Le fond d’une Oeuvre, c’est sa forme
Le 29/11/09 à 13:19 par XP
Si l’aventure des Hussards a tourné court et si donc Nimier, Déon et les autres n’ont rien laissé ou peu s’en faut, c’est qu’ils ont politiquement mis leurs pas dans ceux de ces existentialistes dont ils se voulaient pourtant les antithèses.
Ce qu’ils n’ont pas compris, c’est que le projet sartrien visait à soumettre l’Art non pas à son idéologie, mais à l’Idéologie.
Le vrai scandale pour lui, c’est qu’il puisse exister de l’Art pour de l’Art, qu’une oeuvre ait une existence par et pour elle même et contenir sa cohérence propre autant que sa finitude.
La véritable ambition politique de Sartre, c’est de retirer les oeuvres aux artistes et de les mettre au service de la foule comme on le ferait avec du Capital, qu’il ne soit plus possible de les décrypter en dehors du prisme de la comptabilité, qu’elles soient utiles et transformées en outils dans les mains de l’homo Laborans.
Le but, c’est aussi que le monde ne puisse plus jamais être observé avec les yeux de la littérature, laquelle a pour seule mission de nous montrer l’existence et la vérité, elles qui ont si peu à voir avec le monde réel, le seul que les matérialistes sont en mesure d’appréhender…Ils savent qu’il en existe un autre auxquels ils n’ont pas accès, ils enragent, et pour le détruire, ils rêvent de bâtir un avenir où la foule pourrait prendre d’assaut l’atelier de Raphaël, le faire tomber du tabouret et peindre à sa place.
Il s’agit enfin, pour ses ennemis acharnés de l’individu, de saccager ces places fortes que sont les oeuvres, elles qui permettent à quelques hommes de s’arracher à la foule, se mettre en retrait et faire venir par leurs seules existences un doute affreux dans les cervelles de tous les Jean-Paul Sartre de la terre, ceux pour qui ils ne sauraient être que des animaux sociaux.
Pour qu’ils fassent pièce à l’existentialisme plutôt que de se mettre à sa remorque, il a manqué aux Hussards de comprendre une chose, la seule qui importait:
Pour rendre l’art à l’Art, il fallait, pour le dire avec Claude Simon, prendre acte de l’incompatibilité radicale non seulement entre le réel et l’existence, mais aussi, de fait, entre la discontinuité du monde perçu et la continuité de l’écriture…Pour en finir avec l’engagement et l’arraisonnement des oeuvres au port existentialiste, il eût fallu en même temps se débarrasser de ses trois corollaires, à savoir le personnage romanesque, l’histoire romanesque et la sacro-Sainte description, qu’elle soit psychologique ou vise à peindre une mare aux diables ou un pot de chambre…
Pour le dire autrement, ils ont cru à tort qu’ils pouvaient tourner le dos à Sartre en allant vers Alexandre Dumas (dont j’e me suis toujours demandé ce qu’on peut lui trouver une fois que l’on a passé ses quatorze ans) et sans se tourner vers Joyce, Musil, Kafka, Virginia Woolf et le Céline de la seconde période, celui qui était leur exact contemporain.
Peu importe les thèses que défendent les romanciers à thèses, ils sont, du fait même de cet état, des frères de plume et partagent strictement la même vision du monde.
Pour me faire bien comprendre, je force un peu le trait en évoquant les Hussards et je fais bien injustement l’impasse sur la fraîcheur que dégagent malgré tout leurs livres, mais je n’aurais pas eu à le faire si j’avais mis en parallèle le catholique monarchiste Paul Bourget et le socialiste athée Zola dont il est frappant de voir à quel point ils se tinrent à extrémités différentes de l’échiquier politique et firent néanmoins la même oeuvre en double…
Si on a le coeur et le mauvais goût d’appeler ça une oeuvre, bien entendu.
Du fond de sa prison Céline a écrit que dans le fond, personne ne lui reprochait la collaboration ou l’Antisémitisme, mais qu’en revanche, s’il était là, c’est qu’on ne lui pardonnait pas le Voyage…
La révolution politique du Voyage et des trois petits points…

Quand un caissier parle de littérature, c’est quand même pitoyable. Vraiment.
Un parallèle entre Paul et Jean-Paul, ça me rappelle pourtant quelqu’un.
XP : “Le vrai scandale pour lui, c’est qu’il puisse exister de l’Art pour de l’Art, qu’une œuvre ait une existence par et pour elle même et contenir sa cohérence propre autant que sa finitude.”
Il y a une préface de Malcom Lowry dans son livre mythique “Au dessous du volcan” où il cite Julien Green pour expliquer pourquoi il a écrit ce livre : “Mon intention m’était et m’est restée tout au long, obscure.” et Lowry de conclure : “Mais obscure ou non, il ressort de tout cela qu’une de mes intentions demeurait, j’en suis certain, d’écrire un livre.”
Pourrais-je savoir ce que pensent les contributeurs d’Ilys d’André Suarès ou de Fernando Pessoa? Voilà des écrivains magnifiques qui ont fait de leur style un vrai monument, une vraie poésie, un monde: j’ai essayé d’initier un ami à Pessoa, il a laissé tomber au bout de quelques pages (”j’y comprends rien du tout”). Un gardien de vaches diplômé? Il n’avait d’ailleurs pas “accroché” (mot qu’il m’a sorti!) à la lecture de Céline.
D’ailleurs je parie qu’un Robin des bois ou un Kern seraient totalement sidérés, convulsés et tout retournés à la lecture du “Banquier anarchiste” de Pessoa…
“Alexandre Dumas (dont j’e me suis toujours demandé ce qu’on peut lui trouver une fois que l’on a passé ses quatorze ans)”
Surprenant !
Monte Cristo: cette concentration de calcul, de préméditation, de déguisement, culminant au point de constituer un splendide holocauste à Némésis m’a procuré une jouissance inoubliable. Ce type là, Dantès, acquiert une maîtrise des hommes et de leur psychologie qui m’empêche de comprendre votre considération.
Vous auriez dit Odile Weulersse
Si je vous critique sans cesse, c’est sans doute parce que je pense que je vous fais progresser, voyez mon grand coeur alors que vous me détestez, mais bon Dieu, vouloir assigner la fonction de vérité, si je vous lis bien, à la littérature,c’est l’absolu contraire de ce qu’elle est, elle ne sert surtout pas à la vérité, et comparer Zola qui définit un monde sans Dieu et Bourget qui ne règle sa littérature que sur son existence, sur une morale bourgeoise, sur la faute, la contrition, le remord, est pour le moins malheureux quand il ne s’agit pas d’un contre sens.
Ashley, vous n’avez pas tort pour Monte Cristo mais il n’en demeure pas moins que vous l’avez certainement lu vers 13- 14 ans… (je me souviens encore de ma lampe de poche merdique pour le terminer la nuit sans déranger ma petite sœur!)
Oui la première fois. Je l’ai relu depuis il y a 3-4 ans. J’ai autant trépigné de joie devant le lent processus méthodique, infernal élaboré par Dantès qui se révèle au fil des pages.
Je tiendrai mon engagement sur le Guépard. m’écorche les yeux sur la nouvelle traduction de Manganaro dont j’ai fait l’acquisition ( on m’avait prêté le Pézard)
@Ashley
C’est une question de goût. Moi, je n’aime pas, et vous aurez remarquer que c’était un simple apparté.
On peut aimer ou pas Alexandre Dumas comme on peut aimer ou pas les moules frites, on peut même en raffoler, mais ce n’est pas pour autant de la gastronomie, si vous me suivez.
@Robin
Les plaisenteries les plus courtes sont les meilleurs. Encore un commentaire de mongolien de ce genre et c’est bouton magique.
Les Anglo-saxons adorent Dumas, et il y a là une indication.
@ Denis: “Les Anglo-saxons adorent Dumas, et il y a là une indication.”
plus haut…
“XP: On peut aimer ou pas Alexandre Dumas comme on peut aimer ou pas les moules frites, on peut même en raffoler, mais ce n’est pas pour autant de la gastronomie, si vous me suivez.”
Si l’on doit maintenant se fier aux Anglo-saxons en matière culinaire :-(
Je comprends que ce sujet n’est pas à l’ordre du jour mais ne vous suis pas du tout. restons en donc là.
@Ashley
Vous pouvez dire ce que vous voulez, ici,la parole est totalement libre. C’est d’ailleurs pour que tout le monde puisse s’exprimer en toute liberté que nous faisons la chasse aux trolls.
(rien de plus sadique chez un Corse, que d’obliger quelqu’un à refaire son boulot… tant pis, je rectifie)
“Les Anglo-saxons – y compris les plus exigeants en matière de littérature – adorent Dumas, et il y a là une indication.”
(j’ajoute que les Anglo-saxons sont évidemment plus experts en matière d’oenologie, que les Français)
Bien. Je vous avais senti un peu raide dans votre précédente réponse.
La gastronomie pour ma part, c’est un peu tout et rien à la fois, un gratin de courgette, un pot au feu ou saucisson et radis noir, un plateau d’huître, le foie gras, pour certains surtout le foie gras. Question de goût immanquablement, je préfère.
En plus des sentiments évoqués supra, j’ai lu le comte de Monte Cristo comme si j’écoutais ma mère me raconter l’Odyssée, Oedipe, Sisyphe, Thésée, Jason…bref je l’ai pris pour de la mythologie romantique européenne (dans mon souvenir: on voyage en France, Italie, Grèce)
Pour moi ce livre (et in extenso Dumas) constitue une référence culturelle majeure et ne me paraît pas comme un apanage de la littérature pour 12-16 ans. Même si il est un auteur traditionnellement lu à cet âge, le cantonner à cette fraction de vie est une méprise.
@Ashley
N’ayant malheureseument pas de palais, je préfère le steak tartare au caviar, et je ne fais aucune difference entre un grand cru et une bonne bouteille de Saint-Joseph. Ce n’est pas pour ça que je tiens le steak tartare pour de la gastronomie, et que je je permet de décreter que le caviar, ça n’en n’est pas.
C’est sans doute très bien, le compte de Monte Cristo, mais il me semble que ce n’est pas de la littérature. Je crois que la littérature, c’est ce que j’ai décris dans mon texte. Qu’une belle histoire, fût-elle bien charpentée, prenante, captivante, enfin tout ce que vous voudrez, ça ne fait pas de la littérature. Mais peut-être que je me trompe. En ce cas, il faudrait me dire précisèment où et pourquoi.
Je crois aussi que la littérature est une discipline vivante, que des procédés sont naturellement emmenés à devenir obsolète et remplacer par d’autres. Or, le tryptique récit/personnage/description me semble dépassé.
la littérature consiste à montrer le monde dans sa vérité, et non pas dans sa réalité. Ca implique qu’il défile sous les yeux d’un narrateur chez qui tout se mélange et chez qui le fil du récit se brouille et des détails prennent une grande importance tandis que des choses bien visibles ne lui apparaissent pas.
C’est la mère de Kafka dans la métamorphose qui s’appelle simplement “la mère”, parce que ce n’est que cela et qu’une description minutieuse du personnage aurait fait perdre le vrai fil.
Si c’est de la littérature, parce qu’au XIXeme et dans ses prolongements, le roman est la forme par excellence qui “montre le monde dans sa vérité” ainsi que son existence. Mais il y a des vérités qui sont immuables, et les mythes grecs et bibliques nous le prouve sous leur forme propre. Comme l’ont fait les peintres Balzac, Stendhal, Mitchell, Lampedusa à leur manière…Je cède, Dumas vient peut-être en second plan. Ce qui n’empêche pas de s’y référer.
La réalité c’est l’affaire des journalistes.
“Or, le tryptique récit/personnage/description me semble dépassé.”
Tout à fait d’accord, les errements des hussards le démontre.
Vous avez lu Gracq ?