Elle boite
Le 16/06/08 à 15:56 par XP
Jusqu’aux secondes ultimes, les neuf mois qu’elle passa dans le ventre de sa mère furent sans histoires.
Mais son accoucheuse était une brutale, une femme presque naine, toute en nerf et sans égards pour ce qui l’entourait.
Je me méfie comme de la peste des femmes minuscules. Nonobstant le fait que c’est laid, ce trait physique témoigne assez bien de la présence du Diable sur terre quand il se conjugue avec une démarche saccadée et la violence inutile des gestes de la main. L’apparition d’une dame toute petite et bien dans sa peau au point de marcher les jambes écartées comme un chauffeur de camions nous en dit plus sur présence du malin parmi nous que tous les traités de théologie que vous voudrez. Ces choses là ne s’expliquent pas. Elles s‘évoquent avec la plume, se peignent, se sculptent ou se gueulent dans un micro.
Autant les disgrâces physiques sont des dons du ciel quand elles torturent l’âme et sont portés comme des croix, autant c’est à bon droit qu’elles suscitent la peur, les sarcasmes et les délits de sales gueules quand elles sont assumées sans pudeur et sans haine pour les caprices du destin. Par extension, seuls les gens qui marchent ici bas comme des albatros sur des ponts me semblent dignes d’exister, tandis que les danseurs de hip hop et les hommes élastiques me font l’effet d’être en trop, ou pour le moins aussi peu à considérer que les métèques l’étaient au temps de Socrate.
Ce cyclone sur jambes d’1M 44 devait être pressé, en ce jour du mois d’avril 1936, puisqu’il a broyé la cheville gauche de sa proie entre son pouce, son index et son majeur en criant « mais bonté divine, ça vient », à tel point que celle-ci marche encore de guingois. A 72 ans.
Ce qui lui vaut de ne pas être sur une chaise et d‘avoir fait mentir trois générations de spécialistes, c’est sa santé de fer, sa maigreur extrême et le peu de chances qu’elle à laissé aux tumeurs et aux miasmes de faire leurs nids dans sa chair…. Je l’ai toujours vu manger comme un goret, pourtant, et même se servir deux fois pour être sûr d’en avoir plus que les autres, mais après les repas, elle évacue le surplus en tournant autour de la table le point fermé et l’insulte à la bouche, avant d’aller pleurer dans sa chambre et revenir parmi les siens pour achever de les épuiser. Quelquefois, son courroux va si loin qu’elle pousse les plus faibles jusqu’à la crise de nerf, et c’est dans ces moments-là qu’elle puise dans la graisse jusqu’à l’os et qu’elle forge sa longévité .
A 14 ans, elle avait déjà tant lassé les trois petites grosses qui lui servaient de sœurs ou de mère qu’on la plaça dans un foyer pour handicapées…. Elle en fut chassée à 17 ans, et quand elle revint à la ferme, au milieu des siens, on lui confia la garde des enfants alentour, mais les sévices qu’elle infligeait à la marmaille arrivèrent bientôt aux oreilles des journalistes de la presse locale et d’une assistante sociale qui somma la famille de ne plus confier d‘enfants à l‘idiote….J’ai croisé un jour un paysan de 50 ans qui la hait encore pour ça, la maigre… De sa vingtième à sa trentième année, elle a traîné en pantoufles de l’étable à la cuisine et de la cuisine au lit, jusqu’au jour ou la mairie de Lyon lui offrit une chambre et un emploi à mi-temps parfaitement inutile à la collectivité…. C’est dans la grande ville qu’elle rencontra la foi, et dans la foulée d’un pèlerinage, un chrétien de gauche aux épaules entrées, un type aussi maigre qu’elle et chauve depuis ses 17 ans….Je ne sais pas s’ils se sont aimés, mais ils se marièrent et firent un enfant laid comme une vache qu’ils gavèrent comme un vitelloni, au point d’en faire cet avocat spécialisé dans les affaires de cloche merle qui a presque déjà fait fortune aujourd‘hui, alors qu’il n’a pas 40 ans.
Après leur mariage, la boiteuse, son chauve et leur petit vécurent chichement sur leurs deux salaires d‘handicapés, mais durant 30 ans, ils retournèrent à la ferme chaque vendredi soir pour se nourrir sur la bête et razzier les légumes du jardin, le congélateur et les billets pourtant soigneusement planqués dans la grange. C’était un spectacle qui amusait tout le village, que leur départ en fanfare, le dimanche soir. Ils avaient un Volvo Break, et sur la remorque qu’elle traînait, le vitelloni était assis sur les victuailles et faisait coucou de la main droite aux paysans, tandis qu’il tenait avec sa main gauche un sandwich aux rillettes qu’il s’était fait avant le départ. Ce gros con est inscrit maintenant au barreau d’une préfecture des Alpes, et ça rassure la petite bourgeoisie locale de voir cet encore jeune homme boudiné dans sa robe noire.
Ils ont rapiné tant et plus qu’il ont pu bâtir une maison sur les terres dont-ils ont hérité, après la mort des parents de la boiteuse… C’était une bâtisse de trois étages, qui vient de flamber comme une torche. On a retrouvé le Chrétien de gauchz calciné, mais la boiteuse est encore en vie. Cruelle ironie du sort, elle se remet du drame dans un hôpital psychiatrique où elle fit quelques séjours, dans sa jeunesse. Moi, je crois que c’est l’avocat boudiné qui a fait le coup. Si vous poussiez la curiosité jusqu’à vous rendre au Palais où il plaide pour scruter sa gueule, vous en concluriez la même chose.
Je ne sais pas vraiment quoi penser de la boiteuse. Elle passe maintenant ces journées à la fenêtre. Derrière ses barreaux, elle fixe le bâtiment d’en face, car c’est dans ces murs qu’elle fut prise jadis par des médecins qui portaient beau à la ville et furent plus tard mis sous terre devant des parterres de petits enfants qui les pleurent encore aujourd’hui.
Elle regarde en face et ne comprend rien. Moi non plus, je ne pense rien de cette histoire, et je me garde comme de la peste de ceux qui s’imaginent avoir la clef de l‘enigme.

J’aime bien cette histoire (il vous fallait un commentaire non ?)
Pas forcément. Les lecteurs d’Ilys ne sont pas des pies.
Vos histoires m’enchantent à chaque fois, mais à le répéter vous allez finir par croire que je vais vous quémander quelque chose.
J’aime aussi, vraiment!
Je ne sais pas si vous connaissez Nicolas Genka… son livre “L’épi-Monstre”… son univers vous transpercerait, XP.
Beau texte…
Merci bien!
Un veritable hommage à Maupassant.