Les années qui nous séparent de la guerre d’Algérie, entrent peu à peu dans l’histoire. Les faits dominants se dégagent. Nous y voyons plus clair. De Gaulle avait commencé le changement. Il semble bien qu’après lui l’évolution se soit poursuivie, et qu’aujourd’hui le patriotisme révolutionnaire ait presque achevé sa transformation humanitaire.
Les événements de mai 1968 ont joué un rôle d’accélérateur. On vit des manifestants lors de ces journées incendier des drapeaux tricolores. Ce fut à ce moment-là que le mot patrie disparut du vocabulaire républicain. Les politiciens, les journalistes et les spécialistes de science politique ne voulurent plus l’employer. Désormais ils parlèrent toujours de la nation, jamais de la patrie.
Plus récemment, la réduction des effectifs militaires et la suppression de la conscription consommèrent le rejet dé la patrie jacobine et belliciste. Le service militaire obligatoire pour tous était l’une des institutions essentielles nées de la Révolution. Rousseau en avait énoncé les principes, et depuis 1789 il fallait que tout citoyen fût soldat. La fin du service armé prouva la transformation définitive du patriotisme révolutionnaire. On sut qu’il était vraiment passé de la première phase, celle de l’extermination des Français, à la deuxième, celle de la destruction de la France elle-même.
Sans pour autant renier sa nature profonde. Le projet de 1996 au sujet du nouveau « service national » invoque, dans un langage digne de Montesquieu et de Robespierre, l’« idéal républicain » où la patrie et l’égalité se confondent. « Si le service national, écrivait Jacques Chirac, est peu à peu devenu inadapté, je dois et je veux défendre l’idéal républicain auquel il se réfère, qui est un idéal d’égalité, un idéal de solidarité, un idéal de patriotisme » Dans le stage tenant lieu de service, le même Chirac prévoit une « information civique sur le fonctionnement de notre démocratie et de nos institutions, sur le respect des droits de l’homme ». Il n’y a donc pas de rupture ; le patriotisme révolutionnaire continue.
Certes nous avons vu disparaître certains signes et certains rites. On ne fait plus chanter la Marseillaise aux enfants des écoles, et dans la plupart des casernes les saluts aux couleurs ont cessé. Mais l’essentiel de la liturgie a été conservé. On célèbre toujours les fêtes nationales du Il novembre et du 8 mai. On continue de faire les cérémonies des monuments aux morts et de fleurir les statues des poilus. Il ne faut pas vexer les anciens combattants: ces gens-là sont des électeurs, et ils sont toujours prêts à défiler, à déposer des gerbes et à observer des minutes de silence. « Si je les écoutais, disait récemment le maire d’un petit village, ils sortiraient tous les dimanches avec les drapeaux. » Mais il y a une autre raison : le patriotisme belliciste doit être gardé en réserve ; on peut avoir à s’en servir. Car la patrie révolutionnaire aura toujours des ennemis intérieurs, des traîtres qui la mettront en péril mortel. Hier les « aristocrates » et les « fanatiques », aujourd’hui les « fascistes » et les « révisionnistes ». Ici le patriotisme humanitaire ne suffit pas. Il faut recourir à la vieille panoplie de 1792 et de 1871 : les tambours, les hymnes, la Patrie en danger, l’exécration des sous-hommes qui refusent les Droits de l’homme, autant d’articles ayant fait leurs preuves. Et si l’on négligeait d’en user, les méchants traîtres se les approprieraient. « Ne laissons pas, disait récemment un Premier ministre, ne laissons pas les trois couleurs accaparées par les nostalgiques de ceux qui en 1940 n’offraient à la France que la caricature du fascisme et de la capitulation. » La Révolution se nourrit de traîtres. Sans traîtres elle dépérit. À défaut elle se contente des « nostalgiques » de la traîtrise, et en attendant meilleure prise, les cloue au pilori.Voilà pour le patriotisme révolutionnaire. Soyons rassurés à son sujet. Sa nature profonde n’est pas altérée. Sa vitalité est intacte. Il continue à vénérer la mort. Il exclut toujours le « sang impur ». Sa transformation humanitaire n’a nullement diminué sa capacité de haine.
Quant à l’autre patriotisme, celui de l’attachement à la France, beaucoup de Français n’en ont plus la moindre idée. Cela ne saurait nous surprendre. Piété signifie gratitude. Comment éprouver de la gratitude, si rien ne vous a été donné ? Aux générations montantes les trésors de la France n’ont pas été dispensés. Même leur propre langue ne leur a pas été apprise. De leur propre histoire les jeunes gens ne savent rien. Les plus savants ne connaissent que la Révolution et De Gaulle. « Ce n’est pas mal », se félicitait récemment un écrivain médiatique. Oui, mais ce n’est pas suffisant, nous le voyons, pour éveiller l’amour de la France.
On nous dit que cette indifférence à la France admet des exceptions. Nous le voulons bien. Il existe, c’est vrai, des familles, il existe des écoles, il existe des communautés religieuses, il existe même des familles politiques où l’on se soucie de transmettre l’héritage, où le devoir de piété est rendu à la France. Il existe encore une jeunesse dévouée à la France. Nous avons même rencontré parfois des Français qui priaient pour la France. Cela doit être dit. Mais la France à laquelle cette piété s’adresse, on peut se demander si elle vit encore, si l’on ne vénère pas ici un passé révolu, un personnage historique appelé France, pour tout dire une morte.
Car un pays vivant rassemble au cœur de son être la patrie et la nation.
Or, on peut douter que la France ait encore l’une et l’autre. La patrie, disait Maurras, ce sont « des hommes vivants ».
Il n’est pas de patrie sans communication entre des hommes vivants. Si la patrie est principe de génération et d’éducation, elle ne peut, quoi qu’en dise Barrès, résider seulement dans les morts et dans le passé. Il faut qu’elle soit aussi dans les hommes vivants. Ses leçons ne passeront pas d’elles-mêmes des cercueils des morts aux berceaux des enfants. Il faut des vivants pour les recueillir et pour les transmettre. Il faut des parents, des foyers, des familles, des cousinages et des amis. Il faut des prêtres, des maîtres et des sages. Ce sont eux qui communiquent l’héritage. Ce sont eux qui révèlent le mystère des vertus, ce sont eux qui font parler les livres. Point de patrie sans eux.
Alors point de patrie. Car dans la France d’aujourd’hui ces vivants-là se raréfient. Et ceux qui restent éprouvent bien du mal à remplir leurs fonctions. Ou la censure de la pensée unique les voue à l’isolement, ou les esprits se ferment à leurs leçons. Et puis un jour ils meurent et n’ont pas de successeurs parce qu’ils n’ont pas eu de disciples. On les a empêchés d’en avoir. Alors viennent se mettre à leur place des hommes qui ont peu reçu et qui par conséquent ne donneront pas beaucoup. Dans les années soixante de ce siècle, le courant a été coupé. Le savoir essentiel, le savoir indispensable à la vie n’a plus été transmis. De cet accident gravissime le corps social n’est pas près de se remettre. Nous n’avons plus que des intelligences inquiètes. Comme elles n’ont pas appris la vertu du savoir, elles ne cessent de s’interroger sur ce qu’il faut faire. Elles ne savent pas qu’il faut d’abord connaître et contempler. La patrie se trouve de ce fait exposée au péril de mort. Car toute patrie est fragile. Seules les méditations des sages peuvent l’aider à survivre.On nous propose le patrimoine. Il n’y en a plus aujourd’hui que pour le patrimoine : on le dirige, on le conserve, on y fait carrière, on le visite, on y promène sans cesse des enfants ébahis, enfin on organise en son honneur des journées de célébration. On dirait que le patrimoine a remplacé la patrie. Beaucoup d’ailleurs espèrent en lui. À défaut de parents, se disent-ils, à défaut de maîtres capables, le patrimoine pourrait sans doute relayer la patrie. Conservons, célébrons ces monuments, éclairons-les la nuit. En retour ils nous transmettront les leçons du passé. Naïve illusion : ce n’est que du passé conservé. Le patrimoine ne peut pas remplacer les hommes vivants. Le patrimoine ne sera jamais la patrie. Nous devons nous rendre à l’évidence, la patrie a disparu à nos yeux.
De même que la nation.
L’indépendance et la souveraineté sont les conditions nécessaires de l’existence d’une nation. Or, nous savons ce que l’européisme et le mondialisme ont fait de l’indépendance et de la souveraineté de la France. Une nation est une association politique, une cité. Or, il n’est pas de cité sans lien entre les citoyens, et ce lien, dit Aristote, est l’amitié. L’amitié politique garante de l’union et du bonheur politique. Mais cette amitié ne peut se concilier avec la persécution. Depuis plus de deux siècles sont persécutés dans notre pays ceux qui refusent de rendre un culte aux mythes appelés droits de l’homme.
La patrie disparue, la nation désagrégée, il reste l’État.De fait, la France n’existe plus que par l’État, par sa puissance grandissante qui envahit tout, qui dévore tout, qui paralyse tout. « Je ne suis plus qu’un Français administratif », écrivait déjà en 1974 le colonel Argoud. C’était juste avant la présidence de M. Giscard d’Estaing. Aujourd’hui « Français fiscal » conviendrait mieux. En outre cet État qui a réduit la France à lui-même prétend assumer la responsabilité de ses destinées. « Ainsi l’État, écrivait De Gaulle, l’État qui répond de la France, est-il en charge à la fois de son héritage d’hier, de ses intérêts d’aujourd’hui et de ses espoirs de demain. » Sans doute, mais alors c’est inquiétant et l’on peut tout redouter de l’avenir. Car cet État « en charge de la France » n’est rien d’autre que son ennemi. Cet État qui « répond de la France », en réalité la détruit. N’est-ce pas la détruire que légaliser l’avortement, manipuler sans cesse les esprits, fomenter la haine civile et tenir pour négligeable la sécurité des personnes et des biens ? Mais l’État ne peut que détruire la France. C’est sa pente naturelle depuis la Révolution. Sa mécanique fonctionne révolutionnairement : le « ressort principal » qui l’actionne, n’est pas l’amour de la France, mais celui de la patrie mythique, celui du mythe des droits de l’homme. On a écrit de l’État léniniste qu’il était « un État contre son peuple », mais on peut en dire autant du nôtre. Si l’on veut que l’État cesse d’être contre le peuple, il ne suffit pas de changer la Constitution, de modifier les institutions et les lois, ni même d’appeler au pouvoir des hommes honnêtes animés de l’amour du bien commun. Il faut changer la nature même de l’État. Il faut instaurer un autre État dont l’idéologie soit absente. Il faut que puisse naître enfin du corps social une nouvelle association politique. Avec l’État issu des Lumières et de la Révolution, on ne fera jamais rien. Les Vendéens et le comte de Chambord l’avaient compris. Un jour peut-être les Français le comprendront.
Ce jour est loin. Aujourd’hui nous n’avons que le désastre : la patrie disparue, la nation inconsistante et l’État qui exténue nos dernières forces. Comment la France pourraitelle vivre encore ? Nous la voyons mourir sous nos yeux. Nous constatons la mort.
Ce faisant commettons-nous une irrévérence ? Nous ne le croyons pas. La patrie n’est pas Dieu. La patrie n’est pas l’Église. Il n’a jamais été promis à la France que les portes de l’Enfer ne prévaudraient pas contre elle. Tout homme voudrait que sa patrie soit immortelle, et c’est une aspiration bien naturelle. Mais la « France éternelle » et la « France immortelle » posées comme des dogmes offensent la raison et la nature des choses. Ces mensonges fabriqués par l’utopie révolutionnaire servent à endormir les électeurs. Les politiciens les ressortent au moment de la défaite, espérant ainsi masquer aux yeux des Français les conséquences de leurs fautes.
On nous objecte les « forces vives ». La France, nous dit-on, n’est pas morte, puisqu’elle a encore des « forces vives ». Pensez, avec une population si nombreuse, une pareille « séduction culturelle », un commerce extérieur d’un tel dynamisme, et un cinéma aussi prestigieux, il n’est pas possible qu’elle soit morte. Et d’ailleurs ce n’est pas tout : n’avons-nous pas aussi la « qualité de vie » (que tant d’étrangers nous envient) et la « grandeur patrimoniale » ? Oui, sans doute, et cela fait beaucoup de belles « forces vives » additionnées. Le malheur est qu’une nation n’est pas une addition. Une nation est une association politique liée par l’amitié et garantie par la justice. Or, cette association chez nous s’est défaite. La France n’est donc plus une nation. La France comme nation ne vit plus. Toutes les « forces vives » additionnées n’y changeront rien.
On demande la date de la mort. Si la France est morte, quand est-elle morte? Pendant la guerre de 1914-1918 ? C’était l’avis d’Antoine Argoud. « La France à mes yeux, écrivait-il, est morte à Verdun en 1916. » Ou bien plus tard, lors de la déroute de 1940 ? ou bien beaucoup plus tôt, en 1789 ou en 1793 ? Bien difficile à dire. Un pays ne meurt pas comme un être humain. On ne le voit pas rendre le dernier soupir. On peut très bien dire qu’il meurt, alors qu’il est déjà mort. Il y a eu sans doute un jour de la mort, le jour où toutes les forces de la patrie ont été épuisées, mais ce jour-là on ne s’est aperçu de rien. Pouvait-on s’en douter? La machine tournait, le gouvernement siégeait, l’Assemblée légiférait, la France était représentée dans les conférences internationales. Et puis, quelque temps après, vient le temps de la découverte. On se rend compte que ce pays n’intéresse plus personne, même pas ses habitants, qu’il tourne comme un satellite, mais qu’il n’y a plus de vie en lui. On dit alors : « Tiens, il est mort. » En fait il était mort depuis longtemps, mais c’était un mort vivant, un mort à qui l’on faisait faire les gestes d’un vivant. Les morts vivants, nous savons ce que c’est, toutes les professions aujourd’hui en sont pleines. Nous savons aussi que la société s’en accommode, qu’elle s’accommode de professeurs, de médecins, d’avocats (et de bien d’autres) qui sont des simulacres. Il est donc normal qu’elle prenne pour un être vivant le simulacre de la France.
Les politiciens, eux, savent que la France est morte. Ils ont une bonne raison de le savoir : ce sont eux qui l’ont tuée. Seulement ils ne peuvent pas déclarer cette mort. Les bonnes gens leur diraient : « Que faites-vous là ? » Ils perdraient le pouvoir et l’argent. Alors ils maintiennent de toutes leurs forces l’illusion. Tout en achevant de perdre la France, ils l’exaltent et lui promettent l’immortalité. Sans cela ils seraient peut-être chassés de leurs prébendes. On les comprend.
On comprend moins, même si on les admire, ces nationalistes d’aujourd’hui, qui répètent à tout bout de champ : « Il faut refaire la France », ou bien « il faut que France continue ». Toute espérance est respectable, et d’ailleurs ceux qui parlent ainsi ne le font pas comme les politiciens, par désir du pouvoir et de l’argent. Mais enfin ils savent bien eux aussi que la France est morte. Certains le savent si bien qu’ils veulent la « ressusciter ».
Ils le savent, mais eux non plus ne veulent pas le dire.
Pour ne pas décourager les braves gens. Pour ne pas désespérer les vrais patriotes. C’est vrai, conviennent-ils, la France est morte ou près de mourir, mais ne le dites pas. Les gens ne supporteraient pas d’entendre une telle vérité. Ce serait terrible pour eux, ce serait dangereux.
Peut-être, mais il est dangereux aussi de ne pas regarder les choses en face. Tant que l’on cache la réalité, l’équivoque subsiste. Les gouvernants sont mauvais, se dit-on, mais la France continue. En fait, il n’y a plus de France, et ce sont les gouvernants qui l’ont tuée. Voilà la réalité. Il est quand même temps de savoir à qui nous avons affaire: à des ennemis redoutables, puisqu’ils ont déjà à leur actif la destruction de la patrie. On doit les connaître pour les mieux combattre. On ne sauvera pas la France qui n’est plus. Mais on pourra peut-être empêcher ou retarder d’autres destructions, celle de la famille par exemple, ou de ce qui reste du savoir. En attendant que se forme une nouvelle association politique digne de ce nom.
Qui s’appellera peut-être France – mais alors ce sera une autre France – ou qui portera un autre nom.
De la France morte quelques Français, il est permis de l’espérer, garderont l’héritage. Ils suivront l’exemple de ses héros et de ses saints. Ils s’enchanteront de la beauté de ses monuments. Ils méditeront les œuvres de ses écrivains. Ils seront ainsi consolés au milieu du désert. Leurs descendants trouveront-ils la même consolation ? Cela n’est guère probable. Il est très possible en effet que, dans le paroxysme de la barbarie montante, toute cette sagesse et toute cette beauté, ou bien soient jetées au rebut comme des vieilleries inutiles, ou bien cessent d’être comprises et deviennent aussi énigmatiques et muettes que les statues de l’île de Pâques. Dans l’un et l’autre cas la France mourrait une seconde fois. Mais il est aussi de l’ordre des choses possibles qu’un jour les vestiges de l’héritage français soient exhumés des décombres, pieusement recueillis par quelque nouvelle civilisation, et réanimés par une nouvelle cité dont le peuple alors serait français comme nous-mêmes, autrefois, nous avons été grecs et romains.
(Jean de Viguerie, épilogue au Deux Patries)

@ Nicolas : Merci pour ce texte. Je reconnais n’avoir prêté que peu d’attention aux Deux Patries et plus généralement à la pensée de Jean de Viguerie, n’étant ni monarchiste ni catholique romain ni même, stricto sensu, nationaliste. Clairement, j’ai eu tort.
L’extraordinaire faiblesse de la réaction d’un Pierre Pujo à l’ouvrage de Viguerie, peut se savourer (pour les esthètes du désespoir) ici :
http://www.actionfrancaise.net/projet-viguerie_les_deux_patries.htm
Excellent texte merci.
Très beau texte, crépusculaire, mais très beau.
merci.
@ Laurent : Piquez donc une tête, ça vous remontera le moral. L’eau doit être délicieuse à Mykonos ;-)
J’ai suivi le fil de denis l et ce Viguerie m’en apparait d’autant plus excellent : enfin un type qui écrit que les cathos se sont fait monstrueusement arnaquer en 1914 ! et bien entendu le neuneu maurrassien de service qui reprend l’antienne de l’Union sacrée contre le Boche gnagnagna.
Si seulement les allemands avaient gagné la première guerre mondiale , nous ne serions pas dans cette merde.
@ Von Mises : A ceci près que la gestion allemande du vignoble alsacien avait été catastrophique, il n’est pas exclu que vous ayez raison.
@ Denis
J’ai lu en diagonale le texte de Pujo. C’est surtout la forme qui m’a frappé: “Attaque contre Maurras” “contre les Catholiques aussi”, “contre la désersion”.
Dans cette “famille de familles de pensée”, tout débat interne est perçu comme une attaque presque ad ominem, un risque d’affaiblissement, alors que c’est précisement ces querelles intestines qui peuvent créer des courants et faire venir du monde, séduire un nouveau public, etc.
J’en tire les conclusions suivantes:
1/ Le débat interne fait peur parce que qu’il implique forcèment, par définition, le risque que l’on soit obligé de reconnaître qu’on s’est fourvoyé (un peu comme un procès implique forcément qu’un prévenu puisse s’avérer innocent, et que dans ce cas, il conviendrait de le relâcher). Or, on en a peur, du débat, quand on pressent très fortement que l’on se fourvoie.
Faire marche arrièrre sur UN point implique qu’on doit en examiner un autre, et de fil en aiguille….
2/ La plupart des gens qu’ils attirent encore sont précisèment séduits par ce point: “vous n’êtes pas très sûr de vos idées, vous ne vous sentez pas capable de les confronter au réel, et bien, chez nous, vous pourrez vous y accrocher.”
Partant, quelques vieux anciens et quelques jeunes arrivants qui ne défendent pas VRAIMENT des convictions mes cherchent à POSSEDER eux aussi des idées, comme on possède une famille, un toit, etc…
Au final, on ne séduit pas grand monde et on n’est pas nombreux? Tant mieux, c’est l’idéal pour se tenir chaud!
Je me suis fait cette reflexion hier, en fait, en parcourant le numéro de l’indépendance que je reçois: le mot “souverainisme” y est d’autant plus martelé qu’il n’est jamais défini, et qu’il ne fait pas l’objet de contreverse: Souveraineté de l’état-nation Française ou souveraineté défendue en tant que principe universelle?
En fait, tout ça pour avancer une idée: Beaucoup de gens défendent une conviction non pas parce qu’ils y croient, mais parce c’est leur BIEN. Partant, aucun argument n’aurait pu vraiment avoir prise sur le vieux Pujo, et d’autre part, il n’avait aucun intérêt à partager ce bien avec trop de mondes.
Je sentais bien que c’était foutu, mais en lire la démonstration magistrale m’a quand même tiré une larme !
“Ni l’histoire d’un peuple, ni celle d’un individu ne nous sont intelligibles, si nous n’admettons pas que l’âme de l’individu ou celle d’un peuple peut mourir sans que meurent ni le peuple ni l’individu”.
N. Gomez Davila;
Aujourd’hui, quelques-uns semblent enfin le comprendre… trop tard ? En ce qui concerne les Deux Patries, c’est effectivement une bonne démonstration intellectuelle, en bonne place dans ma bibliothèque, mais qui laisse sans réponse la question cruciale : qu’aurions-nous fait en 1914 ? Non pas collectivement, mais individuellement, chacun en son âme et conscience.
Superbe, superbe et superbe ! Merci…
“qu’aurions-nous fait en 1914 ?”
Nous aurions chanté la Marseillaise pour nous donner du courage, comme tout le monde. La réponse de Pujo n’est pas si sotte qu’elle en a l’air. Mais personne ne l’a lue car on n’aime rien tant sur Ilys que les postures esthétisantes.
Cela dit, le constat de décès dressé par Jean de la Viguerie est réaliste. Mais il pèche par défaitisme. Les réalistes croyaient avoir raison en 1940. On sait quelle a été la suite. Bernanos haïssait les réalistes. Il avait bien raison.
Ceux qui pensaient que pour la France, en 1940, c’était rideau, eh bien sur le fond ils avaient raison. Depuis ce n’est plus qu’un ectoplasme (et peut-être avant déjà). Avec De Gaulle comme principal illusionniste (show en deux actes).
La réponse de Pujo est pathétique. Le coup de l’Alsace-Lorraine. La fausse défense des Catholiques. Non, entre Viguerie et Pujo il n’y a pas photo.
Déjà, du temps de Jeanne d’Arc, les réalistes disaient que c’était foutu. Un chrétien qui ne croit pas en la résurrection n’est pas digne de ce nom. Viguerie n’est pas digne d’être appelé chrétien parce qu’il n’a pas d’espérance. C’est lui qui est pathétique de désespoir.
Je préfère mille fois un De Gaulle à tous ceux qui n’ont d’autre ambition pour la France que d’être la cinquième roue du carrosse de l’Otan.
La France a vocation à la résurrection, ah bon, mais dans quelle doctrine chrétienne, exactement ?
Sinon, il me semble que de Viguerie, lui, parle de résurrection de la France. D’une façon réaliste.
@ Sébastien : Sinon, c’est vous l’économiste de Soral chroniqueur sur Fdesouche ?
La Révolution ? Française, Monsieur !
Aux Etats-Unis, un gun show est une foire aux armes. Plus familièrement, cela signifie gonfler et afficher ses biceps, les deux points serrés en l’air, en une sorte de gestuelle de la victoire. J’ai toujours été respectueux des démonstrations de force en général, ainsi en était-il du gun show à la française, le défilé du 14 juillet.
Le textile militaire drapant des soldats armés jusqu’au ciel, les bataillons de chars Leclerc, des avions à réaction (même la patrouille de France qui reste un amusement pour civils), les commandos tous azimuts, les hélicoptères qui survolent le 16èmearrondissement, plus tard, en fin de journée… Tout ce boursouflage ne m’amuse plus. En cet an I de l’ère Sarkozy, sorte de Talleyrand sans le style, je cherche l’air au milieu des symboles révolutionnaires qui ressurgissent tout autour de moi. L’étrange manège va jusqu’à faire chômer le peuple de France. Une journée entière. Doit-il encore se presser contre les barrières disposées le long de l’avenue des Champs-Elysées. Ne pas ménager le festif. Acclamer l’armée de la paix. Assister enfin au concert de Jennifer sur le Champ de Mars.
Les festivités débutent donc par un défilé militaire. Pourquoi lui faire descendre les Champs-Elysées? On pourrait tout aussi bien les leur faire monter! Pourquoi la Concorde et pas l’Arc de Triomphe? Pourquoi la Concorde Civile et non les victoires militaires au bout des jambes? Pourquoi la Grande Armée au pied des pyramides d’Egypte et pas les bourgeoises commémorations crypto-nationalistes en face chez Publicis? Pourquoi faire défiler l’armée et pas une troupe de batucada brésilienne? L’armée française dispose-t-elle de la logistique nécessaire à la prise de cette colline dite «de la place de l’Etoile»? Si le jour de notre fête nationale était tombé en plein milieu de l’année scolaire, je suis certain que le problème aurait été résolu dans le calme; par l’envoi massif d’élèves de primaire classe, élémentaire classe, et même secondaire classe si le concept de citizen pride avait été voté à l’Assemblée Nationale. En clair, une nouvelle donne qui remplacerait l’armée par une émanation plus «représentative» de la société française actuelle. N’importe quoi d’autre.
En voiture on peut monter ou descendre l’avenue des Champs-Elysées. Mais un seul sens pour qui cherche à orbiter dans les anneaux de Saturne de la place de l’Etoile. Du centre de ce rond-point, chaotique pour l’étranger, émane pourtant toute la densité, le sentiment du tragique et le génie français qu’exigerait un lieu digne d’une cérémonie du 14 juillet! Formidable image que celle de la flamme du Soldat Inconnu, centre atomique de la Nation protégé de l’énergie cinétique de l’histoire moderne et de la circulation automobile par un arc de triomphe. Le panthéon militaire païen, enroulé d’un long foulard tricolore venu de l’Est, réconcilié avec Dieu et le progrès, pourrait tout aussi bien emballer nos militaires en pareille occasion. Voilà une idée de promenade! De vrais airs de paradis! On déplacerait les tribunes présidentielles tout en haut de l’avenue des Champs-Elysées, sur la place de l’Etoile. Le citoyen verrait tout aussi nettement grimper les avions, les chars et les soldats. Il n’y verrait que du feu. Et les militaires feraient de l’exercice.
J’ai pourtant chaque année les mêmes séquences d’images en tête, celles que permettent la télévision. C’est la Grande Armée qui dévale notre parcours édénique au son du clairon, ce faux-plat terrassé par la main citoyenne, roulant depuis l’Arc de Triomphe vers la place de la Concorde, déversant par saccades ses soldats de plomb dans le sable égyptien. Je distingue parfaitement l’obélisque tout en bas du fracas, élevé comme un phare marquant l’estuaire, contournant par son archaïsme la cadence militaire, légitimant et protégeant les tribunes officielles en imposant Son silence Suprême sur les morts-vivants horrifiés et vaincus. Comme le remarquait Roberto Calasso, l’armée napoléonienne au pied des pyramides est « la dernière apparition de l’image de la terreur en histoire ». Tout en expiant la faute du péché originel la nation française a sût usurper la légitimité manquante en racontant une histoire d’épouvante et compiler un roman national. Dans le même temps, elle imposait son cadre et ses conventions. Nous sommes désormais tous frères et égaux devant l’Horreur. La République rejoue chaque année le sacrifice symbolique de l’ordre, de la loi et du supplément d’éternité qu’ils ne peuvent englober. Le citoyen est placé face à l’Horreur et ne s’en est jamais plaint. Cela lui fait peu d’effet. Il y est exposé depuis l’enfance, dans une relation plus lymphatique que cathartique. C’est l’explication définitive de l’échec d’Halloween en France. Nous avons tout entendu et tout signé, de la liberté jusqu’au cauchemar partagé. Citoyens, du haut de cet obélisque, deux cents ans vous exemptent!
Des feux d’artifices sont tirés les jours de fêtes nationales, comme c’est la tradition aux Etats-Unis, en France et ailleurs. Et si on peut attendre de la part des américains un ratio pyrotechnique par habitant très élevé, on apprécie l’esprit bon enfant qui anime les festivités de l’Independance Day. En France Il est fréquent d’assister dans la rue à des batailles rangées à coups de feux d’artifices. Chez nous, on a l’air de prendre le gun show au sérieux. On sait se battre. Pas de repli pour les « mutins de Panurge»! Le citoyen-lambda de nouveau sous le feu des tirs croisés, condamné à rentrer la tête sans rien voir du spectacle son et Lumières, oulait faire valoir son droit à traverser le pont Branly en toute liberté. Tant mieux pour Renaud Le Van Kim si le Champ de Mars ressemblait à une scène d’action de la guerre des étoiles.
Il n’y a plus de limite à la volonté depuis 1789. La femme d’agriculteur, délaissant momentanément son labeur domestique séculaire et un enfant au four, pouvait enfin courir les champs de blés ensoleillés, légitimée par la nécessité nouvelle de la liberté arbitraire. La noble-révolutionnaire, témoin privilégiée du raccourcissement des têtes, sût sauver la sienne en égalisant sa garde-robe avec un goût républicain parfaitement imité (c’est-à-dire pompeux). Elle mit au placard perruques et ornements avant de rejoindre un jour de grand vent et de pluie l’autel du Champs de Mars pour célébrer l’émancipation de l’Homme nouveau.
La semaine précédant ce 14 juillet 1790, la Marquise de Luynes participait à l’aplanissement de la zone du Champs de Mars par la France provinciale. Elle se fit fabriquer pour l’occasion une «délicieuse brouette en acajou» et souleva des mottes de terre pour se distraire. Le Champ de Mars se préparait au visiteur du futur grâce à l’action couplée du parisianisme et de la province. Lieu de nuit, au carrefour des esprits, échafaudant des autels utopiques. Leur retour à chaque fois. En cette année 2008 ce fut à Jennifer de chanter face à une tour Eiffel européanisée. Fécondation in vivo. Evelyne Thomas, le 14 juillet, Marianne. 500 000 personnes se déplacèrent sur le Champ de Mars, selon le Parisien.
Marianne était le prénom féminin le plus courant en 1789.
Marianne n’est pas une muse de l’Histoire. Elle n’est d’ailleurs pas conviée à la fête du 14 juillet. Elle n’exprime que l’image du «goût» maniérée dans les salons depuis une dizaine d’années précédant la révolution. Une pauvre fille venue se perdre que l’on maquillerait, saoulerait et exhiberait loin des étals de son marché, entre les murs recouverts de velours d’une belle adresse parisienne, déposée muette au milieu des mères maquerelles et des déesses grecques, locataire perpétuelle du harem des puissants et des faibles, aimable pute sans âge que l’on sortirait du nombre à l’occasion, condamnée à diviniser leurs injonctions incantatoires en gesticulant du miracle citoyen. A la France elle saura donner des travailleurs acharnés et amnésiques qu’elle couvrira et bordera chaque nuit une fois payé le tribut à la France. Avec prévoyance elle saura épancher chaque sanglot révolutionnaire par le progrès-demain-mon-chéri. Réunion Tupperware franc-maçonne, le complot judéo-féminin faisait du visiteur du Champ de Mars du 14 juillet 2008 le client idéal, le golem par définition asexué d’un projet de la fin des Temps, celui sur lequel on pose toutes les attentions, l’objet de délicatesses conjugales qui lui inoculeraient bien plus durablement les compassions humanistes nécessaires à cette entreprise de la femme et de l’homme contre Dieu. Il manquerait toutefois toujours des bras à l’entreprise d’aplanissement des sols. L’égalité devant la tour Eiffel reste une idée!
Marianne aurait pu être une Cécilia Sarkozy crédible. Une organisatrice en évènementiel s’éclipsant de la perspective au moment du défilé et brillant par son absence le soir du spectacle. Il y a eu multiplication. Depuis 1790 et la fête de la fédération, ce sont des milliers de poitrines dénudées qui désarment une bidasse n’aimant plus ni la guerre ni les beuveries, des armées de filles à soldat envoyées depuis le bouge céleste de France dans les foyers départementaux et à travers le monde, pour violer et piétiner l’essentiel des petits hommes consciencieux et en faire des eunuques sachant pratiquer la brouette pacifiste et bourgeoise après le défilé du 14 juillet et les concerts de Jennifer.
Mince, vous en voulez vous…
@ denis : les jeunes cons ne sont pas tous en vacances. Je suis en stage là, pour tout l’été, à optimiser des Ressources humaines…