Quitter la place.
J’embrasse Cécile, je la serre dans mes bras, elle remet vite ses lunettes de soleil, pour se cacher. Elle reste muette, sinon, je le sens bien, à chaque mot elle s’étranglerait. Je reste moi aussi sans rien dire, je respire son parfum, je m’imprègne, et dans le reflet en face, sur la vitrine, je la trouve si fragile. Et puis je l’encourage, alors elle traverse le trottoir, silencieuse, et moi je file droit, sans me retourner, je longe Saint Sulpice et bientôt, peut-être sous son regard, je disparais à l’angle de la rue des Canettes.
Je trouve un vélib’, je l’enfourche et je roule au hasard, dans les rues étroites du sixième, mais tout me ramène sur le boulevard Saint Germain, alors je me décide pour le pont Sully, encore une fois, et je traverse la Seine devant Notre Dame, et loin là bas les quartiers neufs de Bercy, avec leurs immeubles en cubes de glace, sont dans la brume légère déjà comme un souvenir un peu éteint.
Je m’aperçois que suis ému, je me cogne contre le trottoir comme une ivrogne, cela m’étonne. J’arrive en nage à l’appartement, mais je ne tiens pas en place. La chaleur est insupportable, je redescends prendre une bière dans ce bar où j’ai mes habitudes.
Je renifle l’espace, je suis attentif, le zinc, les tables rangées, et le vent tiède qui entre par la porte grande ouverte, les gens installés en terrasse, un enfant qui pleure, une femme qui lit tout à côté, les plis du journal, le verre rincé, la bière qui gicle, la première gorgée, fraîcheur.
Je sors et je marche au hasard. Je traverse le boulevard Voltaire et je remonte l’ancienne route de Charonne. Rue de Bagnolet, je croise la rue des Pyrénées, puis je tombe sur Saint Germain de Charonne et son petit cimetière. Je monte les marches sous un soleil d’Espagne, et tout de suite à droite, sur le chemin central, je retrouve la tombe familière. Je lis la date, 6 février 1945, et les deux noms inscrits sur la petite plaque. Robert Brasillach est là, avec sa mère. En face, son beau-frère Maurice Bardèche et sa sœur Suzanne. Je m’incline pour lui murmurer quelques mots. Je lui ai toujours trouvé un regard d’enfant perdu au doux Brasillach, un enfant pour qui tout serait allé trop vite. Trente cinq années, et c’était déjà fini. La statue de Magloire, qui domine le cimetière, m’apparaît comme le gardien ironique des proscrits.
Je rentre dans l’église pour y chercher un peu de fraîcheur, je m’assois sur un banc, je respire, et le temps s’étire, dehors, langoureusement indifférent.
Je dégringole la rue Saint Blaise, et par les rues sales du quartier et la place de la Réunion, sinistre et vide, écrasée de soleil comme une arène dérisoire, je me retrouve devant chez moi, je ne sais pas comment.
Voilà. Tout s’efface.
Quitter la place.

Un des rares lieux parisiens que rien ne semble devoir changer. Charonne est la seule église de la capitale à avoir son propre cimetière – et une des rares à entretenir un petit jardin de curé. Dans le cimetière, il y a aussi les deux fils Malraux, morts dans un accident de voiture. Et un écrivain / chroniqueur oublié, Gérard Bauër. J’aime bien cet endroit.
Un cimetière comme ultime refuge ? Tout un symbole.
On m’avait dit que c’était un super blog… oups, je découvre un blog d’ados narcissiques et verbouilleux…
Ben voilà jef, comme cela vous êtes vacciné et on nous vous verra plus ici. Et puis savez , le coup du “on m’a dit”, on nous l’a fait cent fois.
nestor a compté pour moi : plus de 40 “je” pour à peine moins de lignes… record battu ?
UHS : je ne savais pas pour les fils Malraux. Oui, c’est un endroit bien agréable.
Le meilleur de ce blog est souvent dans ces récits anecdotiques, que j’oserais qualifier de “féminins”.
J’en suis voisin et pourtant j’ignorais l’existence de ce cimetière, honte à moi ! Merci.
Ca pourrait être un chouette quartier populaire, mais il se dégrade de plus en plus, on sait pourquoi.
Mon anecdote à moi c’est les bandes de nuisibles du coin qui tagguent “Saint Blaise”, quelle déchéance !
PS : les vrais cyclistes ont leur propre vélo.
Pff, un velib ! Gaucho bobo va …