Archives pour la catégorie ‘Cinéma’


Groenwalski

Cinéma, Citations — Article écrit par le 24 février 2013 à 14 h 13 min

 

 

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Post mortem nihil est

Cinéma — Article écrit par le 1 février 2013 à 19 h 33 min

L’article de Simon Riaux du Ring est à lire.

Absolument excellent cet article, pas trouvé d’équivalent ailleurs. Le film pose tout à fait la question de l’identité du terrorisme, de sa consistance, par rapport à la façon dont l’occident se perçoit lui-même : les réseaux informatiques, les flux d’informations sont plus importants que la menace « incarnée », comme si le contrôle du virtuel était plus important que le contrôle du réel, ce dernier n’étant perçu que comme une conséquence, non comme origine. Du coup même la polémique sur l’identité de « OBL », de son décès véritable, est hors-sujet. C’est toute l’incapacité de l’occident nihiliste-virtuel à s’imaginer un ennemi qui ne soit lui-aussi nihiliste et virtuel (or, il ne l’est pas du tout lui, ou pas encore complètement), et c’est parfaitement rendu également par le personnage de Maya; qui n’existe que par la menace à anéantir, mais qui se voit anéantie en même temps que sa cible. Tout le monde semble se foutre de la réalité concrète de sa cible morte, du coup elle non plus n’existe pas/plus, et Jessica Chastain est parfaite, dans sa beauté insaisissable que son personnage semble nier et rejeter, par son absence de sexualité, deux négations du corps.

De la même façon la polémique sur la torture est révélatrice, elle révolte les bien pensants non pas parce qu’elle est inhumaine , mais justement parce qu’elle l’est trop – humaine, qu’elle pose l’homme comme réalité concrète (les torturés souffrent, ne dorment pas, et finissent par dormir et manger, et qu’on essaye de jouer avec leur mémoire pour finalement les faire avouer du vécu, et du coup semblent plus vivants que les bourreaux de la CIA, et ce au delà de la question morale, comme s’il fallait torturer le corps (occidental) pour le faire se souvenir qu’il a existé). D’ailleurs amusant qu’on « n’entende » qu’Obama via des télévisions dans le film et rien sur George W Bush (si ce n’est que c’est sur lui et son équipe que reposent les accusations de torture) et qu’il n’a de cesse de déclarer en finir justement avec la torture, alors que la monstruosité de cette dernière est bien plus soutenable que celle du discours aseptisé de M. Barack Hussein et sa « transparence » morbide.

J’étais dubitatif à l’idée de voir un personnage qui selon toute vraisemblance serait bel et bien masculin (l’agent Maya) joué par une femme, mais c’est tout à fait pertinent. Un film sur l’occident comme seul l’occident peut encore en faire, et qui ne fait mugir une presse si prévisible que parce qu’elle n’y a évidemment rien compris.


King of California

Cinéma — Article écrit par le 29 septembre 2012 à 8 h 05 min

Post écrit et envoyé par André Waroch – ndIS :

 

En 2007, il y a cinq ans déjà, sortait, dans l’anonymat le plus complet, un film dont je n’eus vent ni de la naissance, ni du voyage final vers l’Avallon des films morts avant d’avoir vécu. Je le découvris quatre ans plus tard, alors que je furetais au hasard dans les allées virtuelles d’une chaine de vidéos à la demande.

Il est des films qui changent la vie. Et s’ils ne changent pas votre vie, du moins peuvent-ils changer la façon que vous avez de la voir. En général, ces films-là arrivent à l’adolescence, comme l’acné et les histoires d’amour. En général.

Mais le plus étrange, c’est quand un de ces films qui vous foudroient, qui vous frappent comme une révélation, a été massacré par le public et la critique, et que, alors même que vous le voyez pour la première fois, il a déjà depuis longtemps disparu dans les limbes du box-office, sans même l’aumône d’un succès d’estime.

 Pourtant, comme pour contredire le récit du destin banal d’un film à petit budget lancé sans promotion (ou avec une bande-annonce qui présente le film comme il fut finalement jugé, c’est-à-dire « une-petite-comédie-sans-prétention ») et oublié de tous un mois après sa sortie, l’acteur à qui on a confié le premier rôle n’est autre que Michael Douglas, méconnaissable.

L’histoire : Charlie, un rescapé de l’hôpital psychiatrique, exalté barbu aux yeux fous, relâché après plusieurs années d’internement, retrouve pour toute famille sa fille Miranda (Evan Rachel Wood), laissée seule, encore enfant, dans la maison familiale, et qu’il retrouve âgée de dix-sept ans, travaillant dans un fast-food, gérant sa propre vie tant bien que mal après avoir échappé par miracle aux services sociaux.

Entre Charlie et sa fille, le courant ne passe pas, ou plus. Obligée de gérer les lubies et l’irresponsabilité de son père en plus des affaires courantes, Miranda apparait finalement comme l’adulte responsable du duo. Car Charlie est sorti de l’hôpital avec une nouvelle idée fixe : il prétend savoir comment retrouver un trésor enterré au dix-septième siècle dans ce coin de Californie par des explorateurs espagnols, grâce au journal du père Torrès, qui relate l’expédition dont il faisait partie, journal dont Charlie est persuadé être le seul à avoir pu décrypter le message qui y serait selon lui caché, et qui permettrait de trouver l’emplacement des doublons d’or.

Cette fois, il en est persuadé : ce n’est pas une nouvelle idée farfelue comme toutes celles qui avaient pu germer dans sa tête auparavant, qui avaient fini par faire partir sa femme et à le conduire à l’asile. Il tient là quelque chose d’énorme. Il va finalement décider sa fille à l’aider dans ses recherches à travers une Californie dévastée par les autoroutes, les constructions immobilières anarchiques et les centres commerciaux, à travers une nature mutilée, envahie et souillée par l’urbanisation. Il va finalement, du moins le croit-il, localiser l’emplacement exact du trésor : sous deux mètres cinquante de béton, au beau milieu d’un magasin de bricolage.

Miranda semble avoir perdu toute faculté d’émerveillement. Ses rêves mêmes paraissent se limiter à l’acquisition d’un lave-vaisselle. Ses perspectives d’avenir se limitent à un plan de carrière minable dans un fast-food. Sérieuse, responsable, intelligente, volontaire, elle est néanmoins mentalement diminuée. Son horizon s’est rétréci impitoyablement. Voir la scène où, partant au travail, elle croise dans la résidence un attroupement formé de quelques-uns des nouveaux arrivants, pour la plupart issus du tiers-monde, en train de célébrer, à l’occasion d’une fête officielle, l’installation de la millième famille dans la résidence, famille qui reçoit son prix sous les applaudissements. Une banderole tendue entre deux poteaux annonce l’évènement. Aux grillages sont accrochées quelques grappes de ballons. Alentours, de nouveaux chantiers s’ouvrent sans cesse, finissant de garnir les collines et les plaines de maisons, de routes et de ronds-points.

Assis sur leur terrasse, un soir, Charlie et Miranda, en contemplant la vallée couverte de maisons préfabriquées, discutent :

- Avant, quand on s’asseyait ici, on voyait une, peut-être deux lumières. Ta mère passait son temps à se plaindre parce qu’on habitait un trou perdu au milieu de nulle part.

- C’est toujours au milieu de nulle part. Seulement, il y a plein de gens maintenant.

Le père, en embringuant sa fille dans une équipée qu’elle juge grotesque et dérisoire, va la mettre au bord d’un autre chemin. Il sait, lui, qu’il y a autre chose derrière le rideau gris de cette sordide réalité. Charlie entretient un rêve fou, immense, aux antipodes des ambitions étriquées de Miranda. Contrairement à elle, il n’accepte pas le monde tel qu’il est.

Philippe Murray nous avait prévenu : « La rumeur voudrait que nous ayons désormais tout vu, tout raconté, tout écrit, que nous ayons même perdu cette fameuse santé de l’imaginaire qui accompagne le sens de l’épique, de l’aventure, des grands espaces, de l’urgence du récit et de l’inspiration (…) Or, de deux choses l’une : ou bien, en effet, les « grandes aventures » et les « grands espaces » existent encore, ainsi que le veut la formulation publicitaire globale, et nous en avons perdu le sens : ou bien tout cela a disparu (ou s’est transformé d’une façon très subtile), et ce qui serait ridicule serait : premièrement de ne pas nous rendre compte de cette disparition en continuant à raconter comme si de rien n’était des histoires pleines des grands espaces d’autrefois : deuxièmement de disparaître avec cette disparition au lieu de trouver le mode de narration qui soit synchrone au mouvement même de la disparition de tout. Mais trouver ce mode de narration implique qu’on sache exactement ce qu’est la réalité ici et à présent. « 

 

Mike Cahill n’aime pas notre monde. Mais il le regarde, puisqu’il est là. Il y a un hiatus entre ce qui est filmé et la façon dont cela est filmé. Comme si le fantôme de l’Amérique du Nord précolombienne, et particulièrement celui de ce finisterre californien, apparaissait en transparence sur le tableau terrifiant d’un paysage sans fin d’autoroutes, de grandes surfaces, de chaînes de restaurants et de cités-dortoirs. Comme si le merveilleux pouvait survivre même à l’horreur du quotidien de ce monde cauchemardesque tout droit sorti d’un film d’anticipation des années soixante-dix. Cahill s’attache à ce qui reste de l’ancien monde : les arbres, le ciel, les collines, la foi de Charlie, l’envie d’y croire de Miranda, le journal du père Torrès rapportant une histoire vieille de trois siècles. Et l’amour non-dit qui unit le père à sa fille, et qui semble baigner ce monde atroce d’une lumière presque palpable.

La majorité des critiques semble ne s’être même rendu compte que Mike Cahill n’avait pas essayé simplement de réaliser « une gentille petite comédie ». Il est vrai que le scénariste-réalisateur ne leur a pas mâché le travail. Il n’a pas voulu donner à son histoire les couleurs glauques et prétentieuses d’un film « intellectuel » à l’européenne. King of California est un film léger, lumineux, transfiguré à chaque instant par une bande originale qui mélange les musiques additionnelles au ukulélé de David Robbins et des morceaux pop dénichés on ne sait où (avec en point d’orgue le sublissime « Flood of dreams » écrit pour l’occasion par Robbins et interprété par Jolie Holland).

Cahill semble avoir trouvé (comme le romancier Olivier Maulin avec son livre Les évangiles du lac, sorti -signe des temps ?- juste quelques mois plus tard) ce nouveau mode de narration réclamé par Muray. Contrairement par exemple à Michel Houellebecq, prisonnier résigné de ce monde moderne (mais qui, peut-être le premier, osa le montrer tel qu’il est), il a préféré, à partir de cette réalité crûment photographiée, porter son regard vers l’horizon, vers la frontière, vers les anciens grands espaces, vers cet inconnu depuis longtemps défriché, mais qu’on peut toujours faire resurgir de sa mémoire.

Mais encore une fois, il serait faux de qualifier cette œuvre de film « intellectuel » ou « philosophique ». Ce film est ce qu’on pourrait nommer, cinématographiquement parlant, un thyrse : mot désignant une sorte de bâton de cérémonie des religions antiques autour duquel venaient s’enrouler lierre, fleurs et pampres. King of California est l’histoire d’un amour tardif, crépusculaire, celui d’un père pour sa fille, sur laquelle vient se greffer cette description du monde actuel, qui aurait pu être un discours critique affaiblissant l’œuvre dans son ensemble en en faisant un « film engagé », si Cahill n’avait pas choisi, littéralement, de reléguer ce discours à l’arrière-plan. De noyer ce qui n’aurait pu être qu’une énième « dénonciation », dans le bleu des yeux d’Evan rachel Wood.

 Dans Le spleen de Paris, dans son poème en prose intitulé simplement Le thyrse, Baudelaire délivrait cette sentence en forme de question :

« Et quel est, cependant, le mortel imprudent qui osera décider si les fleurs et les pampres ont été faits pour le bâton, ou si le bâton n’est que le prétexte pour montrer la beauté des pampres et des fleurs ? ».

          

André Waroch.


The Darkgnarkriarzeu

Cinéma — Article écrit par le 2 août 2012 à 1 h 59 min

Soupir.

Oui, car écrire un texte un tant soit peu intéressant, et ce serait bien le seul du net et d’ailleurs-il doit même exister un lien de cause à effet- sur le nanar de la décennie, demande de fortes ressources.

Mais comment le gros masqué fait-il pour bouffer ses barres protéinés ?

Bon, les incohérences, scénaristiques, visuelles, de script, et ce dès la première scène (c’est en général très mauvais signe), le blogueur un odieux connard en parle. Avec ses mots à lui. Et, à mon avis , il en rate tout de même beaucoup.

En fait, l’intégralité de cette trilogie de Batman est une daube.

Batman est-il de droite ?

Non. Un peu. Pas vraiment. Pas de gauche non plus. Un peu des deux. Pas communiste, on l’aura-compris, mais de cette gauche pacifiste-oui, oui, on vu le même film- à tendance capitaliste. Pas les indignés non plus, hein, on est chez un milliardaire qui s’emmerde, certes, mais qui n’hésite pas à flamber un peu beaucoup. Batman est subtilement keynésien, dirons-nous alors d’un air entendu. En fait, Bruce Wayne n’arrête pas de se demander qui il est mais surtout pour qui voter aux prochaines présidentielles. Il aime avoir le choix, parce que c’est ça la démocratie, tout en sachant que personne n’est parfait.

Passionnant, non ?

Et après ?

Ben rien. En fait, cette trilogie de Batman passe son temps à s’interroger, ou à interroger comme on dit à France culture, sur la façon de faire régner le droit. En force ? En douceur ? Un peu plus à gauche ? Au centre ? Vas-y doucement, oui, non, Aie non là ça pique un peu. Même les dialogues nuls écrits en gros en remettent une couche, au cas où on n’aurait pas saisi qu’il se passe quelque chose dans la tête des protagonistes ou du réalisateur. Vous allez vous interroger sur le droit et sur les sujets sérieux oui ou merde ? Ces gros clins d’œil à Al Quaida dans ce moment où on voit un pays d’extrême orient ? A Guantánamo lorsque des méchants sortent de prison en tenue orange ? Sur les interrogatoire-torture de la CIA en avion au moment où un interrogateur-bourreau de la CIA interroge violemment un méchant dans un avion ? Sur le droit à détenir une arme au moment où Batman enlève un pistolet des mains de Catwoman en disant que les armes c’est mal (entre deux pilotages de B52 miniatures )? Sur le terrorisme au moment où il y a des terroristes ? Sur la spéculation financière au mention où il y a des spéculateurs financiers ? Sur Marion Cotillard au moment où il y a Marion Cotillard ?

Je ne comprends pas que France Culture n’ait pas encore pensé à mettre des bruits d’explosion dans ses émissions (et cette saloperie de musique qui ne s’arrête JAMAIS) et à habiller -ne serait que pour le principe- ses invités sociologues de l’Ehess en costumes débiles ? Yves Calvi en tenue de Catwoman, ça ne vous excite pas, vous ? Il vous faut quoi pour que vous vous interrogiez sur les vrais sujets interrogateurs qui interrogent le citoyen du village global urbanisé qui va au cinéma ?

Ce qu’il y a d’hallucinatoirement de plus raté, dans ce Batman, c’est la plèbe. Franchement, ça vous a sauté aux yeux, à vous que Gotham était rongée par le crime dans les épisodes précédents ? Décadente ? Ils sont où les crèves-la-dalle ? Les dealers ? Les toxicos ? La racaille ? Les putes ? Les salariés qui vont jouer au old’em dans des rades clandos ? Les agressions ? La famine et la peste ? Les voleurs de bande passante wifi ? On a jamais filmé une ville aussi clean. Même en rajoutant une poussière neigeuse type 11 septembre pour incarner le chaos, les gens préfèrent rester chez eux à regarder American Idol. Ah. Non. On ne sait même pas s’ils regardent American Idol. Trop trash probablement.

On comprend le gros masqué communiste qui veut tout faire péter, mais certainement pas au nom de la décadence. En tout cas pas celle qu’on ne nous montre pas, quelle qu’elle soit. On a juste envie que tout le monde la ferme.

Ah moins, bien sûr, qu’on prenne du plaisir à tout voir sauter justement parce que c’est trop clean. Mais je doute que Nolan et ses sbires en aient conscience. Et même les explosions sont cleans. De toutes façons, ce sont les entreprises de lavage de carreaux qui gagnent à la fin, comme prévu.

Il y a un sévère manque d’incarnation dans ces films. Je ne dirais pas qu’ils sont d’une pénibilité toute protestante, car je ne voudrais pas choquer la frange huguenote de notre lectorat. Mais je les invite à m’insulter. Même pas cap’ ! Des explosions protestantes, vous connaissez ? Nolan, lui, oui.

Même James Holmes a l’air d’être totalement assommant. Et il n’est pas le seul, si j’en crois mes lectures de critiques cinéma d’ici et là, à ne pas avoir saisi le véritable lien entre les Batmans et la néo-réalité, à savoir : comment parler de rien en ayant l’air d’y toucher, comment faire semblant de croire que le monde vacille à chaque boum ! ou argh ! (vous vous souvenez l’ancienne série tv Batman ? c’est pareil, sauf qu’on a remplacé les boum ! vlang ! ou argh ! qui apparaissaient à l’écran par des terrorisme ! 11 septembre ! Gantanamo ! Patriot Act ! Droit des citoyens ? Justice ? encore moins subtils) alors que les véritables sujets qui modifient en profondeur et de manière définitive ce monde, non seulement ne sont jamais traités (ou alors, mon Dieu, c’est quasiment pareil : cf Shame : sexual addict ! : en parler à sa copine ou pas ?) mais ne sont même pas évoqués au détour d’une maladresse. Une invitation au débat citoyen torchonné sur des gros sujets collectifs bien vagues, mais pas sur les sujets qui ne font plus débat.

Comme par exemple le fait qu’on ne puisse plus faire de blague de cul au bureau.

C’est sûr que c’est moins excitant que de se demander si il faut ou non torturer ce terroriste pour savoir où a-t-il caché cette bombe qui va exploser et tuer 45 millions d’innocents. Vous y serez forcément confronté dans votre vie un jour, ne fuyez pas cette question. QUE FERIEZ VOUS A LA PLACE DE BATMAN, HEIN ?!

Alors les blagues de culs, à côté…Évidemment plus personne n’en fait depuis longtemps, mais maintenant, c’est dans le Droit. Est-ce que Batman en parle ? Est-ce que ce gros balourd en néolatex ignifugé Batman connait seulement une seule blague de cul ? Hein ? Vous l’imaginez avec sa grosse voix trafiquée nous raconter celle de toto va chez la crémière ?

De toutes façons, il n’a plus le droit.

De toutes façons, qu’est ce que le vulgaire procès de Roger Duglan, ouvrier chez Compagex, qui va se prendre 6 mois avec sursit et 6000€ de dommages et intérêts aux associations SOS Homophobie, Gaytaf et Homoworkers suite à son odieuse blague dite des deux pédés dans l’ascenseur éructée le 22 septembre 2013 à 11h33 sur la ligne de tri n°3 des compresseurs de frigo hbn224505hx face au sujet d’histoire du droit concernant le meilleur façon de mettre ordre d’état de nuire un catcheur médiatisé qui vit dans les égouts et qui détient une bombe nucléaire dont le compte à rebours est enclenché, tout en ménageant les libertés individuelles dans la lutte contre-terroriste, et vous êtes bien entendu concerné par le sujet et par aucun autre et invité à en parler autour de vous et d’aucun autre dans la catégorie sujet de droit/moeurs/explosions car c’est une p***** de métaphore de notre monde moderne et notre quotidien de citoyen concerné un peu flippé mais pas trop d’ailleurs c’est mieux d’en parler d’ailleurs tout le monde en parle à la télé et dans les séries, n’est-ce pas ?

Pas grand chose, on l’aura compris.

D’ailleurs qui sait s’il n’y a pas un lien entre la blague de cul et le terrorisme international ? N’est-ce pas le début d’un éventuel choc des civilisations ?

Si lien il y avait, ce lien est désormais rompu. On peut donc gloser sur les ponts qui explosent, les bombes qui font braoum, les télécommandes qui font pshitt, la parodie de justice qui fait bim, les droits constitutionnels qui font shlak, le loi martial qui zouip, la dictature qui fait vlaaaf, la responsabilité collective qui fait grrr entre deux bouchées de pop-corns.

Des sujets sérieux quoi. Des sujets qui nous ressemblent.


Gavras fils

Actu, Cinéma, Musique — Article écrit par le 3 juin 2012 à 17 h 59 min

Fruit de son époque, réalisateur très représentatif d’une nouvelle tendance dans la façon de faire des films et clips (tendance née autour de 2000 avec la généralisation de l’ accès à internet) Romain Gavras (fils du réalisateur Costa Gavras) est dans tous les bons coups de cette époque somme toute très pauvre en créativité.

Dès la fin des années 90, la « démocratisation » des outils du cinéma (mini-samplers, mini caméscopes, prises de son simplifiées et logiciels de post-production, ligne « Go Create » de Sony…) ouvrait la voie à une nouvelle génération de réalisateurs autodidactes. Une fois de plus la nouveauté technologique dirigeait les besoins humains et non l’inverse.

De toute évidence les meilleurs réalisateurs ont toujours été autodidactes, cf le prolétaire italo-américain Martin Scorcese qui avait cassé sa tirelire pour louer la caméra qui allait lui servir à tourner son premier long métrage. Cependant on assistait à l’émergence d’une génération de gars lambda, des monsieur-tout-le-monde ni plus bêtes ni plus intelligent que la moyenne, juste des gars qui étaient là au bon endroit au bon moment (Paris, 2000) et avec les bons contacts.

Le collectif Kourtrajmé, duquel est issu Gavras était alors malgré le très jeune âge des adhérents, à la croisée des chemins du meilleur des mouvements artistiques du moment. Rap, cinéma, musique électro, graffiti, le cadre élargi de ce collectif allait de NTM à O’Clock, de Kassovitz et Cassel à Dj Mehdi jusqu’à côtoyer avec les années certains cadres de la Mafia K’1 Fry et TTC et aujourd’hui le très prisé groupe « Justice ». C’est ainsi que des camarades de lycée du sud-est de Paris qui avaient un minimum de gamberge et de compréhension du fonctionnement d’un caméscope DV arrivaient sur le devant de la scène.

Une telle montée en puissance ne pouvait arriver qu’à Paris. Et quelle puissance, car se retrouver propulsé au poste très envié de jeune espoir du cinéma à Paris en 2000, lorsque l’on sait à quel point ce monde draine de ratages et de désir d’arrivisme,  représente un frisson que seuls de rares buteurs de ManU ont dû connaître.

La donnée de départ était simple : en tant que jeunes parisiens bien insérés dans le monde culturo-mondain de leur temps, les gars de Koutrajmé se trouvaient là ou bat le cœur du monde et le cœur de l’époque, raison pour laquelle leurs productions mettaient autant dans le mille (Paris by night, Easy Pizza Rider, Désir dans l’espace) et parlaient autant à tous les autres jeunes. Actuellement de ce point de vue, c’est le groupe 1995 qui occupe cette niche (pour la partie audio seulement).

Là ou bat le cœur du monde, on reçoit facilement des influx (influences et passerelles citées plus haut) que l’on peut ensuite facilement renvoyer dans le monde sous la forme de sang neuf. Ce sang neuf si vivifiant des premiers court-métrages de Romain Gavras tirait son intérêt d’une certaine audace, « ça va loin » pouvait-on se dire en visionnant le travail, ce n’était pas un simple truc d’amateur vite bâclé et pourtant c’était réalisé avec assez peu de moyens.

Dix ans plus tard la recette fonctionne toujours, et voilà le résultat : le dernier clip de la chanteuse M.I.A.

C’est beau, c’est fort, ça envoie du lourd… Et puis bon. Et puis on ne sait pas… Finalement c’est très décousu non ? Ok le cheval, ok le frisson, ok les puits de pétrole en feu et les hidjabs mais bon il y a quelque chose qui… Ok il y a un « univers » comme quand on rentre dans une boutique Nespresso, il y a ce cliché pour Blanc prompt à l’extase, on voit ce clip et on se dit que mince l’Arabie Saoudite ça a changé… A moins que ce ne soit le Quatar ? Le sultanat d’Oman ? En réalité rien de tout cela. Ce clip met en scène une chanteuse sri-lankaise dans le désert marocain avec des figurants déguisés en princes wahhabites, le tout filmé par un Français d’origine grecque.

Émotion sans objet réel, « culte du faux » dont parlait Céline (s’émouvoir faux, jouir faux) qui ne peut fonctionner totalement que sur des populations suffisamment coupées de toute culture générale, de tout instinct et de toute intuition. Les très remarqués « Born Free », « Notre jour viendra » et surtout « Stress » fonctionnent sur ce même principe. A chaque fois on peut y voir la morale que l’on veut : apologie de la racaille ou alors dénonciation sans pitié, quoi qu’il en soit ça donne quelque chose qui retient l’attention, une attention laissée vacante par une époque quasiment stérile en matière de production audiovisuelle de qualité (le niveau moyen des films qui sortent en salle étant de ce point de vue sans équivoque). Ce travail laisse perplexe car il semble ne pas prendre parti : les roux, la police, la racaille… On ne sait si l’on s’identifie à l’un ou à l’autre. Tous peuvent être « cools». En ratissant large, l’auteur attire à lui de larges populations de fans très disparates. Alors quel est le dénominateur commun qui peut bien parler à autant de gens? Réponse: l’émotion. Il y a indéniablement un talent dans ces réalisations, pour capter l’émotion et la communiquer. A ce titre, la publicité pour Adidas est l’apogée de la stricte émotion pour l’émotion : deux petites minutes d’images décousues enchaînées selon les aléas de la musique d’accompagnement.

En fait, il semble que ce réalisateur fasse simplement avec brio sur un écran ce que chacun peut faire dans sa tête à l’écoute d’une musique :

1)      La musique provoque des émotions

2)      Les émotions appellent des images

3)      On met en ordre ces images, on imagine un décor et des personnages pour « scénariser » ces images

Tout le monde fait ça non ? Un peu comme lorsqu’on est enfant et que l’on rêve qu’on sauve son amoureuse. Eh bien la « nouvelle réalisation » de l’école Kourtrajmé est parvenue à mettre sur écran ce genre de rêveries.

Argh… J’allais poster cet article et suis tombé in extremis sur No Church in the wild, sorti avant-hier (j’écris ceci le 1er Juin). Ah mince. Cette fois il y a peut-être parti pris, écueil obligatoire lorsque l’on fait métier de célébrer la violence. La racaille contre la police, les Noirs contre les Blancs avec un déséquilibre de bienveillance visible et voulu… Ca rappelle le puant « Paris riots are good times ». L’émeute c’est pas cool du tout, et la violence en vrai c’est très laid et très triste : les nez pétés, les chutes, les cris, les 4 contre 1…

Enfin bref, Gavras fils (de pute ?) ça c’est fait.


Coulisses du progrès

Cinéma — Article écrit par le 18 février 2012 à 14 h 56 min

Burke and  Hare – Spoilers. Pleins de spoilers. Que des spoilers. J’encourage à voir le film avant de lire ce qui suit !

 

Ah, ce n’est pas tous les jours qu’il est permis de s’émerveiller d’un film ! Loin des lénifiantes et atroces productions françaises plus dégoulinantes de moraline glacée les une que les autres, ces déprimantes comédies réconciliatrices et collectivisantes, c’est à dire foncièrement mensongères et criminelles, c’est en Angleterre qu’il faut aller déterrer ce vivifiant et toujours instructif humour noir, cet humour qui révèle toujours cette part de vérité, cette part du vice révélée qui rend le monde un tant soit peu respirable. Et l’action du film se déroule en plein XIXeme, l’ère scientifico-puritano-progressiste par excellence, et le magnifique Burke and Hare ( « Cadavres à la pelle », John Landis) n’en finit pas d’aller jeter un coup d’œil sous ses jupons, pour notre plus grand bonheur. D’autant plus qu’il s’inspire d’un fait divers qui avait fait grand bruit, et dont les grandes lignes sont respectées :  Burke et Hare furent deux émigrés irlandais qui, à Édimbourg vers 1825, tuèrent 17 personnes pour vendre leurs cadavres à une université de médecine, en plein boom des recherches anatomiques et en pleine pénurie de macchabées frais suite à une modification de la loi réduisant fortement le nombre de peines capitales. Burke & Hare et leurs compagnes respectives furent arrêtés, mais seul Burke fut exécuté, chargé par ses compères, et  à cause d’un arrangement avec le Docteur Knox, l’influent commanditaire, lui-même ayant feint de ne pas connaitre l’origine des cadavres.

Le film s’ouvre magistralement, tel une bonne pièce d’époque, sur un aparté du bourreau, expliquant la situation, et développant la loi économique de l’offre et de la demande, prophétisant avec bonhomie le marché de la vente de cadavres d’origines douteuses, juste avant de pendre une vieille voleuse prostituée, en plein milieu de la place du marché d’Édimbourg, exécution pour laquelle la foule suspend un instant ses activités, pour pousser un hourra et aussitôt les reprendre, dépouille immédiatement vendue à un employé de l’université de médecine. « Showtime ! ».  Secrets de coulisses. Coulisses de la société. Épopée grand-guignolesque, crachat-comme celui de la vieille édentée sur l’échafaud- au visage de la multitude confiante ! Comment ne pas y voir un pied-de-nez à nos ridicules idéaux humanistes ? Comment ne pas croire que seule l’apparence de la farce permet encore de contourner tout l’affairisme vigilant de nos censeurs ? Qu’on lise les critiques françaises, elle font comme si elles n’y avaient vu que du feu, à travers leurs pruderies forcées autant que brèves, eux les chantres de la dérangeance et des avancées sociétales clownesques : « une aimable pochade qui fait de cette comédie noire une source assurée, quoique relative, de divertissement » (Le Monde); « triste farce d’un John Landis usé par les ans » (Libération) ou encore « Le revenant fait pâle figure et ses gags sont moribonds » (l’Humanité)  à plus éclairé : « un délice savoureusement anachronique à l’aune du ton des comédies actuelles » mais finalement à côté de la plaque « le tout saupoudré de romantisme puisque l’argent récolté par Burke lui sert à financer la pièce de celle qu’il aime » (l’Express). Les rois de la magouille minable, de la promotion clic-clac, des petits arrangements entre amis et des grands moulinets moralistes  pas contents du tout qu’on se permette de mettre les pieds dans le plat de leur crapulerie à masque de mère-la-pudeur, alors on grimace sur la façade, on fait une moue de vieille fille sur l’apparence, afin d’éviter d’avoir à traiter du fond, et dans l’espoir qu’on ne s’y attarde pas. Et c’est tout le convoi médiatico-hygiéniste dans ce qu’il a d’éternellement moderne qui est disséqué dans ce film, si on sait y regarder, et notamment la façon qu’il a toujours eu, ce convoi, de littéralement voler les existences des miséreux et marginaux au nom des grandes causes morales, de les faire disparaitre du réel, pour seul but de disséquer leurs cadavres sur les plateaux de télévision, pour le bien radotent-ils, de tout le monde mais surtout desdits miséreux et marginaux. Le fameux corps social, le voilà ! Pas de visage, pas de nom, mais de la chair à canon puis de l’entrailles pour élite médiatique à masque de chirurgien fou, toujours le même bobard à trémolo, la même chansonnette pour gogos.

Je ne vais pas développer tout le film, mais souligner, avec ce magnifique rappel du réel du bourreau, c’est à dire celui qui est le plus proches des réalités humaines dernières (l’argent, le sexe, et la gloire-celle des universitaires rachetant ses cadavres pour les disséquer lors de fameux cours d’anatomie) les destins des deux protagonistes et de quelques autres. Burke est l’idéaliste, le romantique, qui répugne un peu à tuer, mais se laisse entrainer après être tombé amoureux d’une actrice, dont il ne voit pas qu’elle fut prostituée, tout aveuglé qu’il est, et pour lui permettre de monter Macbeth avec une distribution entièrement féminine, « vous innovez » répète-t-il passionnément à sa muse au jeu atroce, sans jamais parvenir à coucher avec. Hare est le vicieux. Il n’a aucun scrupule à tuer de différentes façons toutes plus drôles les unes que les autres, vieillards, promeneurs solitaires, ivrognes, marginaux, émigrés, encouragé par sa femme portée sur la boisson et avec laquelle il n’arrête pas de forniquer lorsqu’elle approuve et encourage son lucratif commerce. Burke finira dans le film par endosser les crimes, afin de sauver sa belle, qui trouva ça follement romantique et finira par coucher avec, enfin, avant son exécution, et de continuer ensuite sa carrière calamiteuse. Érotisme du vice, asexualité du romantisme. Et le docteur Knox, qui n’est dupe à aucun moment de l’origine des cadavres, complètement rempli d’orgueil, shooté à la célébrité que lui procure ses « dissections multiples » dans son université, et qui ne cesse de dire « pour la science » ! Et qui s’en tire grâce à l’appui des autorités, ravies du prestige ainsi acquis d’Édimbourg et de « l’argent apporté par tous ces étudiants ». Et le petit capitaine de police qui mène l’enquête avec minutie, qui lui aussi accepte de bidouiller les charges en échange d’un poste de colonel, mais qui finira par dire la vérité dans ses mémoires, qu’on le voit rédiger avec appétit ! Et l’espèce de chef maffieux d’époque, qui « protège » Burke et Hare contre 50% des bénéfices, et qu’on voit à la fin richissime, « ayant compris les bienfaits de la protection il fit ensuite fortune dans les assurances-vie », prémisses notre époque morbide reposant sur l’arnaque hygiéniste et sécuritaire. Quant à Hare et son épouse, ils monteront la première entreprise de pompes funèbres, d’aspect légal. Et la dépouille du romantique Burke, conforme à la réalité historique, finira disséquée, et son squelette, ainsi que son masque mortuaire et une partie de sa peau tannée, exposés, aujourd’hui encore, à l’Edimbourg Medical College. Ou encore l’assistant du Docteur Knox, dont on apprend qu’il s’appelle Charles Darwin (astuce scénaristique), et dont on glisse la thèse que seuls ceux qui savent s’adapter survivent ! Quelle fresque ! O jouissive ironie ! O révélations scabreuses des souterrains de l’humanité progressante et pure, et de ses avancées médicales et sociales aux prix de meurtres ! O démonstration odieuse des conditions et des moyens du progrès, assimilé avec le temps à la tunique de morale dont il doit se couvrir, progrès  que les pires crapules finiront par chanter tant il est commode pour absoudre leurs combines, et au final progrès comme combine totale et assumée. Progrès comme trafic de cadavres de l’Histoire,  puis producteur de cadavres en masse  et enfin déplacement de cadavres là où il n’en avait pas (tout rapport avec l’actualité serait purement fortuit). Plaisirs de l’immoralité révélée, de la mensongère moralité outragée !

 

Quelle vie foisonnante dans ce film, quelle foultitude de détails choisis avec précision, qui plus est magnifiquement tourné et interprété ! Tout y est ! Efficacité de l’économie de marché démontrée sans fards, mouvements des foules ne voulant rien savoir d’elles-mêmes, orgueils, mensonges de la science, ou plutôt escamotage de ses causes premières et dernières, l’argent, le pouvoir et la gloire; mensonge romantique, dont l’amour dont il est sensé être emprunt est du même ordre (Burke a donné son nom au burking : façon d’étouffer quelqu’un avec la main, scène hilarante autant que symbolique dans laquelle Burke est outré que son compère décrive ce qu’il est en train de faire, étouffement du réel, silence des victimes, bouche cousue de la face sombre de l’avènement du confort, de la santé et du bonheur). Façon dont les acteurs du romantisme et du progrès s’attirent naturellement et se flattent, se reconnaissent dans leurs mensonges,  savent manipuler ceux qui les croient. Mise en abîme shakespearienne, lorsque l’enquête avance à mesure que la pièce féministe se joue ( cette idée de pièce féminisée, Macbeth en l’occurrence- c’est à dire Shakespeare massacré, détourné, est lumineuse, c’est tout le résumé déconstructionniste de notre époque, qui bidouille instinctivement toute œuvre mettant en lumière les origines de tous les trafics) ! Placards  de la vertu et du progrès pleins de dépouilles anonymes -je crois qu’on touche au génie lorsque le réalisateur met une faucille et un marteau dans les mains de nos compères ! Malheur à ceux qui croient aux vertus apparentes des choses ! Proximité de la mort et de l’érotisme, c’est à dire érotisme des coulisses, non parce que les coulisses de la société seraient vicieuses en elles-mêmes, mais parce que par définition, la foule se veut morale, et donc la jouissance d’échapper à cette foule passe par le vice. Jouissance ascendante de Hare et sa femme s’emboitant avec une joyeuse frénésie au fur et à mesure qu’ils échafaudent leurs plans, pendant qu’ils échafaudent leurs plans, c’est à dire qu’ils échappent aux mensonges glacés de la vertu par les délicieux mensonges du vice.

Ce film est un petit bijou.

 

 

 

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L’humanisme est un fétichisme nègre

Cinéma — Article écrit par le 8 janvier 2012 à 23 h 25 min

Je télécharge les quatre dvd d’un coffret des films de Jean Rouch. C’est amusant par certains côtés.

Si l’importance de Rouch dans l’évolution du cinéma n’est pas niable, j’ai décidément beaucoup de mal avec sa fascination pour une société africaine qui n’éveille en moi à peu près aucun intérêt. Déjà avec La chasse au lion à l’arc : je suis du côté du lion. Pas du côté des noirs qui psalmodient leurs bêtises superstitieuses ou font bouillir leur poison en récitant depuis des siècles les mêmes formules sans se rendre compte, semble-t-il, que le poison serait aussi efficace sans leurs criailleries et leurs simagrées précautionneuses. Somme toute la lionne est digne, qui meurt du poison en vomissant et en se raidissant, sans chercher à donner le change sur l’horreur de sa mort, de toute mort. Et ce sont ces noirs qui me semblent profaner le lion mort en lui mettant des écorces dans l’anus et en tapant sur sa tête trois fois pour en libérer l’âme, en criant des formules magiques stridentes, en lui attachant la tête pour que l’animal sauvage mort devienne symboliquement un animal domestiqué. Le symbolique m’emmerde facilement, je crois, et cette vie soumise aux rites et aux symboles a pour moi quelque chose d’invinciblement méprisable en face de la simple mort de la lionne. Il y a un point, quand on cherche à se sauvegarder un peu de lucidité au milieu de cette humanité désespérante, où c’est le matérialisme le plus sec — ici celui de l’animal mourant — qui devient consolateur, qui permet de respirer un peu plus haut que les consternantes stupidités de ces noirs nourris d’une religiosité faite de terreurs infantiles, aliénantes et imbéciles. Jean Rouch, lui, y voit de l’humanité si j’ai bien compris…

Même impression au début du Jaguar : ils s’en vont avec une simplifié souriante couper le cou d’un vautour parce qu’un vieux devin avide et menteur, pour gagner la rémunération de ses prédictions funestes mais conjurables, leur a raconté qu’il fallait le faire afin de se rendre propice on ne sait quelle force occulte aussi obscure que vague. Est-ce censé me rendre sympathique quelqu’un d’autre que le pauvre animal assommé à coups de bâtons puis égorgé sans raison ?

Je n’y peux rien : je suis du côté du lion et du vautour.

La Pyramide humaine donne une clef supplémentaire pour comprendre comment s’exprime cet humanisme niais, tiers-mondiste et à consistance molle de Rouch. Au tout début, sorte de rapide prologue, il explique à ses jeunes acteurs qu’il veut montrer les rapports entre noirs et blancs. Il ajoute qu’il va falloir que certains jouent les méchants. « Les méchants » c’est évidemment « les racistes ». Évidence inquestionnable, simple, d’un manichéisme complet, qui s’avoue elle-même en préface avec une parfaite bonne conscience. Pire : c’est une évidence telle que ce cinéma qui se voulait révolutionnaire ou contestataire la laisse paisiblement passer, se constituer, se pavaner sous sa caméra sans même penser à la questionner du bout de l’objectif qu’il met à son service. Le raciste c’est le méchant. Et inversement. Ainsi le monde de Jean Rouch tourne bien et sa caméra aussi. Dans ce monde-là les racistes sont des racistes, les méchants y sont des méchants, les nazis y sont probablement des nazis aussi. Tant de simplicité soulignée à gros traits laisse rêveur.

Et l’on se dit que du meurtre rituel des lions et des vautours, il n’y a peut-être pas loin à celui des racistes et autres « méchants » rejetés avec les animaux sauvages hors de l’humanité dont l’Africain de Rouch semble être une figure originaire — et donc (faussement) originale — en vertu même de sa pensée primitive et si symbolique que les cheminements en sont indiscernables, constituant par là-même des traits réputés proprement et spécialement humains, qu’on admirera vaguement avec Jean Rouch. Ou qu’on trouvera avec moi complètement cons et vaguement inquiétants. Au choix.

Personne ne s’est-il avisé de l’importance de Rouch et de son cinéma, ou au moins de son caractère exemplaire, dans la formation de l’antiracisme idéologique qui nous fait crever aujourd’hui ? Je ne sais pas, il faudrait chercher. Ça me semble pourtant évident, à regarder sa production.

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Polanski et le cinéma français

Cinéma, Citations — Article écrit par le 1 janvier 2012 à 15 h 34 min

Les dialogues dans Pirates sont volontairement limités au strict minimum, plus proche de l’univers BD ou du film muet. Polanski s’explique à ce sujet lors de la sortie du film: « (…) depuis mes premiers courts-métrages qui étaient muets, je suis toujours prêt à sacrifier un peu les dialogues. Ce n’est pas le plus important au cinéma. En ce sens, mes films ne sont pas « français » ! Je veux dire qu’ils ne sont pas des émissions de radio illustrées par des diapositives…

Propos de Roman Polanski recueillis par Olivier Darmon, in Cinématographe, n.119, mai 1986

Source

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Edouard Baer

Cinéma, Culture, Télévision, Théâtre — Article écrit par le 12 novembre 2011 à 11 h 16 min

Edouard Baer s’est appliqué dans chacun de ses rôles à faire vivre cette tradition très française de la conversation brillante. Il est l’un des rares à maîtriser cet art de l’oralité, cette manière subtile d’improviser des personnages qui correspondent à sa sensibilité propre mais aussi à de grands stéréotypes susceptibles de parler à tout un chacun.  

Exceller aussi bien dans les codes du raffinement que dans ceux de la muflerie et les faire vivre à travers des situations, voilà une gageure rarement menée à bien par nos aârtistes et intermittents, gageure tenue par le sieur Baer et avec quel brio souvenons-nous :

On se souviendra aussi des émissions comme « A la rencontre de divers aspects du monde contemporain » et de ses improvisations remarquables du « Centre de Visionnage ». Chemise en chambray, cravate en tricot, manière moelleuse de prononcer le son « j », était-ce la renaissance de l’aristocratie? Cette toute petite rubrique qui clôturait à l’époque l’émission « nulle part ailleurs » avait le mérite suivant : ne pas avoir vocation à être un spectacle exactement drôle. Or c’est cela qui est terriblement ennuyeux dans les émissions de télévision : cette invisible et systématique obligation d’efficacité. Pas de temps pour l’incertitude. Ce qui est diffusé doit soit s’avérer soit drôle soit triste soit haletant… Et cette efficacité écrase tout sur son passage : elle aplatit le langage, ringardise toute tradition, court toujours plus vite vers le brutal, le grossier, le laid. Aparté, juste comme ça : les éclairages sur les plateaux de télévision. Plus on avance dans le temps et plus les émissions sont pleines de couleurs éclatantes que l’on vous jette au visage (le petit journal…). Plus on va chercher loin  dans le passé et plus on voit des éclairages tamisés, modérés, modestes en somme. En fait on observe un mouvement général d’abaissement de niveau avec un spectacle qu’il faut « servir » au spectateur au lieu d’inviter ce dernier à « aller chercher ». L’intérêt du Centre de Visionnage c’était qu’il fallait aller chercher.

Dans ces envolées lyriques expressément grotesques chantent en filigrane des époques et des milieux que nous n’avons pas connu mais qui soudain se mettent à vivre devant nous: situationnisme, « blousons noirs », mondains brillants… Faire vivre des personnages voilà bien en somme tout ce que l’on demande à un comédien. Finalement Edouard Baer est un type qui fait son travail, comme d’autres avant lui et qui eux n’ont jamais eu d’interviews sur quatre pages avec photographies sépia dans TGV Magazine: Jacques François, Philippe Nahon, François Levantal… Ce qui nous mène à un autre sujet qui mériterait d’être développé ultérieurement : pourquoi les bons acteurs se voient presque systématiquement cantonnés à des rôles de merde ?

Bien qu’il soit selon toute vraisemblance un bobo adepte du gauchisme le plus stupide, que le bon Edouard soit remercié d’avoir à son échelle fait vivre ce que l’on peut appeler l’esprit français.


Pandorum

Cinéma, Littérature, Survie — Article écrit par le 7 novembre 2011 à 14 h 30 min

De nombreux films de science-fiction nous ont déjà donné à voir des hommes perdus dans l’espace. Ce genre est émaillé de codes récurrents qui pour la plupart exploitent nos peurs. Ainsi l’univers est gigantesque, froid et sombre ; un lieu sans vie, hostile et fascinant. Le vaisseau est le pendant artificiel de l’univers avec ses couloirs sombres et étroits et ses volumes sans fin. Cette coquille de métal, seule protection contre le vide, provoque à la fois une sensation de claustrophobie et de peur de l’immensité. Les êtres humains isolés au milieu de nul part, coupés des leurs, soumis à une peur latente, déstabilisés par les défaillances qui transforment un bijou de technologie en piège mortel, contraints de cohabiter dans une nouvelle société étriquée, deviennent fous et s’entretuent. Et pour couronner le tout les espèces de vie découvertes se trouvent un goût prononcé pour la viande humaine.

Pandorum

Pandorum réexploite tous ces codes du film de science-fiction horrifique, mais dans un scénario original et intéressant, qui se démarque suffisamment des productions précédentes pour créer son propre imaginaire. Ce film introduit habilement un nouveau facteur d’angoisse qui avait été jusque là délaissé ; celui de la disparition des repères temporels.

Nous sommes habitués à des cycles de vie réguliers amenés par la succession de jours et de nuits dont notre soleil est le chef d’orchestre. Plongés dans l’obscurité spatiale, ces cycles naturels pour être maintenus sont dépendants de technologies qui simulent par la luminosité leur perpétuation. De ces cycles de 24 heures dépendent notre perception du temps, notre capacité à nous repérer temporairement, mais aussi d’autres capacités dont nous imaginons mal les dépendances.

Lorsque Michel Siffre nait en 1939 les grandes puissances se disputent un monde déjà exploré et cartographié de fond en comble. Il n’existe plus de continents à découvrir. Dans les prochaines décennies la nouvelle frontière à repousser est l’espace. Michel Siffre doté d’un esprit aventureux contribua à sa façon à la conquête spatiale, par un sujet d’étude qui se veut explorer une nouvelle dimension : le temps. Pour ce faire, il reste claustré au fond du gouffre de Scarasson, privé de repères temporels, à partir du 17 juillet 1962 et pour une durée de deux mois. Après 3 heures de descente, il s’installe sur un glacier à presque 100 mètres sous terre. Il fait environ 13 degrés et l’hydrométrie atteint 98%. A travers cette expérience Michel Siffre se donne pour mission d’étudier les cycles de vie, les cycles de sommeil, les changements observés par l’absence de soleil, la capacité du corps à maintenir ces cycles ou à les modifier.

En pleine conquête spatiale, alors qu’on prépare des voyages habités vers de nouvelles planètes, ces expérience intéresseront beaucoup les responsables américains et soviétiques. Chacun des blocs développera des programmes d’expérimentation dans des conditions relativement analogues, où les grottes profondes seront remplacées par des lieux confinés, et la solitude du pionnier par des équipes pour étudier en outre la sociologie de groupe. Michel Siffre nomme ces nouveaux explorateurs les spéléonautes. En 1972 la NASA financera au Texas une nouvelle immersion coupée du monde de 205 jours au fond de Midnight Cave pour compléter l’expérience de toutes une série de constantes biologiques. A nouveau en 1999 Michel Siffre mettra à l’épreuve son horloge de chair, mais cette fois dans le but d’étudier les effets du vieillissement sur ses cycles circadiens (veille/sommeil).

Les passagers de Pandorum sont dans une situation analogue à celle de Michel Siffre. Enfermés dans des capsules en hyper-sommeil ils ne savent pas combien de temps s’est écoulé depuis leur endormissement. Ils tentent d’évaluer ce temps passé, mais leurs réponses sont nécessairement inexactes.

Sur le calendrier évalué par Michel Siffre, lors de sa première retraite volontaire de 57 jours, il avait 25 jours de décalage par rapport à la réalité. Il était sorti le 17 septembre en se croyant le 20 août. Ces résultats étaient inattendus parce qu’on pensait auparavant que le temps au fond de la grotte, coupé du monde lui paraitrait plus long, puisqu’il s’y ennuierait. Mais coupé de tout révérenciel, plongé dans un monde sombre presque totalement immobile, le temps passe beaucoup plus rapidement, et ce qui lui semble quelques heures constitue en réalité des journées entières. Mais ses cycles circadiens loin d’être anarchiques sont administrés assez précisément par son horloge biologique. Ses journées au lieu de 24 heures durent en moyenne 24H30 ; la sieste que Michel Siffre s’octroie étant à son insu une nuit de sommeil. Ce qui conduit rapidement à ce que sa perception du temps soit totalement faussée. Les expériences postérieures sur des individus informés du sujet, en ayant lus des retours d’expérience, conduiront à restreindre ce décalage par les corrections qu’ils apporteront à leur perception. Les femmes se serviront de leurs cycles menstruels pour corriger leur mauvaise appréhension du temps.

Le 7 janvier 1965 (temps évalué par Josie Laurès). Réveil : 8 heure. A ma grande stupéfaction, je viens de m’apercevoir que, pour la deuxième fois, j’ai mes règles. Vraiment, c’est une surprise. Je ne m’y attendais pas du tout. Il se peut que le cycle soit perturbé, mais quand même, je le sens, j’ai la preuve que mon retard est presque d’un mois. Mes journées coupées par une sieste sont-elles des journées de quarante-huit heures ?

Josie Laurès, 3 mois d’isolement entre le 15 décembre 1963 et le 13 mars 1964. A la date de sa sortie elle se croyait le 5 mars.

Je ne sais toujours pas à quelle date je suis réellement. Il est d’ailleurs curieux de constater que cela me laisse indifférent. C’est pour l’instant le dernier de mes soucis. Je me lève, mange, me couche, cela forme un tout et le temps n’a pas de valeur. J’ai l’impression que mes journées sont courtes.

Siffre, 1962

Je pense à un problème qui m’assaille : celui de la durée d’un disque de 33 tours… Chaque fois, je me demande s’il faut réellement une demie-heure pour écouter une face. Cela me parait très rapide.

Siffre, 1962

Si la réalité du temps qui passe échappe à la conscience des spéléonautes, la suppression de l’alternance jour/nuit a d’autres conséquences. La mémoire immédiate est atteinte :

Nous avons en effet constaté que l’homme isolé en dehors du temps présente des troubles de mémoire. Tous mes camarades ont ressenti ce phénomène, les cosmonautes soviétiques aussi. Je l’éprouve aujourd’hui intensément. Ce que j’ai fait hier, je ne m’en souviens pas. Avant hier ou il y a un mois ? C’est pareil, c’est le néant. Tout ce qui n’est pas immédiatement noté est oublié, irrémédiablement perdu dans l’espace temporel de la nuit souterraine.

Siffre, 1972

Les CRS, qui l’écoutent parfois à son insu (et qui assurent le suivi de l’expérience), lui diront qu’il a remis jusqu’à dix fois de suite le même disque de Luis Mariano. Il pensait, chaque fois, qu’il venait de le poser sur le pick-up… L’apathie accompagne cette perte de mémoire :

J’ai brusquement pris conscience de cette fantastique apathie qui s’est emparée de tout mon être. C’est inconcevable. C’est ça l’effet du confinement : l’inactivité forcée conduit à l’inactivité naturelle. Moins on en fait, moins on en a envie d’en faire.

Siffre, 1972

Il se demande aussi : « Est-ce la durée perçue qui conditionne le vieillissement ? » Des expériences postérieures montreront que la durée de vie de certains animaux peuvent être déterminée par leur cycle circadien. En multipliant artificiellement sa fréquence par deux, on divisait de même l’espérance de vie de ces animaux par deux. Alors que le contraire n’était pas vrai. Aujourd’hui on estime toujours que ces cycles jouent un rôle important dans le processus de vieillissement.

Les naufragés du Pandorum se retrouvent dans une situation semblable. Privés de repères géographiques immédiats, puisqu’ils sont enfermés dans la coque d’un vaisseau, incapables de déterminer leur position, incapables d’appréhender le temps même, ainsi que l’enchainement d’événements qui les a conduit à cette situation, ils doivent reconstruire l’antériorité, et sont contraints de se baser sur leurs cycles naturels. Ils sont tout à la fois, menacés par un environnement hostile plongé dans les ténèbres et dans une succession de couloirs et de salles sans fin, menacés par des créatures qui apprécient leur chair et dont l’origine est incertaine, et par cette disparition du temps qui les laissent pantois.

Pandorum, par ses apports au genre, sa maitrise du suspense et de l’angoisse, et ses scènes d’action bien tournées, est certainement le meilleur film de science-fiction horrifique depuis Alien.

Une autre œuvre s’est probablement beaucoup inspirée des expériences hors du temps de Michel Siffre et de ses successeurs. En 1967 Michel Tournier publie Vendredi ou les Limbes du Pacifique qui est une variante plus adulte du roman de Daniel Defoe, Robinson Crusoé. Différents nouveaux thèmes s’ajoutent aux thèmes exploités dans le roman original, dont une analyse très fine de la perte du temps que l’auteur assimile à la perte du monde civilisé.

Combien de jours, de semaines, de mois, d’années s’étaient-ils écoulés depuis le naufrage de la Virginie ? Robinson était pris de vertige quand il se posait cette question. Il semblait alors jeter une pierre dans un puits et attendre vainement que retentisse le bruit de la chute dans le fond. Il se jura de marquer sur un arbre de l’île chaque jour une encoche, et une croix tous les 30 jours.

Vendredi ou les Limbes du Pacifique, Folio p.34

L’évasion était terminée, mais la longue histoire de sa construction demeurait écrite à jamais dans la chair de Robinson. Coupures, brulures, estafilades, callosités, tavelures indélébiles et bourrelets cicatriciels racontaient la lutte opiniâtre qu’il avait mené si longtemps pour en arriver à ce petit bâtiment trapu et ailé. A défait de journal de bord il regarderait son corps quand il voudrait se souvenir.

Ibid., p.36 – 37

Une nouvelle ère débutait pour lui – ou plus précisément, c’était sa vraie vie dans l’île qui commençait après des défaillances dont il avait honte et qu’il s’efforçait d’oublier. C’est pourquoi se décidant enfin à inaugurer un calendrier, il lui importait peu de se trouver dans l’impossibilité d’évaluer le temps qui s’était écouler depuis le naufrage de la Virginie. Celui-ci avait eu lieu le 30 septembre 1759 vers deux heures de la nuit. Entre cette date et le premier jour qu’il marqua sur un fût de pin mort s’insérait une durée indéterminée, indéfinissable, plein de ténèbres et de sanglots, de telle sorte que Robinson se trouvait coupé du calendrier des hommes, comme il était séparé d’eux par les eaux, et réduit à vivre sur un îlot de temps, comme sur une île dans l’espace.

Ibid., p.48

Il s’avisa plus tard que le soleil n’était visible de l’intérieur de la villa qu’à certaines heures du jour et qu’il serait judicieux d’y installer une horloge ou une machine propre à mesurer le temps à tout moment. Après quelques tâtonnements, il choisit de confectionner une manière de clepsydre assez primitive. C’était simplement une bonbonne de verre transparente dont il avait percé le cul d’un petit trou par où l’eau fuyait goutte à goutte dans un bac de cuivre posé sur le sol. La bonbonne mettait exactement vingt-quatre heures à se vider dans le bac, et Robinson avait strié ses flancs de vingt-quatre cercles parallèles marqués chacun d’un chiffre romain. Ainsi le niveau du liquide donnait l’heure à tout moment. Cette clepsydre fut pour Robinson le source d’un immense réconfort. Lorsqu’il entendait – le jour ou la nuit – le bruit régulier des gouttes tombant dans le bassin, il avait le sentiment orgueilleux que le temps ne glissait plus malgré lui dans un abîme obscur, mais qu’il se trouvait désormais régularisé, maîtrisé, bref domestiqué lui aussi, comme toute l’île allait le devenir, peu à peu, par la force d’âme d’un seul homme.

Ibid., p.70 – 71

Robinson s’étendit voluptueusement sur sa couche. C’était la première fois depuis des mois que le rythme obsédant des gouttes s’écrasant une à une dans le bac cessait de commander ses moindres mouvements avec une rigueur de métronome Les temps était suspendu Robinson était en vacances. Il s’assit au bord de sa couche. [...] Ainsi donc la toute-puissance de Robinson sur l’île – fruit de son absolue solitude – allait jusqu’à une maitrise du temps ! Il supputait avec ravissement qu’il ne tenait qu’à lui désormais de boucher la clepsydre, et ainsi de suspendre le vol des heures…

Ibid., p.98 – 99

Puis il se leva et sans hésitation ni peur, mais pénétré de la gravité solennelle de son entreprise, il se dirigea vers le fond du boyau. Il n’eut pas à errer longtemps pour trouver ce qu’il cherchait : l’orifice d’une cheminée verticale et fort étroite. Il fit aussitôt quelques tentatives sans succès pour s’y glisser. Les parois étaient polies comme de la chair, mais l’orifice était si resserré qu’il y demeurait prisonnier jusqu’à mi-corps. Il se dévêtit tout à fait, puis il se frotta le corps avec le lait qu’il restait. Alors il plongea, tête la première, dans le goulot et cette fois il y glissa lentement mais régulièrement, comme le bol alimentaire dans l’œsophage. Après une chute très douce qui dura quelques instants ou quelques siècles, il se reçut à bout de bras dans une manière de crypte exigüe où il ne pouvait tenir debout qu’à condition de laisser sa tête dans l’arrivée du boyau. [...] Mais ce qui retint Robinson plus que tout autre chose, ce fut un alvéole profonde de cinq pieds environ qu’il découvrit dans le coin le plus reculé de la crypte. L’intérieur en était parfaitement poli, mais curieusement tourmenté, comme le fond d’un monde destiné à informer une chose fort complexe. Cette chose, Robinson s’en doutait, c’était son propre corps, et après de nombreux essais, il finit par trouver en effet la position – recroquevillé sur lui-même, les genoux remontés au menton, les mollets croisés, les mains posées sur les pieds – qui lui assurait une insertion si exacte dans l’alvéole qu’il oublia les limites de son corps aussitôt qu’il l’eut adoptée.
Il était suspendu dans une éternité heureuse.

Ibid., p.111 – 112

Robinson après une longue période d’apathie est happé par la perspective du temps qui s’est écoulé depuis son naufrage et son arrivée sur l’île. Le temps qu’il est incapable de reconstituer s’est enfuit sans qu’il ne puisse avoir aucune prise sur lui. Il entreprend alors de le domestiquer par un calendrier, puis en concevant une clepsydre. Mais il finit par s’ennuyer de l’extrême rigueur administrative qu’il s’inculque pour singer la civilisation qu’il a quitté, et pour se discipliner lui-même et ainsi éviter de retomber dans l’apathie. L’arrêt surprise de la clepsydre sonne comme des vacances et une forme de rechute. Il s’enfonce dans les profondeurs de la roche, dans l’obscurité totale de la grotte, où il se glisse après un rituel païen. La roche devient le sein maternel avec lequel il entretient une relation physique incestueuse. Le temps s’efface dans l’obscurité, et il y demeure pendant l’arrêt de la clepsydre un temps indéterminé, prostré dans le noir et comme enivré ; échappant ainsi au cycle du temps, à l’alternance des jours et des nuits.


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