait alors jeter une pierre dans un puits et attendre vainement que retentisse le bruit de la chute dans le fond. Il se jura de marquer sur un arbre de l’île chaque jour une encoche, et une croix tous les 30 jours.

Vendredi ou les Limbes du Pacifique, Folio p.34

L’évasion était terminée, mais la longue histoire de sa construction demeurait écrite à jamais dans la chair de Robinson. Coupures, brulures, estafilades, callosités, tavelures indélébiles et bourrelets cicatriciels racontaient la lutte opiniâtre qu’il avait mené si longtemps pour en arriver à ce petit bâtiment trapu et ailé. A défait de journal de bord il regarderait son corps quand il voudrait se souvenir.

Ibid., p.36 – 37

Une nouvelle ère débutait pour lui – ou plus précisément, c’était sa vraie vie dans l’île qui commençait après des défaillances dont il avait honte et qu’il s’efforçait d’oublier. C’est pourquoi se décidant enfin à inaugurer un calendrier, il lui importait peu de se trouver dans l’impossibilité d’évaluer le temps qui s’était écouler depuis le naufrage de la Virginie. Celui-ci avait eu lieu le 30 septembre 1759 vers deux heures de la nuit. Entre cette date et le premier jour qu’il marqua sur un fût de pin mort s’insérait une durée indéterminée, indéfinissable, plein de ténèbres et de sanglots, de telle sorte que Robinson se trouvait coupé du calendrier des hommes, comme il était séparé d’eux par les eaux, et réduit à vivre sur un îlot de temps, comme sur une île dans l’espace.

Ibid., p.48

Il s’avisa plus tard que le soleil n’était visible de l’intérieur de la villa qu’à certaines heures du jour et qu’il serait judicieux d’y installer une horloge ou une machine propre à mesurer le temps à tout moment. Après quelques tâtonnements, il choisit de confectionner une manière de clepsydre assez primitive. C’était simplement une bonbonne de verre transparente dont il avait percé le cul d’un petit trou par où l’eau fuyait goutte à goutte dans un bac de cuivre posé sur le sol. La bonbonne mettait exactement vingt-quatre heures à se vider dans le bac, et Robinson avait strié ses flancs de vingt-quatre cercles parallèles marqués chacun d’un chiffre romain. Ainsi le niveau du liquide donnait l’heure à tout moment. Cette clepsydre fut pour Robinson le source d’un immense réconfort. Lorsqu’il entendait – le jour ou la nuit – le bruit régulier des gouttes tombant dans le bassin, il avait le sentiment orgueilleux que le temps ne glissait plus malgré lui dans un abîme obscur, mais qu’il se trouvait désormais régularisé, maîtrisé, bref domestiqué lui aussi, comme toute l’île allait le devenir, peu à peu, par la force d’âme d’un seul homme.

Ibid., p.70 – 71

Robinson s’étendit voluptueusement sur sa couche. C’était la première fois depuis des mois que le rythme obsédant des gouttes s’écrasant une à une dans le bac cessait de commander ses moindres mouvements avec une rigueur de métronome Les temps était suspendu Robinson était en vacances. Il s’assit au bord de sa couche. [...] Ainsi donc la toute-puissance de Robinson sur l’île – fruit de son absolue solitude – allait jusqu’à une maitrise du temps ! Il supputait avec ravissement qu’il ne tenait qu’à lui désormais de boucher la clepsydre, et ainsi de suspendre le vol des heures…

Ibid., p.98 – 99

Puis il se leva et sans hésitation ni peur, mais pénétré de la gravité solennelle de son entreprise, il se dirigea vers le fond du boyau. Il n’eut pas à errer longtemps pour trouver ce qu’il cherchait : l’orifice d’une cheminée verticale et fort étroite. Il fit aussitôt quelques tentatives sans succès pour s’y glisser. Les parois étaient polies comme de la chair, mais l’orifice était si resserré qu’il y demeurait prisonnier jusqu’à mi-corps. Il se dévêtit tout à fait, puis il se frotta le corps avec le lait qu’il restait. Alors il plongea, tête la première, dans le goulot et cette fois il y glissa lentement mais régulièrement, comme le bol alimentaire dans l’œsophage. Après une chute très douce qui dura quelques instants ou quelques siècles, il se reçut à bout de bras dans une manière de crypte exigüe où il ne pouvait tenir debout qu’à condition de laisser sa tête dans l’arrivée du boyau. [...] Mais ce qui retint Robinson plus que tout autre chose, ce fut un alvéole profonde de cinq pieds environ qu’il découvrit dans le coin le plus reculé de la crypte. L’intérieur en était parfaitement poli, mais curieusement tourmenté, comme le fond d’un monde destiné à informer une chose fort complexe. Cette chose, Robinson s’en doutait, c’était son propre corps, et après de nombreux essais, il finit par trouver en effet la position – recroquevillé sur lui-même, les genoux remontés au menton, les mollets croisés, les mains posées sur les pieds – qui lui assurait une insertion si exacte dans l’alvéole qu’il oublia les limites de son corps aussitôt qu’il l’eut adoptée.
Il était suspendu dans une éternité heureuse.

Ibid., p.111 – 112

Robinson après une longue période d’apathie est happé par la perspective du temps qui s’est écoulé depuis son naufrage et son arrivée sur l’île. Le temps qu’il est incapable de reconstituer s’est enfuit sans qu’il ne puisse avoir aucune prise sur lui. Il entreprend alors de le domestiquer par un calendrier, puis en concevant une clepsydre. Mais il finit par s’ennuyer de l’extrême rigueur administrative qu’il s’inculque pour singer la civilisation qu’il a quitté, et pour se discipliner lui-même et ainsi éviter de retomber dans l’apathie. L’arrêt surprise de la clepsydre sonne comme des vacances et une forme de rechute. Il s’enfonce dans les profondeurs de la roche, dans l’obscurité totale de la grotte, où il se glisse après un rituel païen. La roche devient le sein maternel avec lequel il entretient une relation physique incestueuse. Le temps s’efface dans l’obscurité, et il y demeure pendant l’arrêt de la clepsydre un temps indéterminé, prostré dans le noir et comme enivré ; échappant ainsi au cycle du temps, à l’alternance des jours et des nuits.


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