La patronne était une psychopathe.
A ses biographes, j’ai raconté la vérité, à savoir que pendant ses périodes de manque, elle m’enfermait dans un placard et ne le rouvrait qu’après avoir entendu mes suppliques sortir des fentes.
Son triomphe intemporel s’explique d’ailleurs en partie par le crochet du diable qu’elle avait dans la voix. C’est lui qui allait chercher par le cou des hommes jeunes et sculptés comme des dieux pour les traîner jusqu’à la fenêtre de leurs chambres et les précipiter la tête la première sur le trottoir.
Dans le musée que la ville de New York consacre à la chanteuse du siècle, on peut voir au côté d’une lettre d’adieu la photographie d’un beau garçon de vingt ans dans les bras d’ une fille laide, et dans la missive, il nous apprend qu’à l’heure où il écrivait ces lignes, il était en paix avec lui mais toutefois prêt à se briser le coup, si par malheur la fille de sa vie le quittait.
Dans le post-scriptum, il informe ses lecteurs posthumes qu’il parle de sa chambre de bonne. Il la peint avec une minutie telle qu’il semble savoir de ces trois phrases qu’elles sont voués à l’affichage, et pour finir, il évoque son tourne disque, la grande chanteuse française qui emplit la pièce et la vanité dont sont frappées toutes les existences, qu‘il s‘agisse de la sienne, de la votre ou de la mienne.
Elle a dû en pousser des gens aux suicides, la vieille, quand j’y pense…
Elle en a fait danser, aussi. Elle est morte depuis quarante ans, et comme je sors encore un peu, il m’arrive de voir les gens bouger du cul sitôt qu’ils entendent sa voix. .
Dans les derniers mois de la chanteuse, son manager avait loué une maison sur la côte d’azur pour qu’elle se repose. Les premiers jours, on avait put faire en sorte qu’elle se couche à neuf heures, son médecin traitant et moi. Mais très vite, il y eut tous les soirs à table soixante personnes qui descendaient dans le midi pour trinquer avec elle et la faire boire, alors qu’elle avait un trou dans l’estomac gros comme une main. Un petit matin, nous l’avons mis d’autorité dans une auto pour l’emmener dans une autre maison que nous avions loué dans les hauteurs, histoire qu’elle soit à l’abri des petites frappes du show business et qu’elle puisse faire son régime
Las…Elle est morte pendant le trajet. Informé par téléphone, son manager nous a fait savoir qu’elle décéderait le lendemain à Paris, la ville qu’elle avait toujours chanté, et que pour ce faire, il envoyait une ambulance.
En fait, à l’époque, je la détestais. Quand je poussais la porte de sa chambre pour la réveiller comme j’en avais l’ordre et que cette femme d’un mètre quarante-huit ravagée par l’alcool m’envoyait à la gueule la bouteille de gin qu’elle avait sifflée dans la nuit, je me surprenais à souhaiter qu’elle crève… C’est vilain au possible, une femme minuscule au réveil, en robe de chambre, qui titube et vous menace. Mettez vous à ma place, et comprenez bien que lorsqu’on l’a couchée dans la voiture et que je me suis assise à côté d’elle, je n’ai pas bougé un cil.
Elle est mauvaise, la route nationale qui part de Saint-Paul de Vence pour aller jusqu’à Paris…Il était tôt, le vent soufflait, et moins d’une heure après, ce putain de camion nous envoyait en l’air.
La matinée qui a suivi fut un cauchemar dont je vais vous épargner les détails. Le chauffeur et moi, nous avons cherché le corps de la patronne dans la forêt, j’ai d’ailleurs retrouvé une jambe, mais très vite, ce gros gaillard s’est mis à taper violemment sur ma nuque en me disant qu’il fallait appeler le manager, lequel arrangerait bien les choses, et qu‘il n‘était pas question qu‘il perde sa place.
Un hélicoptère est venu nous chercher. Le matin suivant, les photographes faisaient la queue Avenue Foch, à Paris, devant l’appartement de la patronne, pour photographier son lit de mort bombé de coussins.
Cinq jours plus tard, trois cent milles personnes ont suivi les dits coussins jusqu’au Père-Lachaise.
Il y a deux ans de ça, une actrice qui jouait le rôle de la vieille au cinéma a décroché un oscar à Hollywood. Dans la foulée, le producteur a monté une pièce qui se joue à Broadway, et pour attirer le public, il ont engagé la vraie patronne…. A coup d’images de synthèses et d’ADN, ils sont arrivés à la refaire, et ils m’ont invités à la première.
On s’est retrouvée toutes les deux dans sa loge, après le spectacle. Au début, nos retrouvailles se sont bien passées, mais très vite, son caractère à repris le dessus, elle m’a reproché de ne l’avoir pas cherché assez longtemps après l’accident et m’a demandé ce que j’avais fait de sa jambe. Elle s’est mise à me poursuivre dans les coulisses, puis sur la scène, et quand les photographes ont commencé à nous photographier, les bodyguards l’ont ceinturé. Alors qu’il la tenait à quatre, elle continuait à crier qu’elle me rende ma jambe, cette salope, et sa rage était si grande que ce n’est qu’après qu’ils aient démonté la poupée et qu’ils l’ait remise dans sa boite qu’elle a cessé de crier.
Comprenez que je suis une vieille dame.
J’ai des poches sous la jupe, je ne fais pas vingt mètre à pied, et je ne veux plus qu’on me fasse chier avec ces conneries…
Après l’aventure de Broadway, j’ai passé deux semaines dans la petite maison qui est au fond de mon jardin, celle que j’avais fait construire en secret pour la patronne…Je me disais que lorsque elle ne pourrait plus chanter, aucune des personnes qui la faisait boire ne la pendrait chez elle, et qu’il lui faudrait alors compter sur celles qu’elle avait battu….
Je me suis assise sur son lit, je lui ai demandé l’autorisation de prendre la peluche qu‘elle serrait avant de monter sur scène, j’ai transpiré, je me suis servi un verre, j’ai mis les mains sur notre guéridon, je l’ai fait venir, et je lui ai raconté ce que l’on venait de me faire, aux Etats-Unis.
Superbe. Vous écrivez vraiment bien, avec beaucoup d’imagination mais sans vous départir d’un je-ne-sais-quoi qui nous raccroche au réel, d’un peu angoissant aussi. Bravo.
Toujours excellent. Il est tard, et je repasserai lire ce texte un autre jour afin d’ajouter au plaisir esthétique qu’il dégage la compréhension de son sens.
Décidemment, toujours aussi bon M. XP. C’est à chaque fois un réel plaisir de vous lire.
Quelques minutes de grand plaisir, merci.
Ah…. les suppliques qui sortent des fentes…. enfin, aussi longtemps qu’elles n’ont pas des poches sous la jupe, pourquoi pas ?
Sinon, “C’est vilain au possible, une femme minuscule au réveil, en robe de chambre, qui titube et vous menace”, on sent que c’est du vécu.
Bon, c’est pas tout ça, Ixpé, il va falloir commencer à songer de se mettre à chercher un éditeur, non ?
( ceci dit, aussi longtemps que des fentes sortiront des suppliques, vous n’aurez pas le con gourd)
une style d’écriture convaincant, et une touche xpéienne irrésistible. encore merci (au risque de paraître original…)