La Tradition, cette merde
Le 30/07/08 à 0:46 par XP
Il y a quelque jours, j’ai écouté une interview du couturier Christian Lacroix, lequel est apparemment un historien de sa discipline.
Il expliquait que dans la haute couture, le vintage, les commémorations et les hommages sont devenus tendance après la révolution française, pour atteindre leur âge d’or sous le Second Empire français et l’ère victorienne, en Angleterre. Jamais, nous à t-il appris, un créateur de mode de 1760 ne s’en serait référé à l’un de ses confrères qui aurait exercé ses talents en 1730, celui-là aurait-t-il été une sommité fêtée dans toutes les capitales.
Plus loin, il a dit que son père et son grand-père avaient connu des bouleversements vestimentaires et pileux de grande ampleur qui avaient entre autres fait passer à la trappe les chapeaux et les moustaches, alors que les jeunes gens de notre époque sont peu ou prou habillés comme les merdeux qui ont fait mai 68.
Je tiens cet éclairage pour fondamental, et je crois qu’il peut servir à qui veut appréhender d’autres activités que celle du chiffon. Pour vous en convaincre, relisez donc les auteurs qui sont tenus pour les classiques des classiques de notre langue, soit ceux du grand siècle, à savoir Corneille, Racine où Molière. Vous verrez qu’ils poussent Montaigne et Rabelais dans les orties, à tel point que ces deux là ne sont plus lisibles sans translation, si ce n’est peut-être par quelques universitaires. Pourtant, pas un siècle ne sépare les premiers des second, soit moins de temps qu’il n’en a fallu pour aller d’André Gide à Michel Houellebecq, et pourtant, les rentrées littéraires comme les colonnes des journaux sont pleines à craquer de plumitifs qui écrivent comme André Gide… Le couillon qui dirigeait je ne sais plus quelle maison d’édition dans les années 1910, et qui à ce titre, refusa de publier le premier tome de La recherche du temps perdu.
Mais cependant, il suffit de regarder des films tournés à Paris au début des années 1980 pour constater que le monde de nos parents s‘est fait engloutir; et que la vie continue certes, mais de plus en plus mal.
Alors quoi? Que faut-il conclure de ce paradoxe fascinant?
D’abord, que la Tradition est un concept de moderne, selon la pire acception de ce terme.
Ensuite, que les barbares renversent tout sur leur passage quand ils ne rencontrent que des armées d’hommes figées sur place et des statuts de sel. Que la tradition, quand elle est affublée d’une bonne grosse majuscule, est synonyme de décadence, de mort et d’invasion de Mongols, lesquels anéantissent jusqu’à la trace des souvenirs de nos morts.
Si nous étions moins tournés vers le passé, peut-être aurions nous une chance de conserver son sel.
J’ai répondu il y a quelque temps au questionnaire de Proust, et j’ai dit que le mot de la langue Française que je détestais le plus était Tradition. Si on m’avait demandé de lui en associer un autre, j’aurais répondu gratin, ou Pantoufle, ou peut-être encore goûter… Je ne sais pas vous, mais quand le commissaire Maigret disait à ses partenaires de jeu qu’il lui fallait rentrer chez lui parce que sa femme lui avait préparé un gratin, des envies de meurtres m’arrivaient par bouffées… Un peu comme si un type à qui je dirais que ça sent le gaz et que la maison va péter dans cinq minutes me répondait qu’avant d’évacuer les lieux, il lui faudra d’abord mettre la main sur son chapeau haut de forme et sa cravate… Vous voyez?…
A chacun sa vision du monde. D’aucuns diront que je viens d’esquisser le portrait d’un inconscient ou d‘un déglingué, mais je considère moi que j’ai peint ci-dessus un Complice et un salaud.
Je suis persuadé qu’il n’y a très peu d’imbéciles sur la terre, mais qu’elle est en revanche pleine à ras bord de connards…Enfin, pour être plus concis, je dirais que je pense ça quand j’ai mes vapeurs. A tête reposée, je crois seulement qu’ils sont la proie de Satan.

Bien vu XP. Nous devons revendiquer la Modernité. Quitte à chevaucher le tigre…
Je ne crois pas non plus à la tradition. Enfin, sauf à Noël. Je crois cependant à la Renaissance. C’est à dire à l’idée d’aller chercher dans notre lointain passé la force et l’inspiration pour nous renouveller.
Sinon j’aime bien le gratin. J’aimerais bien avoir une femme qui m’en prépare un. Ca me donnerait une raison de rentrer.
Moi aussi, j’aime le gratin. C’est le mot, que je n’aime pas.
C’est comme les jeunes filles de 17 ans, ça. On peut consommer, mais il ne faut pas le dire.
Le gratin c’est poétique, on joue de la mandoline pour le préparer.
“Le gratin c’est poétique, on joue de la mandoline pour le préparer.”
A bon!
J’espère que vous jouez du piano, en même temps:)
« Le couillon qui dirigeait je ne sais plus quelle maison d’édition dans les années 1920, et qui à ce titre, refusa de publier le premier tome de La recherche du temps perdu. »
Fallait-il qu’il le soit, couillon, en effet, puisque Du côté de chez Swann était chez les libraires depuis 1913 et que À l’ombre des jeunes filles en fleurs avait obtenu le Goncourt en 1919.
Alors je me suis trompé de dix ans, Maître Capello. Il n’en demeure pas moins que ce couillon a refusé le manuscrit.
Je vois que vous êtes toujours aussi aimable!
XP, tradition de merde : passez dire cela aux souverainistes qui nous bassinent d’us en fuite et gonflent des vessies en y pétant dedans !
Je m’adresse surtout à eux. D’ailleurs, ils nous lisent.
Mais enfin, XP, je ne crois pas m’être montré mal aimable avec vous : je rectifiais simplement une erreur comme il nous arrive tous d’en commettre, voilà tout. Et puisque nous en sommes à Proust, ce n’est d’ailleurs pas UN couillon qui a refusé Du côté de chez Swann, mais toute une ribambelle, notamment bien sûr Gallimard, où le refus viendrait directement d’André Gide, mais après une note de lecture très critique d’un des membres du comité dont le nom m’échappe en ce moment. Fasquelle, Ollendorf et d’autres l’avaient également refusé. Finalement : compte d’auteur chez Grasset.
Que la tradition, avec ou sans majuscule (1), puisse être quelquefois sclérosante, c’est loin d’être faux. Mais quand le conseil de tenir nos traditions pour négligeables vient d’une mouvance qui sert de poisson-pilote à certains groupes qui, eux, savent que la longue mémoire est stratégiquement capitale, je me méfie.
Avant de démolir un mur ou de le laisser à l’abandon sans entretien, d’abord savoir si ce mur est porteur. Garder ce qui doit être gardé, couper sans remords ce qui peut être coupé.
(1) pour moi, la Tradition avec un grand “D”, véhicule générique non forcément lié à un substrat ethnique défini, n’est pas fondamentalement différente des “valeurs occidentales”, tout aussi génériques, que le système veut nous imposer.
XP a soif de liberté, et donc il honnit la tradition, sous forme de tous ces petits conformismes insupportables qui occupent les gens pendant que le pays se fait marcher dessus et prendre par le fondement.
De fait j’en connais des naïfs républicains laïcs gaucho-droito bien mous qui ne jurent que par la confiture maison et le gratin que monsieur va préparer pour madame, à même pas trente ans !! (et le foie gras maison, le foie gras maison, mes amis.. :( – rien à foutre du foie gras maison – ) : les profs offrent un gros réservoir de ces nazes qui entretiennent la mauvaise Tradition, comme la mauvaise graisse.
Quand la Tradition, c’est la mauvaise graisse et la petite soupape bien naïve des bien pensants, des conformistes et des progressistes : elle est abjecte, en effet.
Quand la Tradition, c’est remonter tellement loin dans les sentiments pour aspirer à un monde nouveau, à une modernité qui balaierait tous les abrutis pour ne laisser place qu’au Beau, alors elle est admissible dans les esprits.
La Tradition est exécrable quand elle se comporte comme une charrue qui va à contre-sens, dans le champ du Nouveau et de la Liberté.
« Je suis persuadé qu’il n’y a très peu d’imbéciles sur la terre, mais qu’elle est en revanche pleine à ras bord de connards… »
Souvent les deux à la fois et pleine à craquer, comme tu dis.