Archives pour la catégorie ‘Culture’


Ed’ Nat’

Littérature — Article écrit par le 4 janvier 2014 à 16 h 10 min

Mail d’un membre de la cinquième colonne bidolienne, section EN :

Tu me parles de la machine à décerveler scolaire, sache que, bizarrement, dans le public on est devenu nettement moins antichrétien, les professeurs ayant eu à subir les problèmes amenés par l’islam. De plus la religion est enseignée en sixième (sous l’enseigne lénifiante et désacralisante de « textes fondateurs » , accompagnés d’Hésiode et d’Ovide et du Popol Vuh. ce qui aux mains d’un athée militant peut se transformer en machine à relativiser, tout dépend dont du maître in fine : la puissance des maîtres qui choisissent leur présentation et leurs textes – cette ouverture à toutes les manipulations et la tromperie qui consiste à mettre Ovide sur le même plan que l’Évangile. Quand on ne se contente pas d’étudier la Genèse et passez muscade. L’Evangile, hélas, n’est pas un « texte » obligatoire) et l’Islam lui n’est plus au programme, il a été retiré. C’est presque dommage, une collègue par exemple leur faisait découvrir combien l’Islam était jeune à côté du christianisme et que Jésus comme Moïse et tant d’autres furent d’abord honorés par les chrétiens. C’est qu’ils ignorent totalement la chronologie de leur religion qu’ils pensent pré-chrétienne. C’est donc plutôt une défaite que d’avoir retiré l’Islam du programme de connaissance des religions.

Dans ce que je vis tous les jours, à mon sens, le plus gros problème sont ces classes mélangées où l’on met les faibles et les forts. Comment faire cours décemment avec des élèves qui vont trois fois plus vite que les autres ? On se retrouve avec une cote mal taillée, des élèves qui s’ennuient ayant déjà compris, et de l’autre côté des élèves qui décrochent parce qu’ils ne peuvent pas suivre. L’équilibre est impossible. Et puis… je songe à ce jeune troisième qui adore la plomberie, dont le stage s’est merveilleusement passé et pour qui les cours sont un enfer. Pourquoi, à 15 ans, est-il obligé de rester cloîtré dans un endroit qu’il hait et gâche pour les autres par son comportement ? Et ils sont plusieurs dans ce cas. Les manuels, à mon étonnement, font bonne place à la Ferme des animaux, parlent du stalinisme et je vais faire étudier aux troisièmes Balzac et la petite tailleuse chinoise qui leur donnera une idée de la vie dans un pays communiste qui brûle et interdit tous les livres autre que les recueils d’éloge de Mao et les classiques rouges. Je me promets bien d’expliquer soigneusement le pourquoi de ces interdits.

Je t’avouerai que ma religion est faite : nous assistons à la fin d’une civilisation commencée au 12ème siècle, qui a explosé au 16ème, a connu ensuite une période magnifique jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale. Après cela a encore été 30 à 40 ans de suite -soyons généreux -, sur la lancée, soutenu par de Gaulle en partie, mais désormais, c’est fini. Non seulement pas un seconde sur deux classes ne connaît Flaubert (si, un. De nom.) mais il y a quelques jours de cela, demandant à un libraire la correspondance Paul Morand- Jacques Chardonne, je me suis aperçu qu’il ignorait totalement de qui il s’agissait. De même pour Cendrars. Un libraire ! d’une bonne trentaine d’années, tenant la dernière librairie d’une petite ville où existait il y a encore 5 ans un homme délicieux et cultivé qui a pris sa retraite de dégoût, par lassitude, parce qu’il sentait que la civilisation de l’Esprit qu’il avait aimée s’écroulait. Depuis, j’ai parlé de ma thèse à de fort doctes et fort intelligentes personnes,mon maître XXXX entre autres, tous sont d’accord : depuis les années 70, c’est une chute accélérée qui va en suivant la loi de la chute des corps, de plus en plus vite. L’écrit est remplacé par l’image. A bien des égards, je suis un homme d’avant la seconde guerre mondiale – qui , spirituellement, nous a fait le plus grand mal, car nous nous sommes dégoûtés, nous avons connu la honte. Les hommes de Sedan n’étaient pas comme nous, ils pensaient la Revanche le jour même de l’armistice. 14-18 a emporté le plus beau de notre sang -les exemples de Péguy, Alain Fournier, Apollinaire, trépané, mort un an après, sont là et combien encore que l’on connaît à peine : peintres, poètes, musiciens débutants.Dieu seul sait combien de grands hommes la France a perdu, qui n’étaient alors que de très jeunes hommes que la maturité n’avait pas encore appelés. Et combien de cœur solides et forts, des chefs honnêtes, des spirituels, des bâtisseurs. Le désespoir n’est pas chrétien, aussi préféré-je penser sur la longue histoire. Il y a déjà eu une période semblable dans l’histoire connue, ce sont les 3ème et 4ème siècles après la chute de Rome, surtout le 4ème. IL faut lire les descriptions de Saint Grégoire de Tours voyant les barbares s’installer à la place des anciens maîtres si raffinés. Et pourtant l’Eglise les a finalement éduqués, et pourtant la renaissance carolingienne de 830 est venue, puis la Renaissance du 12ème siècle, enfin ce vaste mouvement de libération de l’esprit humain, cette naissance de l’individu, la Renaissance du 16ème dont Rabelais est l’admirable témoin, l’enthousiasme humain chante, toute lyre embrasée -et c’est la fameuse lettre de Gargantua à Pantagruel : « Maintenant toutes choses sont retrouvées, maintenant les arts renaissent et les petits enfants au pupitre en savent plus que les meilleurs doctes de mon temps d’étudiant  » (de mémoire)

(merci à LC)


Incultures 1

Culture — Article écrit par le 28 septembre 2013 à 11 h 19 min

« L’éducation populaire, Monsieur, ils n’en ont pas voulu. »

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Le frère venu d’ailleurs

Expo — Article écrit par le 26 juin 2013 à 1 h 10 min

Ce sont les bouddhistes qui ont raison. Il y a un moment où on ne peut plus discuter avec des cons. Il faut juste leur donner des grands coups dans la gueule — non jusqu’à ce qu’ils comprennent, mais jusqu’à ce qu’ils fassent ce qu’on leur dit. Pour leur bien. Comme Dieu a de l’humour et qu’il est peut-être bouddhiste, c’est ce qu’il fait. On appelle ça la justice immanente. Restons confiants.

Photos prises à l’église de Saint-Paul-de-Vence, cliquer pour agrandir (merci à R.).

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Les nouveaux nazis de l’année

Histoire — Article écrit par le 6 mai 2013 à 19 h 42 min

Comme chaque année, la division Operation Laste Chance du Centre Simon Wiesenthal remet aux journalistes et aux médias la liste actualisée des anciens nazis et apparentés les plus recherchés au monde. Chaque année, on compte des sorties, généralement des décès, et de nouvelles entrées de sémillants nonagénaires.

De plus en plus vieux quand on les interpelle aujourd’hui et pourtant de plus en plus jeunes à l’époque du nazisme.

Comme le temps est relatif…

Cette année il n’y a que peu de changement. On a juste compensé un décès et un abandon de poursuites par deux nouveaux nazis tout frais et qu’on est allé chercher grâce à la merveilleuse jurisprudence Demjanjuk autrement nommée,

il n’était pas allemand, il n’avait aucune responsabilité, on ne sait pas s’il a vraiment eu le choix, on ne sait pas ce qu’il a fait personnellement, mais il était là-bas en tant que garde et ça nous suffit.

Que les chauffeurs du Sénat et autres agents administratifs de la Creuse ayant exercé sous la présidence de François Hollande s’inquiètent, un jour peut-être ils devront eux-aussi faire face à la justice française !

Quoiqu’il en soit, il n’y a cette année que deux nouvelles têtes parmi les nazis et apparentés les plus recherchés au monde.

Parmi eux Theodor Szehinskyj. Qui n’est pas un nazi inconnu. Non, c’est un nazi qui est aux Etats-Unis parce que personne n’a voulu l’accueillir autre part. Parce qu’il est nazi sûrement, et que ça ferait des frais de procédure, parce qu’il est sans doute âgé aussi et que ça ferait des frais de sécurité sociale.

Deuxième entrée, directement à la quatrième place, Hans (Antanas) Lipschis.

Pourquoi ?

Premièrement parce qu’il présente le grand avantage de résider en Allemagne. Le pays qui n’hésite pas à multiplier les investigations sur les anciens nazis au fur et à mesure que cheptel se réduit. D’années en années, il y a de plus en plus d’enquêtes. Regardez, même l’inspecteur Derrick a été inquiété ces derniers jours. Alors même qu’il est déjà mort. C’est vous dire.

Deuxièmement parce qu’au Centre Simon Wiesenthal on aime aussi avoir des résultats et, ainsi, on aime bien placer au dernier moment des nouveaux nazis parmi la liste des plus recherchés au monde et qu’on choisit précisément parmi ceux qui font l’objet d’une enquête. C’est quand même plus valorisant que de se contenter de ces autres vieux nazis bien connus mais recherchés depuis des lustres et dont on n’a aucune nouvelle depuis des dizaines d’années -voire pour lesquels des informations contradictoires circulent. Ainsi, cela fait longtemps que Martin Bormann a quitté la liste (si jamais il y a figuré un jour).

Hans Lipschis est âgé de 93 ans et est né en Lituanie.

Voilà, voilà.

Le Centre Simon Wiesenthal affirme qu’il a servi dans un bataillon de SS (Totenkopf) à Auschwitz entre 1941 et 1945. Notons que lui-même prétendrait y avoir travaillé comme cuisinier et non comme gardien.

Bien, bien.

Pour tout le reste, c’est encore un peu flou. Nul doute que le procès de ce nonagénaire pourra éclairer les choses grandement. Car la mémoire se bonifie avec l’âge comme chacun sait. Des accusés comme des témoins. Même s’il ne reste finalement plus beaucoup des uns et des autres encore en vie.

Heureusement qu’il nous reste ces grands témoins qui n’ont rien vu et qui sont souvent nés bien après les faits (est-ce pour cela qu’on rechigne à les appeler experts ?).

Finalement, c’est un peu gênant ces procès. On n’arrive plus à condamner les nazis proprement de nos jours.

Bien entendu, les crimes dont il est question ici sont imprescriptibles. Mais reste encore à les établir. Et, avant Demjanjuk, il convenait de le faire de manière personnalisée. Ce dont on se montre de plus en plus incapables avec le temps, surtout à un niveau de responsabilité et de hiérarchie complètement nul.

L’imprescriptibilité peut être a priori une jolie notion mais quoiqu’on en pense elle reste ancrée dans le droit et ne devrait normalement par permettre d’oublier tout le reste des règles juridiques. Or, aujourd’hui, ce que la pratique juridique du crime imprescriptible montre quand on touche réellement la vérité de la notion avec ses vieillards défaillants, ses témoins absents et ses juges ayant l’âge des petits-enfants de l’accusé, c’est que cela ne fonctionne tout simplement pas. Et on se retrouve plus devant une sorte de colloque composé d’historiens, de familles de victimes et de vieillards dont un qui n’a pas eu le choix de son endroit pour faire la sieste et que tout le monde regarde comme s’il ronflait en pleine séance de ciné.

La justice ne se rend pas au nom des victimes ou de l’histoire mais c’est pourtant bien la pente irrésistible où l’amène l’imprescriptibilité de ces crimes.

En 2027 les plus jeunes nazis auront cent ans et auront fêté leur dix-huit ans en 1945.

Le Centre Simon Wiesenthal traquera-t-il les nazis jusqu’à cette date ? Ou jusqu’en 2037, histoire d’attraper des anciens nazis de cent-dix ans ? Ou jusqu’en 2047, si jamais il restait un allemand de cent-vingt ans à la jeunesse pas très nette ? Et moi qui suis né bien après la fin de la seconde guerre mondiale, connaîtrais-je de mon vivant un monde sans nazis et chasseurs de nazis ?

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Coriolan

Actu, Théâtre — Article écrit par le 14 avril 2013 à 22 h 50 min

Un nouvel ordre de choses a mis les patriciens en pleine possession légale de la puissance politique. Ils dominent par les magistratures qu’ils se sont assujetties ; ils ont la prépondérance dans le sénat ; ils occupent seuls les emplois et les sacerdoces ; ils ont seuls la science des choses divines et humaines ; ils connaissent seuls les secrets pratiques de la politique intérieure ; ils décident des voix dans la grande assemblée du peuple ; ils exercent toute l’influence dans la cité, suivis par un nombreux cortège d’hommes dévoués et appartenant à des familles diverses ; ils vérifient enfin, ou rejettent toutes les décisions populaires. En une telle situation, quoi d’étonnant qu’ils aient pu garder longtemps encore la réalité du pouvoir, alors qu’ils avaient opportunément renoncé à la toute puissance selon la loi ? (Mommsen.)

(Bouton full screen dans la barre de défilement.)

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Groenwalski

Cinéma, Citations — Article écrit par le 24 février 2013 à 14 h 13 min

 

 

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Post mortem nihil est

Cinéma — Article écrit par le 1 février 2013 à 19 h 33 min

L’article de Simon Riaux du Ring est à lire.

Absolument excellent cet article, pas trouvé d’équivalent ailleurs. Le film pose tout à fait la question de l’identité du terrorisme, de sa consistance, par rapport à la façon dont l’occident se perçoit lui-même : les réseaux informatiques, les flux d’informations sont plus importants que la menace « incarnée », comme si le contrôle du virtuel était plus important que le contrôle du réel, ce dernier n’étant perçu que comme une conséquence, non comme origine. Du coup même la polémique sur l’identité de « OBL », de son décès véritable, est hors-sujet. C’est toute l’incapacité de l’occident nihiliste-virtuel à s’imaginer un ennemi qui ne soit lui-aussi nihiliste et virtuel (or, il ne l’est pas du tout lui, ou pas encore complètement), et c’est parfaitement rendu également par le personnage de Maya; qui n’existe que par la menace à anéantir, mais qui se voit anéantie en même temps que sa cible. Tout le monde semble se foutre de la réalité concrète de sa cible morte, du coup elle non plus n’existe pas/plus, et Jessica Chastain est parfaite, dans sa beauté insaisissable que son personnage semble nier et rejeter, par son absence de sexualité, deux négations du corps.

De la même façon la polémique sur la torture est révélatrice, elle révolte les bien pensants non pas parce qu’elle est inhumaine , mais justement parce qu’elle l’est trop – humaine, qu’elle pose l’homme comme réalité concrète (les torturés souffrent, ne dorment pas, et finissent par dormir et manger, et qu’on essaye de jouer avec leur mémoire pour finalement les faire avouer du vécu, et du coup semblent plus vivants que les bourreaux de la CIA, et ce au delà de la question morale, comme s’il fallait torturer le corps (occidental) pour le faire se souvenir qu’il a existé). D’ailleurs amusant qu’on « n’entende » qu’Obama via des télévisions dans le film et rien sur George W Bush (si ce n’est que c’est sur lui et son équipe que reposent les accusations de torture) et qu’il n’a de cesse de déclarer en finir justement avec la torture, alors que la monstruosité de cette dernière est bien plus soutenable que celle du discours aseptisé de M. Barack Hussein et sa « transparence » morbide.

J’étais dubitatif à l’idée de voir un personnage qui selon toute vraisemblance serait bel et bien masculin (l’agent Maya) joué par une femme, mais c’est tout à fait pertinent. Un film sur l’occident comme seul l’occident peut encore en faire, et qui ne fait mugir une presse si prévisible que parce qu’elle n’y a évidemment rien compris.


Réenchantement

Trolling — Article écrit par le 17 janvier 2013 à 10 h 51 min

Il y avait les films de Q.

Mais c’est fini maintenant.

L’heure est à réenchanter le monde.

Et d’y remettre, a minima, un peu de créativité.

Le plombier et le marchand de glace se retrouvent évincés des dernières productions pornographiques préférant se passer de conversations ?

Le moindre connard avec son téléphone portable peut prendre en vidéo sa copine affairée à ses genoux ?

Najat Vallaud-Belkacem, ministre de la République de moins de quarante ans, a probablement du se compromettre un jour, elle aussi, dans des photographies coquines prises par un partenaire ?

Votre femme de ménage a le même iphone que vous ?

Votre voisin de train a payé deux fois moins cher que vous sa place en première ?

La France et le monde va à vau-l’eau ?

Eh bien l’heure de Paint, presque trente ans après, a enfin sonné et avec lui non pas la décroissance mais le réenchantement.


Littérature féminine

Littérature — Article écrit par le 6 novembre 2012 à 15 h 49 min

« Le plus grand, le seul ennemi de l’émancipation de la femme est la femme. »
Otto Weininger.

 

Je ne sais pas s’il y a une manière féminine d’écrire. Mais il y a sans doute une manière d’écrire pour les femmes.

J’ai lu Cinquante nuances de Grey. Les scènes sexuelles sont loin d’Henry Miller ou du Jin Ping Mei, et même loin du scandale que veulent y voir assez poussivement quelques trop intransigeants policiers des braguettes. L’important n’est absolument pas exprimé par ces moralistes ridicules.

Passons sur la pauvreté du vocabulaire, l’usage fréquent de poncifs et d’expressions toutes faites, la linéarité désespérante de tout cela, les phrases calibrées pour que même une lectrice de Biba en suive le mouvement et n’en oublie pas le début quand elle sera arrivée à la fin, passons sur les « whaou » et autres interjections ridicules qui ponctuent le texte, et passons même sur l’abandon d’à peu près toute proposition relative. Ce n’est pas là l’important non plus, quoi qu’en disent Richard Millet ou Renaud Camus.

L’important, à mon sens, c’est que cela me rappelle furieusement la manière d’écrire d’une cousine, pour laquelle je relis quelquefois des textes qu’elle arrive même à faire éditer chez de petits mais vrais éditeurs. On repérerait sans doute la même chose chez un Musso, une Gavalda ou un Lévy, qui ont tous compris qu’il n’y avait plus guère que des lectrices, et qui se sont adaptés. Mais E. L. James a poussé le constat au bout de sa logique : c’est une femme, elle écrit pour des femmes, le sait, et que ce soit un art consommé ou une simple manière d’écrire ce qu’elle aimerait lire, c’est redoutable en son genre.

Trois procédés sont plus aisément repérables et omniprésents, que je retrouve, à la réflexion, chez (presque) toutes les femmes qui écrivent autour de moi, même si c’est souvent à des degrés moindres :

— D’abord une certaine attention aux petites choses. Mais nous ne sommes pas du tout dans le something out of nothing ou dans la trivialité d’un passage de Joyce avec son contrepoint lyrique. Bien au contraire, le détail quotidien a une valeur par lui-même, non par sa trivialité : dans cette littérature-là il est important de proposer à sa colocataire « un doliprane ou un advil », pour prendre mon exemple dans le premier chapitre. Cette vie quotidienne n’appelle jamais autre chose, elle n’est ni symbole, ni image, ni ne vaut en tant que telle dans un but esthétique ; le détail semble juste là pour ancrer l’écriture dans le réel, dans la vie quotidienne de la lectrice, pour démentir d’avance toute littérarité, sans doute jugée avec raison trop élitiste pour la mère de famille, — puisqu’on parle à propos de ce livre de mom porn. D’ailleurs les noms des deux médicaments sont traduits, ce qui n’avait rien d’évident, mais on comprend que Nyquil ou Tylenol n’auraient justement rien dit de son quotidien à la lectrice française en mal d’identification.

— Aidée par cette attention à des détails pratiques, à des situations banales, à des actions quotidiennes sans intérêt mais mentionnées expressis verbis, la narratrice entretient un constant dialogue intérieur, se regarde, se jauge et est volontiers sévère avec elle même. Les situations sont ainsi dans un état de tension perpétuelle entre l’image qu’elle donne d’elle-même, ou qu’elle suppose objectivement donnée par ses actes et lisible par les autres personnages, et ce qu’elle serait intérieurement, ce qu’elle ressent, ce qu’on appellerait une sorte de vérité du personnage si tout cela ne relevait pas plus de Psychologies magazine que de Thomas Bernhard. Comme certaines femmes que nous pouvons croiser, cette narratrice obsédée par le regard des autres se pense presque sans cesse pataude, lourde, « pas à sa place », mal coiffée ou mal habillée ; la surveillance est constante. Ainsi, toujours dans le premier chapitre, la narratrice prénommée Anastasia trébuche ridiculement en entrant dans le bureau de Grey qu’elle est venue interviewer, se voit tomber, se dit maladroite, s’en afflige, se demande ce qu’il peut en penser… Bien plus : cet incessant jeu où Anastasia se désole de l’inadéquation entre ce qu’elle ressent et ce qu’elle donne à voir par ses actes s’étend aussi aux paroles et aux dialogues. Toutes les cinq lignes, elle se demande pourquoi elle dit ceci ou cela, se trouve maladroite de poser cette question, trouve qu’elle n’aurait pas dû risquer telle expression… Le schéma est simpliste mais peut être décliné à l’infini, ne semble jamais lasser, et il répond sans doute à une insécurité importante, omniprésente sans doute, quant à l’image que les femmes donnent d’elles-même dans nos sociétés où le destin de Cinquante nuances de Grey est un succès surprenant pour un ouvrage si médiocre.

— Conséquence de cette insécurité, manière d’essayer de la corriger, le troisième point que même le lecteur le moins attentif ne peut que noter, c’est une sorte de volontarisme mis en scène de manière souvent agaçante : l’héroïne s’encourage, littéralement, s’enjoint à elle-même continuellement de se secouer, de se prendre en main, de se reprendre quand elle faiblit, cela de toutes sortes de manières. Anastasia Steele ne voit-elle pas surtout, toujours dans le premier chapitre pour y limiter mes exemples, ces qualités prédominantes chez sa colocataire : tenace, insistante, habile, sachant s’y prendre ? Bien entendu cette manière de s’encourager n’a de sens que si l’on est faible, qu’on retombe dans cette faiblesse, et l’on comprend bien que l’un des dispositifs les plus puissants dans ce livre va être la manière dont l’héroïne est poussée à se révéler, en dépit de son incapacité à répondre aux encouragements quelle se prodigue et à donner l’image vraie d’elle-même que masqueraient sa maladresse, la pauvreté de sa garde-robe ou ses cheveux rebelles.

Tout est alors en place pour une romance où la godiche maladroite et peu sûre d’elle va finir par se révéler dans l’épreuve que lui impose un amour impossible mais qui n’en grandit pas moins inéluctablement en elle ; ce processus transforme à son tour l’insensible Grey et ces deux rédemptions symétriques et réciproques sont le vrai sujet du livre, notablement facilitées par l’argent du milliardaire, deus ex machina moderne, discret et distribué tout au long d’une progression qui serait moins facile mais ferait aussi moins rêver sans lui.

Le tout en trois volumes, c’est dire si la lectrice peut passer par des frissons de fausse désillusion et des suspenses intenables jusqu’au final triomphe de l’eau de rose, agrémentée cette fois des menottes rembourrées en fausse fourrure de félin et de quelques coups de martinet.

On ne dira pas que l’éditeur a manqué un bon sous-titre en ne retenant pas Les Jeux de la marchandise et du narcissisme. C’eût été, malgré sa facilité, une référence trop inaccessible et trop compliquée pour le nombreux public visé, fait de connes mal baisées dans l’attente d’un bellâtre charmant et riche qu’elles attendront longtemps avant que la vieillesse ne devienne leur enfer mérité.

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L’Occident et les guerres médiques

Citations, Histoire — Article écrit par le 30 septembre 2012 à 13 h 57 min

David avait marché contre Goliath et l’avait vaincu, contre toute attente. En fin de compte, cette masse écrasante qu’était la machine de guerre perse – rien d’aussi redoutable n’était paru au Proche-Orient, depuis la fin de l’empire assyrien – n’était pas invincible : la leçon portait ses fruits. Dix ans après Marathon, lorsque la Grèce fit face à une invasion dont l’échelle faisait de l’expédition de Darius une simple razzia côtière, le souvenir encore intact de la victoire fit combattre Athènes, Sparte et leurs alliés. Si l’on s’en était tenu à un calcul rationnel, c’était une pure folie. Ceux qui se considéraient comme des réalistes à long terme – dont les prêtres du temple oraculaire de Delphes et les chefs de presque toutes les cités-Etats de Grèce septentrionale et des îles de l’Egée – jugèrent, comme les politiciens français de Vichy en 1940, que toute résistance était inutile et que la «collaboration» était la seule réponse possible à la menace perse. Logiquement, ils avaient raison. Mais les grandes victoires de l’esprit humain contre les malheurs ne se remportent pas par le simple jeu de la logique, comme Thémistocle et Churchill l’ont bien vu. La seule raison ne suffit pas.

Vers le milieu du VIe siècle, juste avant que le conquérant perse Cyrus n’envahît l’Ionie, le poète Phocylide de Milet écrivait : « Une polis sur un promontoire, si elle est bien gardée, vaut mieux, si petite qu’elle soit, que Ninive frappée de folie. » Bien que l’lonie succomba et Milet – seule parmi les cités ioniennes – conclut un traité avec l’envahisseur, Phocylide avait absolument raison sur le long terme. Ceci est une vérité centrale que l’on ne devrait jamais oublier, lorsqu’on étudie les guerres médiques . Ces dernières années, grâce au travail spectaculaire des archéologues et des savants orientalistes, notre connaissance de la Perse achéménide s’est considérablement accrue. Nous sommes aujourd’hui en mesure d’évaluer Darius, Xerxès et leur civilisation avec une meilleure compréhension et moins d’à-priori qu’un « enquêteur » comme Hérodote ne pouvait le faire, quelle que fût par ailleurs son ouverture d’esprit. Notre vision n’est plus la calomnie xénophobe produite par les témoignages biaisés des Grecs : nous devrions plutôt nous défendre aujourd’hui des excès d’enthousiasme sans discernement.

Ceux dont l’esprit penche naturellement vers l’autorité tendent à être fascinés par l’empire achéménide, précisément pour les raisons qui ont poussé les Grecs à lui tenir tête : une administration centrale monolithique (à défaut d’être toujours efficace), l’absolutisme théocratique, l’absence d’opposition politique (sauf à l’occasion des intrigues de palais, souvent sanglantes) et une administration provinciale confiée à des satrapes débonnaires (aussi longtemps, du moins, que leurs administrés ne faisaient pas d’embarras et payaient régulièrement leurs impôts). Arnold Toynbee est allé jusqu’à suggérer que tout aurait été bien mieux pour les Grecs s’ils avaient perdu les guerres médiques : l’unité et la paix imposées auraient pu les empêcher de gaspiller leurs énergies en guerres intérieures absurdes (et en causes locales désespérées), jusqu’à leur absorption par la bienveillante pax romana d’Auguste. Ce que ces théories refusent de comprendre, c’est que l’ensemble des concepts de liberté politique et intellectuelle, et de l’Etat constitutionnel (si inefficace et corrompu qu’il puisse être par ailleurs), a dépendu d’une chose : du fait que les Grecs, quels qu’aient été leurs motifs, ont décidé de s’opposer au système de l’absolutisme palatial propre à l’Orient, et qu’ils l’ont fait avec un succès remarquable. L’Europe moderne ne doit rien aux Achéménides. Nous pouvons bien admirer son architecture imposante (mais écrasante) et contempler avec une sorte de respect craintif la grande Apadana de Persépolis, avec ses merveilleux bas-reliefs. Reste que la civilisation qui pouvait produire de telles choses nous est presque aussi étrangère que celle des Aztèques, et pour des raisons assez semblables. La Perse achéménide ne nous a laissé ni grande littérature ni grande philosophie : son unique contribution à l’humanité a été, de façon assez caractéristique, le zoroastrisme. A l’instar de Carthage, elle perpétuait une culture fondamentalement statique, axée sur le statu quo théocratique et opposée (sinon carrément hostile) à toute forme de créativité originale.

Peter Green, Les guerres médiques ; Editions Tallandier ; p. 34 à 36


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