Pour gagner sa vie, mon ami K mettait de très jeunes enfants dans son four.
Quand ils étaient cuits à point, il ressortait les corps, les faisait refroidir dans un torchon et se livrait à des tests consistant à les jeter violement à terre ou commander à son chien de les attaquer comme s’ils étaient de très jeunes repris de justice et que lui était mandaté par le peuple pour faire régner la paix.
Ensuite, il s’attelait à l’implantation des cheveux et au travail de pinceau qui donnait à ses bambins de chaux le teint qui les faisait si fort ressembler à des vrais. Pour finir, il les trépanait pour glisser des puces dans leurs têtes, lesquelles permettraient à leurs futurs propriétaires d’obtenir des réactions d’une variété encore limitée, à savoir sourire, agiter la main, déféquer et pleurer quand leurs mères virtuelles, n’y tenant plus, les gifleraient pour leur apprendre l’hygiène.
K recevait des commandes du monde entier. De chine, pays que la politique de l’enfant unique rendait propice à son business, des hôpitaux psychiatriques et du ministère de la justice qui avait mis en place un audacieux programme de soins palliatifs basé sur une mise à disposition d’enfants virtuels aux pédophiles. Dans les grandes capitales occidentales, il avait une clientèle haut de gamme de femmes overbookées du secteur tertiaire qui n’avaient pas le temps de fonder une famille, mais K faisait sa marge avec quelques must de sa gamme tels qu l’enfant prématuré sous couveuse, l’enfant avant la coupe du cordon, et surtout celui appelé mort subite du nourrisson qu’un grand psychanalyste new-yorkais recommandait aux parents ayant subis ce drame et qui voulaient suivre sa thérapie de résilience.
J’aimais beaucoup K. C’était un garçon attachant, blessé par l‘existence et trahi plus qu’à son tour par les siens. Il vouait presque un culte à Franz, son fils aîné de vingt-cinq ans, mais il ne l’avait plus vu depuis sept ans. Le jeune homme lui avait intenté un procès qu’il avait gagné, ce qui lui avait permis de mettre la main sur la presque totalité des biens de son père. Depuis le départ de Franz, K vivait avec sa mère, mais la vieille était maintenant alitée, transpercée par des sondes, et ses journées se passaient à baver et faire des selles presque liquides et verdâtres que son fils .jetait plusieurs fois par jour dans les toilettes. C’était émouvant, de le voir quitter son atelier toutes affaires cessantes pour courir à l’étage dès que la dame le sonnait et qu’il la voyait agiter sa main dans le visiophone.
Un jour que nous prenions le café, un garçon de huit ans est entré, il nous a embrassé, avant de demander s’il pouvait sortir jouer avec le chien une heure ou deux. Quand je lui est demandé qui c’était, K. m’a regardé d’un air grave et m’a dit que c’était Franz. Je n’ai rien répondu, et quand je suis parti, l’enfant m’a fait un signe de la main et m’a envoyé son ballon dans les jambes, comme il le faisait en effet quelques années plus tôt. Sur le chemin, mon esprit s’est mis a fouiller le passé récent de K pour y trouver les mots sibyllins qu’il aurait pu lâcher sans que je m’y arrête, et j’ai aussi parcouru en pensée la maison de la cave jusqu’au grenier…. Devant la porte de la chambre froide où il entreposait ses créations après la cuisson, il y avait une odeur tenace de rats morts, mais comme à l’instar de tous les visiteurs je n’y allais presque jamais, j’avais oublié ce détail.
Quand je suis retourné le voir quelques jours plus tard, la maison était entourée de policiers, de cameraman et de voisins. Je fus autorisé à entrer. Dans la chambre froide, le cadavre de la vieille était recroquevillé dans un coin, et Franz se pendait à une corde. Il les avait vidé de leurs entrailles, mais c’est un travail de professionnel, et l’odeur venait de ce qu’il avait laissé quelques restes, lesquelles expliquaient l’odeur et la lettre anonyme que la femme de ménage avait envoyé à la police.
Le médecin de l’institut légal m’expliqua que si la mère était morte de sa belle mort, le fils avait été empoisonné, assommé, lardé de coups de couteaux , longuement torturé avant d’être achevé par une balle dans la tête et mis au bout de sa corde. Franz le jeune s’approcha pour voir, l’index posé sur le visage, mais devant le spectacle, il partit d’un énorme sanglot tout en se blottissant dans mes bras. Le médecin s’en saisit alors, enfonça la main dans son crâne, le fracassa et en sortit la puce avant de concasser l’enfant de chaux sous mes yeux. Je n’eu pas le cœur d’aller voir la fausse vieille, mais je vis les containers de merdes et de glaives qu’il injectait dans ses orifices chaque matins pour se faire croire qu’elle existait encore.
K était assis dans le salon, les mains attachés derrière le dos. Nous échangeâmes quelques mots, il me dît qu’il ne regrettait rien, qu’il avait déposé ses brevets à temps et qu’il pourrait mourir en sachant qu’il était un des hommes majeurs du siècle qui vient. Pour finir, il m’a dévisagé d’un air triste et m’a dit que j’avais décidément bien vieilli, qu’il envisageait de me tuer, que mon clone de chaux était déjà dans la cave et que je pouvais le garder, si le cœur m’en disait.
Je ne suis jamais allé le voir en prison, et lui-même ne l’a pas demandé. Nous ne nous connaissions pas et nous ne nous sommes donc jamais aimés. S’il avait eu de l’affection pour Franz quand il avait huit ans, il aurait encore aimé ce petit garçon quand il passa de corps en corps pour demeurer à mesure que tout changeait. K n’avais jamais ressenti de l’amour que pour des êtres qui n’existent pas, des fantômes soris de sa tête, et quand il les serrait très fort, il n’embrassait que la glaise sortie de son ventre.
Je hais cette époque et ceux qui la font, les araignées qui mangent leurs merdes, les photos jaunies, la nostalgie, les dogmes et les vieilles pierres quand on se prosterne devant elles. C’est le manque de cœur qui fait s’accrocher à des rites, arrêter le temps et renoncer au deuil des peaux mortes et des ruines.
Je hais le temps des araignées. Au milieu de mes abeilles, je rêve et j’attend l’heure de leur envol.

Putain qu’est-ce qu’elle est bien cette histoire!
Félicitation, XP.
Vraiment. C’est sincère.
Oui, elle est bien cette histoire. Vous avez même glissé une allusion à Kafka (”Franz” et “K”).
C’est une règle sans exception sur la toile que les blogueurs écrivent des textes longs et importants auxquels il n’est répondu que par le silence ou par quelques lignes banales. Retenez bien cette leçon. Mais je vous encourage à persévérer dans votre effort.
Dans l’esprit de votre histoire :
http://www.m6info.fr/m6info/culture-et-loisirs/exposition–corps-defendus/article.jsp?id=ri2_834635&cid=awl_787239
Ça me fait chier que le gamin de chaux se fasse exploser la gueule aussi brutalement. Ça se trouve, j’suis pas mieux que ces putains d’araignées, et je sais pas si c’est vous faire un compliment de dire que j’ai bien aimé le texte.