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About: Sidonie

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Les articles de Sidonie:

Made in France

bocage
Vania Zouravliov

L’amour du sol

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Il n’y a guère d’occupation plus saine qu’une petite promenade en forêt, torse-nu pour les hommes, en jogging et t-shirt sombres pour les femmes, du moins pour ceux qui aiment, en bons chasseurs, se fondre dans le paysage de façon à pouvoir surprendre les bêtes sauvages, comme les grenouilles par exemple, surtout les bébés grenouilles (il y a ça ou construire des barrages sur les ruisseaux, mais ceci est une autre histoire). Torse-nu ou en jogging, tous finiront de toute façon bouffés par les moustiques après avoir passé trop de temps à contempler une mare perdue au milieu des arbres, attendant les fées qui ne se pointent plus passé neuf heures du matin, guetteurs si parfaitement immobiles qu’un berger allemand passant à trois mètres de là ne les verra même pas.
Pour qui a ce genre de petites tendances bucoliques, entendre ici ou là que les écolos, avec leur angélisme, leur morale étouffante, ces maniaques du tri, c’est tous des cons, eh bien, forcément, ça énerve un peu.
Crotte.
La nature est belle, la nature est puissante, la nature vous emmerde. Rien que pour ce merveilleux esprit rock’n roll, la nature est cool. Très cool. En tout cas, ça peut inspirer un certain respect.
Elle gagne toujours à la fin. C’est peut-être ça qui énerve. Elle ressemble trop à un héro de film américain, un film dans lequel l’être humain aurait le rôle du méchant crétin.
On lui ferait exploser toutes nos bombes à la gueule, elle se relèverait, nous pas.
On lui arracherait toutes ses forêts, on lui massacrerait toutes ses dernières grosses bestioles en voie de disparition, on lui saloperait toutes ses dernières rivières encore à peu près propres, on lui trouerait sa couche d’ozone de partout, etc, etc… Elle se relèverait, nous pas et, apparemment, on a très envie de le vérifier.
Nous sommes le méchant crétin du film et au cas où être méchant et crétin ne suffirait pas à notre perte, le scénario nous a fait suicidaire, par-dessus le marché, histoire d’être sûr qu’on crève bien à la fin, dans la merde et la déchéance la plus parfaite.
La nature aura votre peau.
N’importe comment, la vie est un jeu vidéo, parfois assez prenant, mais vous avez beau vous appliquer, vous perdez à la fin.
Same player don’t play again.
A moins qu’on aborde le sujet de l’immortalité de l’âme, mais bon… Peut-être une autre fois.
Et sans aller aussi loin, le jeu offre tout de même au joueur un genre de choix très simples, par exemple: préfère-t-il passer la partie sur une décharge, à nourrir sa graisse ou plutôt dans les bois, à guetter la grenouille.

Note musicale : The Hickey Underworld – Blonde Fire

P.S: j’avais titré ce truc “La chasse à la grenouille” et puis, bon, après avoir lu le petit nouveau blog de Marie-Thérèse Bouchard, et puis aussi un peu celui d’Hank, de Fromage…, je me suis mise à culpabiliser de vous prendre votre temps pour vous parler juste de grenouilles.

Organe



The Organ

Inspiration

Je proposais donc à Cécile, qui avait eu la bonne idée de réunir ce soir une trentaine de personnes dans son très chic appartement – et surtout de boire assez pour me répondre : oui, oui, fais comme chez toi ! – de balancer quelques livres qui juraient un peu trop à côté de certains chef-d’œuvres. Il ne resterait pas grand-chose. C’était le risque. Mais à quoi bon s’embarrasser de l’intégrale de Zola ou du dernier Beigbeder si au final trônent sur des étagères vides Le Château, Le Spleen de Paris et Le Feu Follet ? Je vous le demande.
Alors que je finissais d’éclaircir la bibliothèque, principalement nourrie du parcours universitaire de notre hôtesse et d’un certain snobisme qui consiste à préférer la quantité à la majestueuse sobriété de quelques pages relues mille fois, Frieda qui traînait entre une porte ouverte et un meuble lança :
« Tu n’aurais pas dû jeter les Ponge ! »
Cette fille a de l’esprit quoiqu’on en dise.

Dark Entries

Le suicide de l’occident

Ou variation sur un thème…

“Le suicide de l’occident”, j’y assiste, comme tout le monde. C’est un peu comme une grande usine, il y a plusieurs ateliers, plusieurs bâtiments, des bureaux. Certaines zones me sont inaccessibles et je ferai de mon mieux pour ne jamais aller mettre les pieds dans certaines autres.
L’usine ne ferme jamais, on y fait les 3/8. Ca tourne bien. Et les plus conscients de la fringante santé de l’entreprise, les plus dégoûtés, les plus démissionnaires y œuvrent malgré eux, aussi bien que les ouvriers les plus zélés.
Bref, c’est le monde à l’envers.
Les consciences les plus pointues restent à contempler le grand œuvre.
Comme je regarde le chantier de démolition de cette vieille villa que je trouvais si jolie. Je n’irai pas m’enchainer à l’un des radiateurs de son salon pour enrayer les travaux. Je veux bien être un peu ridicule de temps en temps mais pas à ce point.
C’est une machine qui me dépasse.
Je n’y peux rien, seule.
Et même toute une équipe d’amoureux des vieilles villas aurait bien peu de chances d’arrêter les bulldozers.
Que faire?
Certains dissertent longuement sur l’avancée des travaux, les montages financiers des entrepreneurs, la mécanique de la pelleteuse. Cela donne un peu la sensation d’être moins con que la fourmi qui va se faire écraser la gueule. Au moins, on saura se tenir à distance des roues, pense-t-on.
Mais ira-t-on “faire quelque chose”? Par exemple acheter une vieille villa pour être sûr qu’au moins celle-là ne finira pas rasée. Tu parles! On ne réussirait qu’à se faire exproprier un de ces quatre matins.
Non, on est plus malin que ça encore.
On ne fait rien.
On boit, on discute, on se chamaille.
Ca passe le temps, hein.
Non, attendez, j’ai peut-être une idée.
On pourrait faire des enfants, aller squatter des vieilles villas et des châteaux abandonnés avec notre vaste marmaille piaillante et à la moindre grue qui pointerait le bout de sa flèche, on enchainerait nos enfants aux radiateurs, on sortirait les pains de plastiques, on appellerait les médias…
Non, pardon, c’est n’importe quoi. Voilà, on s’enflamme, on est plein de bonne volonté et on s’égare.
Mais c’est qu’on ne peut pas se changer en hippie non plus, à cultiver des tomates et toutes sortes de plantes dans nos jardins, à exposer fièrement nos têtes blondes jouant gaiment derrière les grilles de nos squats, pétales de petites fleurs dans les cheveux, têtes que nous aurions abreuvées de grands poètes dès le berceau, qui sauraient chantonner du Rimbaud et du Sex Pistols avant de savoir compter, têtes dont nous ferions nous-mêmes l’éducation à la maison et qui seraient heureuses de ne pas aller s’entasser comme du bétail dans des classes pleines de gosses nés en France mais sachant à peine comprendre le français à leur entrée en CP. Euh.
Non, on se ferait traiter de secte. Non, décidément.
Décidément, palabrer, c’est beaucoup moins fatigant.
On s’assoit sur des bancs, on descend des bouteilles, on contemple, on lance beaucoup de grands “Ah! Que c’était beau!” et de “Ah! C’est immonde!”, et si on économise sa salive quand on est sur les bancs, on use de l’espace de stockage sur une plateforme de blog, ça revient au même, on est bien d’accord.
Voilà ce que se dit la fille, en son fort intérieur trépignant, à l’écoute du mâle sur son banc, attentive, attentionnée, déployant, telle la sèche aux milles feux chatoyants, avec une obstination toute compatissante, en un ballet caressant et si délicat, n’est-ce pas, déployant, donc, l’ensemble de ses douces tentacules éthérées et palpitantes dévouées à la compréhension de l’esprit du siècle et de ses rejetons les plus allumés tels de vraies petites lumières, lampes sourdes tantôt ballotées dans le vent des tempêtes, tantôt éblouissantes par certains éclairs erratiques, lancés au petit bonheur par quelques fentes de leur verre fendillé…
Bref, voilà ce qu’elle se dit, la fille, tout en se demandant quand est-ce qu’elle va enfin se décider à intervenir. Et surtout, comment.
La fille, je vous le dis, se retient de faire une scène.
La fille a été bien éduquée à rester sage, d’ailleurs elle se demande un peu comment on s’y prend pour faire une scène, alors elle est sage mais elle vous le dit…
Pfff. Le stylo lui en tombe des mains.
Il y a bien les pistes du processus d’individuation, de la puissance créatrice de la libido, Andy Warhol, les tags, les chansons, le sabotage, la danse de la pluie… On ne sait plus trop, on aimerait trouver, on cherche… On fait n’importe quoi, on s’emballe, on s’enflamme…
Et le mâle sur son banc nous dit: “Oh! Tu te calmes!”.

Je vomissais et j’étais contente.
Déjà il y a quelque chose de libérateur à vomir, un soulagement. Et puis ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps, près de vingt ans. J’ai même mentionné la chose dès la seconde note de mon blog. Vous pouvez vérifier. C’est bien que j’accorde quelque importance au phénomène.
J’avais un peu trop bu la veille au soir.
Je devais être encore un peu endormie, j’avais légèrement mal au crâne.
Et donc je vomissais et je trouvais la chose à peine désagréable. Pourtant, voir une cuvette de w.c. d’aussi près n’a rien de bien fleuri. On ne se sent pas très élégant.
Mais c’est là, comme dans ce cas précis, l’attestation qu’on a été festif, généreux, prodigue, qu’on a eu des largesses, qu’on s’est laissé aller en compagnie d’autres personnes, qu’on leur a fait cette confiance.
Il était onze heure du matin, je vomissais un fond de bière non digéré.
J’avais un peu trop bu la veille au soir mais à aucun moment je n’avais titubé. J’étais restée digne. Je m’étais juste permis un peu plus de choses que d’habitude, permis d’en dire, d’en faire un peu d’avantage.
J’avais peut-être un peu trop parlé avec ce garçon qui a une copine.
Mais j’ai tendance à parler avec tous les gens qui veulent bien me parler, même à jeun, tant qu’ils me sont sympathiques.
J’avais un peu dansé. On m’avait invitée à danser et j’avais accepté. J’avais dit, il me semble: “D’accord mais valsons!”. J’avais pris soin de poser ma bière. J’avais fait poser sa bière à mon cavalier. C’est mieux pour valser, de ne pas avoir de bouteille à la main.
Je préfère la valse au trémoussage. Bon, de nos jours, on ne sait plus vraiment valser, moi-même je ne sais pas valser mais depuis qu’une vieille connaissance m’a fait valser, un peu de force, d’autorité, sans me laisser discuter, en mars dernier à Chambéry, je sais que je suis capable de faire comme si, tant qu’on me guide un peu.
J’aime bien me laisser faire, je me contente de choisir par qui. Je n’accepterais pas de valser avec le premier venu. C’est comme pour la discussion. Je ne discute pas avec n’importe qui.
Notez que si je reste assise à côté de vous sans parler, ce n’est pas nécessairement parce que je ne veux pas vous parler. C’est plus compliqué que cela.
Il y a quelque chose d’intime dans la valse, comme dans toutes les danses “anciennes”, “classiques”: on se touche. On n’est pas obligé de se coller mais on pose ses mains sur l’autre. Là aussi, il y a témoignage de confiance. Je ne danserais pas avec n’importe qui. Il faut qu’il y ait plaisir à toucher l’autre, aussi. Une certaine envie. Sinon ça ne vaut pas la peine, il n’y aura pas d’entrain.
Je préfère valser car alors on se soustrait largement au regard de l’autre. Je suis incapable, ou peut-être seulement “encore” incapable (j’y travaille), de me trémousser devant quelqu’un qui se trémousse aussi devant moi en me regardant. J’ai trop la sensation d’être à un concours ridicule de trémoussage.
J’en oubli la musique et la façon dont j’aurais envie de me trémousser.
Je peux me trémousser beaucoup, avec joie, chez moi, toute seule dans mon salon. J’ai découvert il y a peu Clair Obscur, sur le sampler du magazine Elegy n°58, je me suis beaucoup trémoussée sur leur “Es war” (si quelqu’un pouvait me traduire un peu les paroles…), à plein volume, toute seule sur l’affreuse moquette beige de mon salon que je ne garde que pour le confort thermique qu’elle offre en hiver.
Bref, j’avais un peu dansé sur du Noir Désir. Ce n’est pas l’idéal mais ça c’était bien passé, personne n’était tombé.
Un peu après, quelqu’un s’était assis sur mes genoux, assez brièvement, malheureusement. Oh rien de bien méchant. J’avais trouvé ça charmant.
Boire rend perméable. Ainsi, de mon point de vue, il y a vraiment de la confiance, ou de l’inconscience, à boire en société. Certaines personnes boivent pour fuir, pour oublier… Elles deviennent agressives ou amorphes… D’autres cherchent juste la bonne vieille désinhibition et la gaité, tout simplement, car on peut avoir le vin gai, comme on dit dans ma famille, et j’ai le vin gai. J’en pouffe, fâcheusement, plus qu’à jeun.
Boire rend perméable, plus accessible. On s’approche des gens plus facilement, ils s’approchent de nous aussi plus volontiers. Les convenances ont tendances à s’évanouir, tout ça tout ça… On est plus détendu.
On regarde la pluie tomber et un petit sourire niais et innocent nous vient aux lèvres. On est content. Ou bien on se laisse aller à être aussi familier qu’on en a toujours eu envie. Voilà, on se comporte très exactement comme on en a envie.
Tant qu’on ne titube pas, qu’on arrive à articuler, tout va bien.
On peut assumer.
On passe une bonne soirée.
Un peu plus tard on vomit, éventuellement, et on est bien content.

Boucher

Pastiche et plus si affinités

La décadence particulière de notre temps, la dégénérescence profonde de notre société, la pitoyable déliquescence de l’Occident, le nauséabond pourrissement de l’esprit de son peuple se remarque surtout par ce symptôme caractéristique : la tendance, maladive, des femmes à vouloir se mêler d’art, à prétendre créer autre chose que la vie elle-même.
Ainsi on les voit souiller de leurs humeurs menstruelles – preuves éhontées de l’égoïste acréatvité, de l’opiniâtre aridité de leurs flancs – on les voit souiller, dis-je, les fruits les plus nobles et purs de la civilisation : lettres, peinture, musique…
La gangrène gagne.
Leur manie de vouloir “travailler” à autre chose qu’à la tenue de leur foyer, qu’à l’éducation de leurs enfants fait l’effet d’une braise qui se mettrait en tête d’aller brûler ailleurs que dans la cheminée et bientôt, voyez ! La maison brûle !
Messieurs, rappelez vos femmes !
Soyez l’âtre à la haute et solide grille et veillez bien à ne jamais manquer ni de bois, ni d’air !

Piété

La nuit du solstice, la forêt, un sentier à quelques kilomètres d’Annecy, la neige fraîche et par endroits des plaques de glace, la lumière de la petite lampe de poche rendue presque inutile par celle de l’agglomération en contrebas, le ciel nuageux orangé sur lequel se détache la silhouette des arbres, la montagne, un feu entretenu jusqu’au matin, la neige qui fond, goutte à goutte, toute la nuit, les sacs de couchage sur le sol en terre battue.
Quelques semaines plus tard, boulevard Saint-Germain à Paris, église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, un cierge allumé aux pieds d’une statue.

Sur les brocantes on achète de vieilles babioles, on farfouille dans les greniers, on rafistole des meubles anciens, on préserve les bibelots de la poussière et de la crasse.
On contemple les ancêtres en photo, portraits austères et pâlissants.
Aux vacances on retourne sur de vieilles tombes, on arrache quelques mauvaises herbes.

Parfois on découvre une stèle dont les inscriptions sont devenues illisibles. Un sentiment nous emplit ou affleure, tel les racines d’arbres aux proportions vénérables courent à la surface du sol ; quelque chose est enterré là, on ne sait plus quoi, pourtant semble éveillé en nous comme un réflexe de révérence.
Et peut-être mieux qu’un réflexe, qu’une habitude : un instinct.

Grand homme

“Une femme, c’est quelquefois une conscience.”

- Victor Hugo, Le dernier jour d’un condamné, préface -

Le monde actuel a-t-il un sens ?

[N.DL.R: Dans le texte qui suit, Sidonie vous dit que Rémi Lélian, un lecteur d’Ilys de la première heure qui l’a fait découvrir à Sidonie et XP, est un garçon brillantissime, qu’il tiendra une conférence à Paris le Jeudi 12 février 2009 à Paris, Chez Oreillas - Cercle Jacques Bainville- (4 rue Grégoire de Tours, métro Odéon/Mabillon), à 19h30, qu’après sa causerie, vous mangerez et boirez des canons pour pas cher, et que ce sera très, très bien.

Elle voulait dire tout ça, Sidonie, mais elle n’a pas osé.]

 

Oui, le monde actuel a-t-il un sens ?
Bonne question, n’est-ce pas ?
Le monde d’avant avait donc un sens, lui ?
Bien.
Bonne question.
C’est les vacances.
Du moins, pour moi.
Je compte faire preuve d’une oisiveté studieuse.
On m’a récemment permis de découvrir l’expression “faire ses humanités”.
Je ferais volontiers cela, dans la vie, toute la vie : juste m’instruire, mais à mon rythme.
Certains ont un autre rythme que le mien. Il faut s’accrocher pour les suivre.
Moi, j’ai du mal. Je suis un peu lente. Mais j’aime essayer.
J’ai parfois la chance d’entendre parler de Schopenhauer, de Platon, de Socrate… et à vrai dire, je ne m’y retrouve guère, je suis larguée.
Il me manque la culture nécessaire pour suivre.
Mais ce n’est pas grave.
L’exercice reste intéressant.
Celui de faire fonctionner, du moins d’essayer de faire fonctionner ses neurones.
Ainsi, jeudi prochain, à mon arrivée à Paris, il est possible que j’aille faire un tour du côté de chez Orestias, afin d’écouter un charmant causeur et de m’instruire un peu sur Nietzsche.

- Jeudi 12 février 2009, Chez Orestias (4 rue Grégoire de Tours, métro Odéon/Mabillon), à partir de 19h30, le Cercle Jacques Bainville propose un “café politique” avec Rémi Lélian : Que doit-on garder de Nietzsche ? -

Rien à lire

Je me trouve dans une vielle brasserie. Tout autour de moi est parfaitement normal. Un chien, par terre, au pied de la table voisine, dans le passage, s’étire. Il observe la serveuse qui s’agite, il ne bronche pas d’un pouce quand elle s’approche, pas d’avantage lorsqu’elle shoot dedans.
“Oh ! Pardon mon chéri ! Je ne t’avais pas vu !”, s’exclame-t-elle quelque peu mortifiée mais à peine, comme si elle était coutumière du fait et d’ailleurs déjà le chien reprend une pause nonchalante, un peu plus loin, comme si de rien était, il a peut-être à peine remarqué le déplacement, car il a volé à quelques mètres, lymphatique comme il est.
Il est là depuis des années, comme la machine à café, il en verra d’autres.
Au moins, aucun poivrot ne vomit jamais sur lui et il n’a pas à faire la serpillière, car aucun poivrot ne fréquente jamais ces lieux ceints par l’ombre de l’église romane.
Une banquette m’observe. Au fond, là-bas, bien en face de moi, son cuir vert sombre percé d’une multitude d’yeux en boutons profondément enfoncés dans sa chair moelleuse. Elle en a vu, des fesses !
Elle me lorgne. Sa concurrente et voisine en vis à vis, plus jeune, mais noire, me tient bien au chaud de son haleine fétide, vieux tabac, sueur, des couches de pellicules dans ses ornières de vieux chemins infectés…
Pardon, je m’égare. Ils ont mis quelque chose dans le café, assurément.
J’en jurerais.
Le journal ne dit rien, absolument rien. Quel ennui. Mais quel ennui !
Je l’achète, l’ouvre, l’interroge même du regard et rien, absolument rien, parfaitement rien, muet, vierge, il a pâli, viré et enfin s’est effacé entièrement alors que je venais juste de le poser sur cette table vernie et d’en tourner la page de garde.
De garde. Prenez garde ! Ces feuilles de choux ne valent plus rien.
Elles nous tentent lorsque nous passons devant la vitrine de la boutique de presse, elles nous sifflent, nous murmurent tendrement d’approcher : “Allons, viens ! Je te dirai des secrets ! Je te distrairai, t’amuserai, te ferai pleurer mais pas méchamment, comme on pleure devant un couché de soleil, rien de méchant, je t’assure, te promets…”.
Alors vous vous laissez tenter, vous en achetez une, bravement, vous sortez vos petits sous brillants de votre poche, deux, vous vous en séparez le cœur serré de ceux-là, avec un soupir de royaliste voyant une tête de roi rouler, rouler…
Sur le comptoir, vos petits sous ronds argentés brillent : “Adieu !” vous disent-ils penauds, coutumiers de leur sort, eux-aussi, et la main du marchand s’en empare et de son autre main grasse et rougeaude qui pue le poisson – Dieu ! pourquoi le poisson ? Vous n’en saurez jamais diable rien, de son autre infâme main, il vous tend la feuille de choux.
Vous la prenez, gaillardement. Elle est à vous. La transaction est faite. La chose est claire et certaine. Personne ne saurait en douter. Personne ne viendrait essayer de vous en déposséder, de peur d’être foudroyé sur le champ par toutes les foudres du grand ciel bleu qui couve cette scène de son œil unique et tendre.
Cette feuille de choux est à vous, son papier contre votre peau en convient. Certes, elle vous appartient : “Bien, tu m’as achetée, bien. Tu me voulais, tu m’as eue. Convenons-en. Nous voilà unis, donc ! Je suis entre tes mains, tes mains douces et fortes d’homme du monde, d’homme expérimenté, tu en as connu des feuilles de choux, tu t’y connais à nous prendre, à lire entre nos lignes, à nous ouvrir pour nous scruter et nous analyser de long en large. Tu t’y connais, nous n’en doutons pas, nous nous en remettons entièrement à toi. Nous te faisons confiance. Nous ne nous laisserons pas envoler par le vent. Allons ! Emmène-nous quelque part et lis-nous, goulu !”.
Et voilà que vous choisissez soigneusement votre brasserie, soigneusement votre banquette, comme d’habitude, la même brasserie que d’habitude, la même banquette, toujours, car il faut du soin dans la répétition, qu’elle soit irréprochable. Qu’on vienne à en douter du jour et de l’heure qu’il est tant on vous voit de tous temps, à n’importe quelle sorte d’heure, par tous les temps, toujours très exactement au même endroit : “Dieu ! Peut-être même est-il déjà demain, se dit la serveuse, s’il est déjà là, lui, cet inénarrable crétin de client à répétition.”
Alors vous commandez un café, histoire de donner le change, car vous commanderiez dix bières d’un coup, vu qu’aucun poivrot ne met jamais les pieds ici, cela vous éjecterait direct du jeu. Sur le champ.
Et vous posez votre feuille de choux sur la table.
Une légère impatience pointe au fond de votre estomac vide comme le vieux puits asséché et oublié d’une ferme abandonnée en ruine du Haut-Jura. Déserté, le paysage balayé par un vent mauvais… Vous voyez le tableau. Rocailles et herbes folles, de la bile, une bile verdâtre, s’écoule doucement des fissures des vieilles pierres éparpillées sur cette lande. On dirait l’Ecosse ou le Dartmoor, Heathcliff n’est pas loin, assurément, on l’entend siffloter à distance, un air faussement gai, vicieux, porté par le petit vent mauvais… Vous voyez le tableau, la bile s’écoule des pierres, plus rien n’a grâce à votre palais.
Et votre feuille de choux vous attend.
Votre café refroidit déjà, tant vous venez de passer un temps fou, tout à fait fou, d’une longueur proprement hallucinante, dieu que c’est long un temps fou ! Ca n’en finit pas et en plus ça ricane quand vous commencez à le remarquer et il vous nargue, le fourbe ! Il vous a encore eu, voilà, piégé, votre café est froid. Autant pour vous.
Et alors que vous la fixiez ainsi, ses couleurs se brouillaient sous vos yeux doucement rêveurs, votre chère feuille de choux.
Ah !
La voilà, elle est là, parfaitement là, elle vous attend, il n’y a plus qu’elle au monde pour vous, plus que vous pour elle, votre café est froid mais tout est parfait, absolument parfait.
Vos yeux font brièvement le point de façon à ce que votre main délicate et légère atteigne le papier, l’angle, là où elle est plus facile à saisir. Vos yeux font le point mais à peine, juste assez pour que vos doigts puissent viser juste cet angle-là en bas à droite.
Vous allez l’ouvrir, cette grognasse ! Pardon. Cette adorable petite chose douce et tendre, toute abandonnée, rien que pour vous, là, étendue, à votre merci.
L’ouvrir plutôt que de commencer par la page de garde, la première page, celle que déjà tant d’autres ont effleurée, voir labourée du regard.
Vous, vous voulez direct l’inédit, tout de go. Allez !
Vous tournez donc cette page.
Et de vos yeux ébahis qui n’y voient pas encore très net, tout est pourtant là devant vous et l’éclairage est bon mais dieu ! Que vous êtes négligent ! Voilà donc que de vos yeux éberlués, vous distinguez les couleurs qui se fanent, les lignes qui s’effacent, mot à mot, image par image, voilà que la seconde et troisième pages se déplient devant vous, voilà qu’elles sont tournées, voilà qu’elles s’étalent de tout leur plat, de tout leur long, et voilà que rien !
Plus un mot, plus une virgule, plus un point d’exclamation, rien !
Vous voilà berné.
Eternellement.
On s’est joué de vous, tout est perdu, vous n’avez plus rien.

Café de la Table Ronde, Grenoble, février 2008

Convocation

Dialogue entre deux personnages cocasses, assis à une table, l’un en face de l’autre : un lecteur d’Ilys, issu de la mouvance “vieux de la vieille, dur de dur” et donc fatalement anonyme, et Sidonie, enquêtrice d’une bonne volonté indéterminée :

- Monsieur, il faut que nous causions.
- Allons, ce n’est plus “papoter” ?
- Non. Nous souhaiterions profiter de vos lumières, si vous en avez encore quelques unes.
- (en lui tendant son briquet) Allons, du feu ? Tu t’es décidée pour les joints, finalement ?
- Non. On nous fait savoir qu’Ilys devient de plus en plus chiant. Nous aimerions savoir ce qui, à votre sens, pourraient enrayer cette décrépitude, cette corrosion, si tant est…
- De la graisse ? Et c’est quoi ce discours précieux ?
Parce que c’est un des problèmes, justement.
- Ah. Donc il faudrait moins de correction.
- Ouais, d’avantage de filles à poil.
- Mais des filles à poil, cela n’a rien à voir avec les textes…
- Justement, ce rien à voir, c’est ce qui est chiant.
De moins en moins d’images. On veut du cul.
- Ou des textes qui en parlent?
- Moui.
- Et la politique, dans tout ça?
- Rien à battre. Tant que les flics ne se baladeront pas avec des lance-flammes, rien à battre.
- Ah, c’est que vous êtes donc un peu d’une nature à aimer le feu…
- Ouais, une clope ?
- Je veux bien, merci.
- T’es sur une mauvaise pente.
- La même que la votre, je vous ferai remarquer.
- Ouais, mais toi t’as rien à y foutre.
Tu joues le rôle de la petite fleur des champs qui pousse en plein hiver au beau milieu de la piste noire.
C’est ridicule.
- C’est là tout l’intérêt de ma présence ici.
- Te faire décapiter ? Ouais, après tout, un peu de sang, se serait pas mal non plus.
- Mais je pourrais essayer de donner dans le cul, aussi.
- Pitié.
- Quoi ?
- Ce serait vulgaire.
- Ah tiens donc!
- (met un temps avant de répondre) Donne plutôt dans du Wilde (tente de camoufler un petit sourire moqueur), ça t’irait mieux.
- Quoi ? J’ai de vilains genoux ?
- (se penche pour essayer de regarder les dits genoux sous la table)
- Te fatigue pas, j’ai de vilains genoux.
- Mets ton pantalon dans tes bottes plutôt que par-dessus, ça compensera.
- Oh. Ainsi nous pourrions parler chiffon ?
- (met un certain temps avant de répondre) Si tout le monde s’habillait bien, on lorgnerait tous un peu moins du côté des cimetières, ouais…
- Ou des lance-flammes.
- Ouais, voilà.
- Ainsi, nous pourrions donc parler chiffon.
- Et cul, parce que sinon ça fait vite tapettes.
- Attention, on va frôler le propos répréhensible, là.
- Ouais, ça ferait pas de mal, un peu plus de couilles, aussi.
- Du cul et des couilles… Attention, c’est avec ce genre de cocktail qu’on fait des enfants.
Sans parler de la vulgarité dont vous parliez il y a un instant…
- Ouais, les enfants c’est vulgaire, tout à fait d’accord. Une plaie. Ca bave partout, pire que les chiens. Et ça vomit. Les chiens au moins, ça ne vomit pas.
- Les chats vomissent. Est-ce à dire que les chatons devraient être bannis de ce lieux ?
- Rien à foutre. Quoi que ça fasse un joli contraste avec le cul. Tant qu’il y a du…
- Oui, ça va, on a compris.
- Oh. Précieuse !
- Il faudrait savoir si je dois donner dans du Wilde ou dans le porno.
- Oh. Les grands chevaux.
- Vous m’énervez. Vous ne faites que ronchonner.
- Allons donc… (regarde autour de lui, comme à la recherche d’un échappatoire, d’une inspiration, d’une distraction)
Et puis ton décor est nul.

On les voit en fait assis à une petite table de jardin, dans un joli jardin anglais tout en fleur mais sous la neige.

- Je l’ai choisi spécialement pour vous, pour que vous puissiez y jurer en paix. Vous auriez préféré Gaza ?
- Moui, ça reste à voir… Ou ta salle de bain, peut-être…
- Alors à condition que vous vous mettiez dans le bain.
- (avec un petit sourire en coin) Non. On ne voudrait pas faire fuir le peu de lecteurs qui reste ici.
- (visiblement sceptique, désapprobatrice)
- (avec un nouveau petit sourire en coin) Je suis trop timide.

Meilleurs voeux

Michael Lonsdale

Mardi 23 décembre 2008, au Café de la Mairie, place Saint-Sulpice, à Paris, vers 14h, déjeunait Michael Lonsdale.
J’étais venue là prendre un café avec le sieur SK, à qui j’avais laissé le choix de l’adresse et de l’heure de ce rendez-vous interblogueurs coincé entre mon arrivée à Paris et son départ en vacances. Largement en avance, j’avais trouvé une place sur une banquette faisant face au comptoir, j’avais sorti un livre – Of the Importance of Being Earnest, de Wilde – commandé un café allongé.
Je lisais, sirotais mon café. De temps en temps je promenais le regard à droite, à gauche, sur les clients au comptoir, le ballet des serveurs, la terrasse au soleil, la salle qui se prolongeait sur ma droite. Et là, je remarquai un vieux monsieur attablé seul tout au fond.
Un coup d’œil, deux… A n’en pas douter c’était Michael Lonsdale ou bien un sosie saisissant.
Nos regards se croisèrent une, deux fois peut-être, j’en jurerais.

Michael Lonsdale fait partie des quelques acteurs qui marquèrent mon esprit, du temps de ma prime jeunesse, et que je continue d’apprécier, quoi qu’il fasse, à chaque fois que je le vois sur un écran.
Il se tient dans ma mémoire, en médecin d’Hibernatus, avec ce petit quelque chose qui laisse deviner l’intellectuel bon vivant, coquin, quelque part entre Fantomas et le Glaude de la Soupe aux choux.

http://www.dailymotion.com/video/x4z8ba_hibernatus-extrait_shortfilms

Trop peu cinéphile, je ne saurais citer que quelques uns des films qu’il marqua de sa patte : Moonraker, le Nom de la rose, le Mystère de la chambre jaune, quelques Maigret… Et encore, en m’aidant du net pour rafraichir ma mémoire.
Le net permet d’ailleurs d’apprendre qu’il est “catholique engagé”, qu’il “participe au mouvement pour le Renouveau charismatique”.
Ailleurs, un extrait du film Les acteurs, permet de le voir en action, drôle, burlesque, élégant, touchant :

http://www.dailymotion.com/video/x7dy2f_les-acteurs-je-vous-suis-2000_shortfilms

Oh on ne l’idéalisera pas, on le supposera bien comme tout le monde, sertit de tout un tas de petits défauts exaspérants et forts désagréables, en privé surtout, forcément.
On ne s’y arrêtera pas. On le retiendra esthète, digne représentant de ce que la culture occidentale sait produire de style, de culture, de classe, de bon goût… Et si l’affirmation de la foi, des histoires de Saint-Esprit s’en mêlent, alors… Voilà, encore par ce biais, plus clairement, à sa source, le goût et l’expression du beau, de son sens.

“La paix n’est pas une question de dogmes. Elle est au coeur de l’être humain. Le Christ vient pour unifier : « Soyez un, soyez en paix. » Le Notre-Père contient une profonde réflexion sur le sens du pardon : le pardon à ceux qui nous ont fait du mal, le pardon à recevoir pour nos fautes et enfin le pardon à soi-même. Beaucoup de gens déçus par la vie se font des reproches, ils estiment qu’ils n’ont pas été à la hauteur. Ils vivent dans une haine inconsciente d’eux-mêmes. En regard, la proposition chrétienne – l’exigence du pardon – est extraordinaire. Moi, j’ai demandé pardon à mon père qui ne s’était pas très bien comporté avec moi. Le jour où je lui ai pardonné, j’ai rêvé de lui, il était déjà mort. C’est ce chemin-là qui m’intéresse. Délivrer les autres de leur emprisonnement, des limites qu’ils croient indépassables. Voilà le programme chrétien ! Peut-être est-il un peu simpliste pour vous ?” Michael Lonsdale, entretien avec Javier Teixidor.

Alors on aimerait savoir quoi faire, dans ce genre de situation, quand on trouve un tel personnage sur son chemin. Faudrait-il se lever, aller importuner le client en plein déjeuner : “Monsieur, c’est un honneur que de passer en ce lieu et bien fortuitement, un moment en votre brillante compagnie, quand bien même en simple anonyme, à 10 mètres de distance et pas du tout à la même table. Monsieur, c’est un honneur que de pouvoir vous saluer, j’en remercie la Providence! Bon appétit, bonne journée et mes meilleurs vœux!”, avant de s’en retourner à son Wilde et à son café ?
Ou peut-être, au moment de son départ, alors qu’il passe devant vous, s’il vient à regarder dans votre direction, le saluer plus simplement d’un petit hochement de tête et d’un joli sourire.
Au lieu de cela, la peur de déranger, de bafouiller, de jouer la provinciale éberluée qui n’a jamais rien vu… On reste à sa table sans trop broncher.

Quant à ce rendez-vous interblogueurs de mardi dernier, je me contenterai d’en remercier SK et d’en dire ceci :


Vitrine de la rue des Canettes, à quelques mètres du café.

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