Mes plus jolis coups de fric [3]

Actu — Article écrit par le 12 décembre 2011 à 14 h 39 min

Pour changer, je vais raconter une belle histoire, et dans le récit qui va suivre, il ne sera pas question de papiers bleus, d’avocats, de palais, de lettres d’injures et de crises de nerfs….

Quand j’ai mis quarante mille de mes euros sur la table pour faire sortir du sol une agence immobilière, les beaux esprits m’ont dit que c’était court et que je n’irais pas très loin…Plus exactement, ils m’ont dit en cœur qu’une agence ne pouvait pas survivre sans un portefeuille de locations, et qu’il n’est par ailleurs pas possible d’en acheter un, de portefeuille de locations, quand on est jeune et qu’on débute dans le métier, parce qu’avant d’être en vente, ils sont préemptés par les institutionnels et les gros, qu’ils sont vendus avant même que les petits en aient été informés, qu’un autre petit avait mis son portefeuille en vente.

Seulement moi, voyez-vous, je ne crois jamais à ce qui se raconte… Ca m’a quelquefois joué des tours pendables, j’ai mis deux ou trois fois ma main dans le feu, je suis encore brûlé de partout, mais enfin, l’un dans l’autre, je referais tout, si le Tout Puissant me proposait de recommencer… Je me doutais qu’il y avait un petit gestionnaire de portefeuille locatif quelque part qui s’apprêtait à prendre sa retraite, qui était guetté par les gros et les institutionnels comme on me l’avait dit, mais qui n’avait pas envie de traiter avec eux pour une question d’humeur, parce que leurs gueules et leurs manières d’encravatés ne lui revenait pas.

J’ai donc bombardé la profession de mailing, je suis resté des semaines sans réponse, mais après deux mois, un vieux pépé qui gérait une grosse trentaine de locations m’a téléphoné pour me dire qu’il avait l’intention de vendre sa boutique… C’était le foutoir complet, chez lui; il n’était même pas informatisé et visitait ses clients avec un anorak et des chaussures de montagne… Il avait une barbe d’instituteur socialiste, il s’était d’ailleurs présenté l’année d’avant aux élections cantonales sous l’étiquette socialiste, il s’occupait bénévolement des vieilles de son village, et c’était mon homme.

Je lui ai racheté ses 35 locations pour vingt milles euros… On m’a expliqué partout qu’elle était casse-gueule, cette affaire, parce que le portefeuille était composé d’une dizaine de lots détenus par une vieille qui avait ses habitudes avec son agent immobilier barbu, et d’une autre dizaine d’autres dont le propriétaire était un pharmacien caractériel qui ne voulait traiter qu’avec le socialiste dont je vous ai parlé,… Le risque que je prenais, c’est que je mette mes vingt milles euros sur la table et que les deux me quittent immédiatement en apprenant que leur gestionnaire avait changé.

C’est vrai que c’était dangereux, mais enfin, j’avais un bon feeling, comme au bowling, quand pour des raisons inexplicables vous savez que vous allez faire tomber toutes les quilles… Méfiant, le pharmacien est venu me voir pour savoir à quoi je ressemblais, on a sympathisé, je l’ai convaincu, et je vous le jure sur l’honneur, il est mort trois semaines après, d’un cancer… A la première rencontre, je m’étais douté de quelque chose dans ce genre-là, puisqu’il est entré dans ma boutique recouvert d’un loden, alors qu’on était au mois de Juin et que les filles de 17 ans passaient devant ma vitrine en short… Il avait froid, et il agonisait déjà, le monsieur… vingt jours plus tard, de sa chambre, il m’a téléphoné pour que l’on mette au point quelques détails, il a reçu sa femme et ses enfants pour leur dire adieu, puis il a rendu son dernier souffle.

Sur son lit de mort, il a expliqué à sa femme qu’XP est un bon petit gars, et qu’il fallait non seulement lui laisser la gestion des dix appartements qu’il détenait, mais aussi lui confier le reste du patrimoine, c’est à dire une vingtaine de logements gérés jusqu’alors par des confrères…Yes!… A la louche, mon investissement de 20 000 € en valait désormais 50 K€ … Un ange était passé.

C’était quelqu’un, ce pharmacien, je vous assure… Il était largement imposé sur la fortune, mais il allait déboucher les chiottes chez ses locataires pour éviter de donner 30 € à un plombier… D’aucun diront que c’est malsain, ce rapport à l’argent, mais je crois pour ma part mordicus que notre civilisation repose là-dessus, dans cette propension à thésauriser, à ne pas craquer bêtement son argent ou sa récolte comme des nègres…. C’est personnel, mais enfin les gens qui dilapident et ne savent pas acheter me font tout le temps penser aux nègres.

Six mois après cet achat, mon frère qui travaillait avec moi a eu un petit, et pour nous prouver qu’elle nous aimait bien et qu’elle avait confiance en nous, la femme du pharmacien a offert au nouveau né une girafe Sophie en plastique, à 1,50€… Ca n’a l’air de rien, mais cette femme n’avait plus donné quoi que ce soit à personne depuis le 26 mai 1992.

Cette histoire démontre que les Evangiles sont dans le vrai, puisqu’il y est écrit : frappez et on vous ouvrira, cherchez et vous trouverez

Dans le fond, voyez-vous, depuis ma plus tendre enfance, je n’ai qu’une seule vraie passion, dans l’existence: prouver à la cantonade qu’elle a tort et que j’ai raison, quitte à me retrouver seul, lâché même par ma garde… Dans mes lectures, je n’ai jamais rencontré un chef de guerre, un prédicateur ou un prince qui soit plus orgueilleux que moi.

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