Différenciation piège à cons

Littérature — Article écrit par le 10 octobre 2011 à 17 h 44 min

Il a dit toute la vérité, c’est même son tort, il n’a dit que cela

Attribué à Lacan à propos de Jung.

 

Pour poursuivre  sur l’actualité murayenne, je vais digresser- pas tant sur l’ouvrage en lui-même d’Alexandre de Vitry « L’invention de Philippe Muray  » que sur la critique  qu’en donne Juan Asensio -à laquelle je souscrit presque entièrement. Asensio met en effet le doigt sur le principal défaut du livre de Vitry : son obsession laborieuse-qui tient lieu de fil conducteur- à vouloir démontrer que Muray est bien un écrivain. A vrai dire je ne m’étais pas vraiment posé la question à ce sujet, mais étant donné le succès relatif mais suffisamment inquiétant de l’accueil récent de Muray dans les médias , il me semble que cette question, ou en tout cas la façon dont de Vitry s’en empare comme agité d’un réflexe-alors même qu’on ne lui a rien demandé, constitue un début de piste. L’acharnement à vouloir démontrer que Muray était un écrivain comme s’il s’agissait là de lever le quiproquo a quelque de chose d’effectivement révélateur, de l’ordre du lapsus.

Pour Asensio, la réponse est simple : Muray n’est pas un écrivain au sens où il n’était pas romancier. Et en effet, la façon dont Vitry esquive totalement, par l’usage assommant des truismes concernant le statut d’écrivain et sa réalisation à travers son œuvre,  l’échec esthétique des romans de Muray, est symptomatique. Vitry n’aurait pas eu à démontrer que Muray était un écrivain si Muray avait été un romancier de génie, c’est à dire quelqu’un qui ne conclue pas. Il est impossible pour l’époque de ne pas conclure, et l’accueil d’un Muray également romancier aurait été bien plus tiède que ce que l’on observe aujourd’hui. Or la détestation totale de l’époque par Muray; détestation en son sens juste, et d’ailleurs extrêmement précoce de l’aveu de Muray lui-même, constitue paradoxalement la faille par laquelle l’époque s’engouffre pour le célébrer.

Si Muray s’est différencié en décrivant l’indifférenciation des individus d’aujourd’hui à travers son œuvre, Muray reste malgré lui captif de l’époque comme en négatif. La particularité des grands romanciers n’étant pas seulement de décrire eux aussi leur époque, c’est à dire également de s’en différencier, que de se différencier d’eux-mêmes, ce que Muray n’a pu faire étant lui-même hermétique à ses charmes pourrait-on dire de naissance. En bref, Muray n’a pas pu dire Homo Festivus c’est moi. Il faut en effet être un minimum séduit, attendrit, exigeant, ou « en empathie » avec les acteurs anonymes de la modernité pour saisir leurs troubles existentiels et être enfin un romancier. L’échec de Muray à faire réellement exister ses personnages dans ses romans en est la démonstration qui n’a, à partir de ce que je viens d’écrire, rien de surprenant.  C’est l’ironique rançon de sa radicalité.

A partir de là, rien d’étonnant non plus à ce qu’une certaine insignifiance empoigne les thuriféraires médiatique de Muray, à travers leurs bavardages, ne saisissant pas que l’absence de nuance est un des traits majeurs de ce temps, et que cette différenciation murayenne « totale » après laquelle ils courent ou dont il se réclament pour faire passer leurs pilules antimodernistes frelatées, n’est plus dans leur bouche qu’un artifice de plus et qu’en creux, s’ils le recyclent sans scrupules, c’est parce qu’ il était pour eux-et heureusement pour eux- un mauvais romancier avant d’être un génial essayiste.

 

PS : on peut même se demander s’ils ne désirent pas à travers leurs poussifs éloges  que l’on fasse l’économie de sa lecture, des fois qu’on la complète par celle des romanciers qu’il honorait.

 

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    22 commentaires

  • John Terby Jr dit :

    J’ai bien aimé la critique d’Asensio, il y a un côté fort jouissif à le voir tourner en dérision ce livre qui a l’air effectivement aussi ridicule que la coiffure et la dégaine générale de Phillipe Muray. Si je publie un roman, un jour, et qu’il fait la même chose avec moi, bien sûr, il aura tort et je lui casserais les deux jambes mais pour l’instant, je le félicite.

  • XP dit :

    Excellente citation dans le texte du Stalker:

    Harold Bloom : «Tous les grands poètes, que ce soit Dante, Milton ou Blake, doivent ruiner les vérités sacrées et n’en faire que fable et vieille chanson, parce que, précisément, la condition essentielle de la force poétique est que la nouvelle chanson, la sienne propre, doive toujours être une chanson de soi-même»

    Concernant à l’idée défendue dans ton article et le sien, je n’arrive pas à me faire une religion…

    D’acord avec la définition de l’écrivain, sur le fait qu’il doit s’identifier aux personnages et ressentir une certaine empathie pour leur donner une substance.

    En revanche, je ne crois pas que l’on puisse ne le faire que par le roman, la fiction. Ce travail, je crois qu’on peut le faire en chroniquant l’actualité et en croquant les personnages qui la font… Ségolène Royal, quand elle est évoquée par Muray, peut devenir un personnage, comme on le dirait d’un personnage de fiction…

    Maintenant, est-que Muray a réussi à le faire, je n’en sais rien…

    Parcontre une chose est sûr, c’est que les gardiens du temple autoproclamés ne le prennent pas pour un écrivain, et que c’est pour ça qu’ils l’admirent, comme tu le dis très bien.

    Au passage, ces gens-là ne se rendent pas compte du ridicule qu’il y a à se comporter en disciple de Muray. Ca n’est par définition pas possible, il ne faut pas l’avoir lu pour oser ça. En l’occurence, ils le prennent pour un réac ou un conservateur, lui qui récusait totalment les deux termes.

    Quand on pense qu’il y en a un qui a déboulé ici pour nous dire qu’on n’avait pas à en parler, parce qu’il était parti en vacance avec lui^^

  • gonzo dit :

    Bon, Muray ça fait un moment que je veux m’y lancer. Je suis décidé à franchir le pas : par quel ouvrage commencer ? Celui qui résume le mieux sa pensée, tout simplement le mieux !

    • Iago dit :

      pour Gonzo:

      « Chers djihadistes… » résume assez correctement et brièvement toutes les délicatesses que Muray pensait au sujet du « crétin à roller », plus connu sous le nom de Festivus Festivus.
      Après est-ce que cet ouvrage est le meilleur ?

      J’ai aussi un faible pour le dernier tome des exorcismes : « Moderne contre Moderne », le plus cinglant peut-être.

      Sinon, pour tous les autres amateurs, un roman sur lequel Muray a dit du bien (ce qui est rare) : « Survivance » d’Alain Monnier, qui vaut largement le détour, à mon humble avis hyper-éclairé…

  • XP dit :

    Sans hésitation ses chroniques, à savoir les exorcismes spirituels » et « après l’ »histoire ».

    Textes de de 3 à 20 pages chacuns (plus souvent 3 que 20) sans liens entre eux. Ce qui vous permettra de picorer, de ne pas bloquer deux WE, et de repousser toujours le projet aux calendes grecques^^

    Par contre, vous pouvez eviter le très roboratif « XIXème siècle à travers les âges »(a mon avis, mais aussi selon celui celui de Muray), une oeuvre mineure. Une oeuvre transitoire, dont le vrai intérêt est d’avoir parmis à Muray d’aboudir à la période des chroniques.

    les chroniques sont rigolotes, parlent de programmes TV, de téléphones et de pantalon, le XIXème a la forme d’un gros paté universitaire, c’est juste pour ça que ces lecteurs les moins intéressants le prennent pour son livre-maitre. Ne vous faites pas avoir.

  • XP dit :

    - Normance,de Céline (Nord en second choix)

    - Pour Kafka, trouvez-vous un recueil avec « La colonie pénitentiaire » et surtout « La métamorphose » dedans^^

    Le Bruit et la Fureur ou « Absalon Absalon » de Faulkner.

    Sinon comme livres de chevets, à picorer,

    - Les Essais de Montaigne,

    - les « Mauvaises pensées choisies » de Nietzsche, un choix établi par Mona Ozouf.

    - Cioran… tout Cioran, ça tient dans un seul livre, en collection quarto. (le plus grand humoriste du siècle, et je ne plaisante pas)

    Merde, ça fait six, tant pis!

    Sinon, ces derniers mois, mes coups de coeur, c’est flannery O’Connor et John Fante, grâce aux bons conseils de cette chère Crevette!

    • ernst dit :

      C’est drôle, pour un chrétien, de proposer Nietzsche et Cioran dans le « top 5″. Je trouve que c’est un bon choix, évidemment, mais je ne suis pas vraiment chrétien – ou disons que c’est une question difficile. Qu’est-ce que ça veut dire, dans ce cas, être chrétien si tu ne lis ni Kierkegaard, ni Simone Weil, ni Bloy etc. ? (ce n’est pas un reproche, vraiment pas, ton avis m’intéresse).

  • XP dit :

    Un écrivain, pour moi, c’est un écrivain, point. Je n’aime pas na notion d’écrivain chrétion, ou libéral, ou nationaliste…

    Vous pouvez être catholique et n’avoir rien à dire à un autre catholique, et avoir pour excellent ami un athée que vous trouvez néanmaoins profond, spirituel, enrichissant…Ecivain catholique, comme Henri Bordeau, André Bazin.

    Simone Weil, non merci… Vous aurez-peut-être compris que son catholicisme n’est pas le mien^^…

    Quant à bloy, je le lisais beaucoup fût un temps, mais ses imprécations et ses vociférations me fatiguent, désormais, même s’il m’en reste quelque chose… Et puis il y a le personnage, omniprésent, que je trouve tout compte fait assez orripilant.

    j’aime BerNanos le Romancier, mais d’une manière générale, les écrivains purement cathos (Péguy, Bernanos l’essayiste) m’emmerdent. Sans doute parce que losqu’on écrit, il faut partir de Zéro, tout explorer, et surtout parce que l’intéret de la dite exploration, c’est de rencontrer le christianisme là où il n’est pas censé être et chez ceux qui qui ne sont pas chrétiens.

    Cioran où Céline disséquant la noirceur de l’äme humaine, la faiblesse de la chair et le caractère vain de nos existences me semblent autrement plus stimulants pour un chrétien que les sentances pompeuses dePéguy sur l’argent…

    • ernst dit :

      Je comprend. C’est très clair. Je crois qu’on a un problème de définition: pour moi Nietzsche et Cioran (et Montaigne aussi dans la liste) sont plus des « penseurs » que des écrivains. Je veux dire, qu’ils proposent des « concepts » et non pas seulement une « subjectivité » à la Céline. Je ne dis pas qu’il y a un groupe plus utile que l’autre entre les penseurs et les « écrivains ». Je me demandais simplement de quel « penseur » chrétien les ilysiens pouvaient se sentir proches. Mais, si j’ai bien compris ici, on se réfère aux chrétiens au sens « socio-historique » plus qu’au sens théologique.

      • XP dit :

        Il n’y a pas de ligne éditoriale sur Ilys, mes choix ne sont donc pas forcément ceux des autres contributeurs.

        Sinon, la question était « si; vous deviez conseiller 5 LIVRES à votre meilleur ami ».

      • Gil dit :

        @ ernst : « pour moi Nietzsche et Cioran (et Montaigne aussi dans la liste) sont plus des « penseurs » …… ils proposent des « concepts » et non pas seulement une « subjectivité » à la Céline »

        Sur ce point, Cioran est à mon avis nettement plus un écrivain qu’un penseur; j’ai été étonné, en relisant Cioran après avoir découvert Schopenhauer, Nietzsche et d’autres (mais surtout, surtout Schopenhauer), à quel point il leur empruntait, à quel point il a peu créé de véritables concepts, comme vous dites. Son génie est dans son style, dans la dissection de sa « subjectivité » torturée, et dans son humour.

        • ernst dit :

          Nous sommes d’accord. Cioran, Nietzsche et Montaigne sont tous les trois, à leur manière, des gens qui ont travaillé sur leur style d’écriture. Le ‘Zarathoustra’ de Nietzsche est une oeuvre poétique pour les germanophones, d’après ce qu’on en dit. Et Cioran est délicieux à lire, tout comme Muray d’ailleurs. Ce que je veux dire, c’est qu’ils réfléchissent sur des idées de façon explicite, avec un système plus ou moins cohérent. Un « écrivain-romancier » n’en à rien à foutre d’être cohérent, d’avoir des idées « qui se tiennent », de s’inscrire dans une école de pensée, de commenter d’autres auteurs etc. Bref, le style est moins important que l’opposition fiction/essais dans ce que je disais; tout simplement.

          • Gil dit :

            Même si l’on admet cette thèse un peu excessive, je trouve : « Un « écrivain-romancier » n’en à rien à foutre d’être cohérent, d’avoir des idées « qui se tiennent » », je crois justement que Cioran est nettement plus de ce côté que du penseur cohérent. Bien sûr, il donne une certaine impression de cohérence à travers toute son oeuvre, parce qu’il ressasse les mêmes obsessions (mais n’en est-il pas de même des « écrivains-romanciers » ?)…

            Ce n’est pas le cas de Nietzsche (quant à Montaigne, je le mettrais entre les deux de ce point de vue-là), qui crée des concepts, dont d’ailleurs tout le monde a entendu parlé peu ou prou (le surhomme, l’éternel retour, la morale comme contre-nature etc). Le Zarathoustra se veut d’ailleurs une somme de ces concepts, le tout écrit dans un « style romain » (dixit FN), pour lui donner valeur de texte sacré. On imagine pas Cioran écrire une « somme » de ses idées… ce qui n’empêche que FN est aussi un grand écrivain, bien sûr.

          • Gil dit :

            « le style est moins important que l’opposition fiction/essais dans ce que je disais »

            J’entends bien; mais si vous définissez l’essai par la production de concepts (surtout de concepts originaux), pour moi pas de doute : Cioran est du côté de la fiction plus que de l’essai. Plus concrètement, j’ai le souvenir, après avoir lu la première fois le Précis de décomposition, d’avoir eu l’impression de refermer un immense roman fantastique et d’épouvante^^

  • Octavius dit :

    Je vous suis XP, à la manière dont Deleuze disait que l’enjeu doit être de sortir de la philosophie par la philosophie, on pourrait dire que la littérature permet de sortir de la chrétienté par la chrétienté. Idem pour l’athéisme. Ce n’est pas pour rien que Céline se dit mystique sans être croyant.
    Et quant à Bloy, je hasarde : vous vous en êtes probablement lassé parce que, précisément, vous y êtes dans l’imprécation. Vous en avez assimilé quelque chose, il me semble.

    • XP dit :

      Possible, hélas! J’espère que ça m’a un peu passé, et que ça me passera encore.

      Concernant la notion d’écrivain catholique, c’est limite un contre-sens. Etre chrétien, c’est d’abord se sentir en phase avec la civilisation occidentale, apprécier les fruits de cette civilisation, et la la ttérature comme la pensée occidentale en font partie.

      En étant un peu provocateur, on pourrait dire que s’ils sont fondamentalement occidentaux ils sont chrétiens, que tous les écrivains majeurs de l’occident sont chrétiens, à part peut-être quelques auteurs catholiques.

  • Gil dit :

    Putain les rédacs… « L’art des dreadlocks On filera à la page « galeries » et on sélectionnera « galerie de mouche » « … vous êtes obligés de faire des choses pareilles ?

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