Pourquoi des poètes en temps de détresse?
Le 22/04/08 à 14:03 par XP
A la fin de sa vie, Philippe Muray s’agaçait quelque peu de l’accroissement de son audience et de l’arrivée d’un nouveau public qui certes, lui faisait l’honneur d’acheter ses livres, mais qui dans la foulée, lui faisait aussi l’insulte de les lire, et même parfois de les encenser.
C’est qu’il en va des siennes comme de toutes les œuvres d’arts majeures, elle sont faites pour quelques personnes, et je crois qu’une part de la grâce et des dons qu’il faut pour les faire sortir du néant sont indispensables à qui veut les lire ou les contempler. Je parle bien de grâce, et non pas d’intelligence. Il s’agit d’avoir en partage avec les Maîtres une sensibilité qui donne à voir bien plus qu’à comprendre. C‘est de cela dont parlaient Heidegger ou Annah Arendt quand ils plaçaient les poètes sur le même chemin que les philosophes, en précisant que les lumières des uns s‘allumaient quand s‘éteignaient celles des autres.
Philippe Muray à donc été pris par ces lecteurs illégitimes pour un nouveau réactionnaire, le dernier promu de l’école conservatrice et le pourfendeur en chef de la modernité, alors qu’il s’agissait bien sur d’autre chose. Il nous parlait d’une entrée de l’humanité dans une ère nouvelle, glaciale et jubilatoire pour qui prendrait le parti d’en rire, de cette fin de l’Histoire dont il se gardait bien de dire si elle s’est déjà produite ou si l’envie d’y accéder ne faisait qu’hanter les post-modernes et dicter leurs gestes, pour la plus grande joie de ce moqueur d’exception. Ce qu’il dessinait, c’est notre Occident placé depuis toujours sous les signes tutélaires de la dialectique et de la négativité, moulé dans la forme du Récit, lequel s’ interrompt sous nos yeux pour faire place au mouvement perpétuel, à l’histoire sans fin, cette fin de l’histoire que des abrutis ont pris pour une redite des thèses de Fukuyama.
Léon Bloy aussi, a beaucoup trop de lecteurs pour son immense talent. Combien croient qu’il fustige les bourgeois pour leur manque de charité, et qu’au monde de l’argent, il reproche son égoïsme, son matérialisme et la déspiritualisation du monde?
Combien ont vu qu’il les tenait pour des Êtres spirituels par excellence, ces bourgeois, des prophètes qui entassaient dans leurs coffres l’or que l’on trouve dans les yeux du Christ, et que sa mendicité chronique relevait de la quête métaphysique?
Et que dire de ces exécrables lecteurs de Kafka qui voient en lui une sorte de Courteline sous tranxene, de ceux qui se délectent des Fleurs du mal sans déceler qu’il s’agit d’une œuvre d’allégeance aux dogmes cardinaux de l‘Église?
Leurs mots à tous ne sont pas accessibles par la pensée calculante mais par un éclair et l’art d’en être traversé, ce don de naissance dont Rimbaud parlait dans son poète de sept ans. Leur malheur, c’est que leurs visions sont imperméables aux structures mentales des gens de la foule à tel point qu‘ils referment parfois leurs livres comme le couvercle d’un cercueil, satisfaits d’avoir lu des choses qui n‘ont jamais été écrites.
Houellebecq dit de Dantec que leurs forces à tous deux résident dans leurs origines populaires, desquelles il avaient su tirer ce mépris du peuple indispensable aux vrais écrivains. L’Art est une affaire d’Aristocrates, et les œuvres ne sont pas faites pour rassembler mais pour séparer, marquer une distance entre la foule et quelques élus .
C’est par les mots des poètes, aussi, que l’on se souvient de l’avenir. L’incapacité de Soral à faire de la littérature à tout à voir avec l’indigence absolue de ses idées. A l’inverse; Les ouvrages politiques de Dantec et ses romans forment une seule œuvre traversée de bout en bout par le même éclair, Soral le sait, et c’est pour ça qu’il trépigne de rage à la seule évocation de son nom.
Dans sa benne à sociologues, loin des muses qui se refuseront toujours à lui, il n’est pas seulement condamné à penser mal, Soral, mais aussi à ne jamais comprendre un seul mot de ce que raconte Dantec.
Moi, le peuple, je l’aime bien. Je le crois même souvent très lucide, jusqu’à l’heure où il s’entiche d’aller traîner dans les musées et les cafés philos pour, d’un mot, cesser d’être le peuple.
Votre style, XP, est très proche de celui de Soral. Quand Soral est bon, bien-sûr.
@ Xyr
???? Vous êtes sûr? Il lui sera beaucoup pardonné, alors:)
L’hostilité entre MgD et AS ne tient qu’à leurs parcours et capacités respectifs. Soral est un politique qui voulait être écrivain. Dantec est un écrivain qui voulait être politique.
“Dantec est un écrivain qui voulait être politique.”
Mouais… Il n’a jamais fait un geste qui accréditeait cette thèse. Jamais il n’a monté le moindre cercle, et n’a tenté de fédérer personne. Il n’a même pas monté de site internet, puisque le sien n’est pas né de sa propre initiative. Dans sa jeunesse, on ne lui connaît pas le moindre engagement.
Vous imaginez Dantec à la tribune du Sénat?Lol
Pour Soral, c’est sûr. Ca crêve les yeux. Rien que dans sa façon de dire “Soral est un auteur de science-fiction, ça m’intéresse pas, je travaille dans le réel”, on sent bien qu’il dit ça pour assayer de s’en pérsuader. Ca l’intéresse beaucoup, mais il n’a pas accés à ce genre de tournure d’esprit.
@ XP: vous conviendrez néanmoins que la plupart de ses déclarations écrites (que ce soit sur le Kosovo, le référendum européen, etc.) sont presque à 100% politiques. Pour ses interventions télévisées, surtout les plus récentes, il a tendance à privilégier la littérature en effet.
Son exil canadien, son dégoût maintes fois mis en avant de l’état de déliquescence de la France traduisent un certain intérêt pour la chose politique, méta- peut être, mais politique quand même.
Quant à Soral, son arabophilie compulsive (aussi compulsive que son antisémitisme) ne me le rend vraiment pas sympathique.
“Combien ont vu qu’il les tenait pour des Êtres spirituels par excellence, ces bourgeois”
En même temps, Bloy traitait les bourgeois de “cochons”. S’ils sont des êtres spirituels, c’est bien involontairement. En revanche, il identifiait l’argent à la seconde personne de la Trinité. “La Parole est identique à l’Argent et j’ai passé ma vie à chercher l’un et l’autre”, écrit-il dans son Journal. Dantec a bien vu ces choses-là dans l’article qu’il lui consacre.
“En même temps, Bloy traitait les bourgeois de “cochons”. S’ils sont des êtres spirituels, c’est bien involontairement”
Des êtres spirituels inversés, cela va sans dire. Qui cherchaient “l’Argent”, justement. Il faut relire ses “exégèses des lieux communs”, pour comprendre que sa haine du bourgeois était bien d’ordre mataphysique. Mais beaucoup ont vu en Bloy une sorte de Jaurès des bénitiers.
Puisque Restif n’est pas là ;-) est-il permis de dire que Bloy, talent, élans et fulgurances mis à part, a écrit beaucoup de conneries ?
Par ailleurs, si on mettait tout le monde d’accord en disant que ni Soral ni Dantec ne sont des politiques, et qu’aucun d’entre eux n’est NON PLUS un écrivain (peut-être Dantec, à la limite, mais pas très bon) ?
Je pense que Dantec est un immense écrivain avec quelques gros ratés techniques, qui font la joie de ses détracteurs…. Un grand écrivain pas fini. Et puis, son talent l’oblige à défricher des terres inconnues, ce qui fait que parfois, c’est brouillon, mais c’est le prix à payer…
http://lesepeesetlaplume.hautetfort.com/archive/2008/03/09/artefact-de-dantec.html#more
Pour Bloy, qui n’en dit pas…. L’outrance qui fait dire des conneries est aussi celle qui permet des éclairs de genie…
(H)annah Arendt… avec un “H”