Je hais de plus en plus le mot de “dérapage”. D’autant qu’il devient atrocement à la mode. A la moindre déclaration en dehors de clous particulièrement mouvants et s’enfonçant dans le sol ou se redressant de manière ciblée, il faut désormais parler de “dérapage”.
“Dérapage”.
Le dernier en date, c’est bien entendu celui de Georges Frêche. Il m’a fallu plusieurs articles pour comprendre que son “dérapage” tenait à cette déclaration bouleversante à l’égard de Laurent Fabius : “Voter pour ce mec en Haute-Normandie me poserait un problème, il a une tronche pas catholique”.
Et d’entendre immédiatement parler de “dérapage” donc, et d’un Georges Frêche qui serait un “Le Pen de gauche”. Quant à dire que Laurent Fabius n’a pas une tronche catholique, demandez donc aux caricaturistes de vous demander ce qu’ils en pensent et comment ils le dessinent depuis trois décennies.
Sur Laurent Fabius, puisque il faut bien désormais s’intéresser à sa religion grâce à ses amis et défenseurs, il est noté qu’il est
Issu d’une famille juive, Laurent Fabius a été élevé dans la religion catholique. Il se définit aujourd’hui comme “agnostique” et “laïque dans l’âme”, tout en reconnaissant: “L’opinion me considère comme juif [...]. Dès lors, je laisse dire, j’assume et même je revendique.” (Les Blessures de la vérité, éd. Flammarion, p. 13).
Bref, le Laurent Fabius qu’on connait dans sa vie publique, retournant sa veste, se contredisant du jour au lendemain, cet opportuniste fini donc, est strictement le même dans sa vie privée. On peut imaginer que selon son interlocuteur et selon les circonstances, il sera catholique, juif ou agnostique. Cela offre, étrangement, une cohérence d’ensemble au personnage. Et cela renforce, après tout, les propos de Georges Frêche dans leur dimension, comme il le dit lui-même, “d’expression populaire utilisée par tous les Français depuis des siècles”.
Dans l’un de ces articles compulsés par des journalistes gardiens de chèvre, il est donné la liste exhaustive des “dérapages” de Georges Frêche. Dont sa célèbre mais incomprise (car tronquée) sortie sur l’équipe de France :
- Septembre 2009 : “Les Allemands ont fait deux millions de prisonniers partis en villégiature s’occuper des Gretchen, pendant que leurs maris étaient en peine sur le front russe”. Une plainte pour “apologie de crime de guerre” est déposée.
- Juillet 2009 : Lors de l’inauguration d’un tronçon d’autoroute dans l’Hérault, il critique ouvertement le préfet Claude Baland et un député. “Vous ne servez à rien”, “vous n’amenez rien d’autre que votre incompétence”.
- Janvier 2008 : “A l’heure où je finalise un accord décisif avec le gouvernement pour obtenir la ligne à grande vitesse entre Montpellier et Perpignan, on préfère disserter sur une statue de Lénine… Voilà bien, une nouvelle fois, un signe de notre temps où le futile l’emporte sur l’utile”.
- Novembre 2006 : “Dans cette équipe (de football, ndlr), il y a neuf blacks sur onze. La normalité serait qu’il y en ait trois ou quatre (…). S’il y en a autant, c’est parce que les blancs sont nuls (…). Bientôt, il y aura onze blacks. Quand je vois certaines équipes de foot, ça me fait de la peine”.
- Juin 2006 : Il compare sa ville à un “poste avancé de Tsahal”, l’armée israélienne (en référence à la présence d’artistes de ce pays au festival Montpellier Danse). Un membre régional du Conseil représentatif des institutions juives commente : “c’est tout simplement du Georges Frêche et il faut le prendre avec le sourire”.
- Février 2006 : “Vous êtes allés avec les gaullistes (…). Ils ont massacré les vôtres en Algérie et encore, vous allez leur lécher les bottes! (…) Vous êtes des sous-hommes, vous n’avez aucun honneur!” (s’en prenant à des harkis). Georges Frêche a été relaxé le 13 septembre 2008 par la cour d’appel de Montpellier.
- Novembre 2005 : Il qualifie de “gugusses” les parlementaires socialistes ayant proposé l’abrogation de l’article de loi sur les rapatriés et les harkis. En plein conseil régional, il entonne le chant colonial: “c’est nous les Africains qui revenons de loin”.
- Novembre 2005 : “Je me demande si ce ne sont pas les flics qui, comme en mai 1968, mettent le feu aux bagnoles” (lors de l’inauguration d’une mosquée). Georges Frêche comparaîtra le 22 février pour ces propos sur le rôle de la police lors des violences urbaines de l’automne 2005.
- Avril 2005 : “J’espère qu’il sera meilleur que l’autre abruti (ndlr: Jean-Paul II). Celui-là, on le jugera sur le mariage des prêtres et la capote” (après l’élection du nouveau pape Benoit XVI).
- Février 2005 : Nicolas Sarkozy ? Un “grand mamamouchi aux talons compensés, Il périra par sa Marie-Antoinette.”
- Juin 2000 : “Ne vous inquiétez pas pour la dame, elle n’a que les oreillons et on lui tient les oreilles au chaud” (à propos d’une femme en tchador, lors de l’inauguration du tramway de Montpellier. “Ici, c’est le tunnel le plus long du monde: vous entrez en France et vous sortez à Ouarzazate”.
Bien entendu, des propos tout aussi virulents que ceux-ci (le terrible “gugusse” par exemple…) sont rapportés chaque semaine par le Canard Enchaîné et placés dans la bouche de personnalités en vue de droite comme de gauche, mais il y a néanmoins, il faut l’avouer, une différence. Georges Frêche, lui, n’hésite manifestement pas à dire les choses en public et yeux dans les yeux avec celui qu’il fustige. C’est, en effet, une grande différence.
“Déraper”, aujourd’hui, est synonyme dire ce qu’on pense vraiment, sans fioritures, et publiquement.
Plus encore, tout le monde accuse de “dérapage” Georges Frêche pour ne pas dire ce qu’on lui reproche vraiment. Le terme de “dérapage” semblant également suffire pour jeter l’opprobre sur quelqu’un sans avoir à préciser ce qui nous choque. C’est bien entendu nauséabond, insupportable, mais il ne faut surtout pas en dire plus. Cela a juste une mauvaise odeur. Et ce genre de propos qui ont une mauvaise odeur produisent un bruit insupportable (si ce n’est une petite musique qu’on qualifiera alors d’habituelle).
Encore un peu et on croirait volontiers qu’ils parlent des noirs selon Jacques Chirac.
Ainsi dit-on que les propos sont indignes pour ne pas avoir à dire qu’ils seraient antisémites.
Bien.
Je ne suis pas partisan de condamner les mots. Il y a un droit inaliénable au “dérapage” verbal. C’est ce qu’on appelle la liberté d’expression. Je préfère donc condamner les actes. Georges Frêche, durant l’exercice de ses innombrables mandats, a-t-il commis le moindre acte, la moindre décision, qui aurait pu être considéré comme antisémite ou hostile aux juifs ? Je ne le sais pas, mais, aujourd’hui, rien ne le dit. Par exemple, après ou avant ses propos de 2006 sur le poste avancé de Tsahal, est-ce que le festival Montpellier Danse s’est vu retirer des subventions, retirer une salle, subir des tracasseries administratives, ou être menacé de tout cela ? On ne le sait pas non plus, mais rien ne l’indique encore une fois.
Et c’est bien, je suis bien désolé de le dire, ce qui compte.
L’autre soir, dans un bistrot, j’entends un homme se plaindre des juifs, dire qu’ils n’avaient peut-être pas totalement immérité ce qui était arrivé pendant la seconde guerre mondiale, qu’il n’y a pas d’un côté les gentils et de l’autre les méchants. L’auteur de ces propos ? Un petit blanc entre 35 et 40 ans. Au chômage. Au visage déjà éprouvé. Réservé. Sans un mot plus haut que l’autre. Obstiné. Amateur de complots.
Forcément, il s’est trouvé deux ou trois abrutis trop heureux de jouer aux résistants. Capables, sans rire, de lui demander s’il niait la Shoah… Dont le niveau intellectuel n’était pas plus haut que notre petit blanc mais dont les yeux pétillaient d’excitation et de l’odeur du sang.
Enfin quelqu’un à qui on peut casser la gueule et paraître comme un héros.
Cela devait leur changer de cogner leur femme.
Eh bien, de ces quatre cons, je préférais encore le petit blanc antisémite. Parce qu’il n’aurait pas fait de mal à une mouche. Pas de boulot, pas de femme, un appartement pourri, rien dans sa vie, mais il était inoffensif. Le type qui ne cesse de se prendre des coups dans la gueule mais qui est incapable d’en donner en retour. Par lâcheté peut-être, par masochisme et goût de la victimisation, ou bien parce que ce n’est pas sa nature -qui sait ? Peu importe.
On s’en fout.
On s’en fout de ce qu’un petit blanc entre deux âges vienne déblatérer des conneries au comptoir après trois pintes. On discute avec lui si on veut, on insinue dans son cerveau quelques petites choses à doses homéopathiques si on est d’humeur généreuse. Mais à quoi cela sert-il de lui rentrer dedans violemment alors que lui-même serait bien incapable de faire du mal à quiconque ?
Ah ! Je les hais tous.
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