There will be grosse farce
Le 21/03/08 à 15:04 par Il sorpasso
SPOILERS INSIDE
J’ai vu there will be blood. C’était lourd, pesant, grotesque et génial. Mais je n’ai compris ce film qu’après, en apprenant que le réalisateur, Paul Thomas Anderson, qui se surnomme lui-même jusque dans le générique, et j’y reviendrai, PTA, était aussi celui de Punch-Drunk Love et de Magnolia. Il faut avoir vu ces deux films pour comprendre. Bon l’histoire, vous la connaissez, un self-made man, Daniel Plainview qui fait fortune dans le pétrole dans l’amérique début du XXeme siècle. Critique parfaite de l’entreprenariat malfaisant dans son essence et des sectes protestantes anglo-saxonnes hystériques, avec la figure du prédicateur manipulateur. Belles métaphores servies sur un plateau d’argent, comme encore cette terre qui saigne le pétrole, comme scarifiée sans relâche, accompagné d’une musique inquiétante, alors que les images restent sobres et belles. Dès le début, presque tout est dit : scène d’ouverture sur des collines arides avec une musique de film d’horreur, crescendo, Daniel qui creuse, se pète une jambe, trouve du pétrole, adopte l’enfant d’un collègue mort, tout ça sans paroles. Puis de nouveau l’image d’ouverture. Métaphore du personnage principal au cœur sec motivé par la haine de tout, qui ne changera pas, quoiqu’il arrive. Mais au-delà de ça, toute l’architecture étrange du film : il n’y aura pas de grande scènes. En fait, de même que dans les deux autres films, PTA refuse la grandiloquence et va “au-delà du film”. Quand je lis des critiques dithyrambiques, qui parlent de “fresque géniale” sur l’amérique, il y a un problème. Même ceux qui démontent le film n’ont rien compris (la palme aux inrock qui arrivent à placer “aridité bling-bling” chapeau !). Les nombreuses métaphores sont parfaitement mises en scène et maîtrisées, mais à chaque fois où on attend un développement grandiose (violence, amour, haine, révélations) PTA fait tout tomber à plat, en surjouant le pathétique qui devient clairement comique. Par exemple, le frère, qui apparait puis disparait, occasion pour le héros d’avouer sa haine des hommes, mais justement ni pour changer, ni pour affronter un double hypothétique. La narration semble interrompue, coupée, bizarrement bâclée aux moments-clés. Pareil pour le fils, utilisé par Daniel Plainview pour séduire les fermiers, à qui il prodigue de la tendresse, mais qu’il abandonne grossièrement. Pas de violents déchirements père-fils. Pareil pour la confrontation avec le prédicateur, dans des scènes comiques quand ils se battent et s’humilient, en jouant de de leur personnages publics (se mettent des baffes) uniquement pour l’argent. Alors qu’on attend les violons et les coups irréversibles. Et puis la fin, dans la riche maison de Daniel, où il crève de solitude et boit, tout le temps effondré ou tirant dans les murs, où il apparait comme un clown. Cette fin tranche avec tout le reste au niveau des décors, jusque là restreints aux forages et baraques en bois. Un film dans le film. Et c’est là que se précise la deuxième interprétation qui explique cette apparente fumisterie. De la même façon que certains personnages secondaires apparaissent puis disparaissent, comme sortis d’autres films et disant “ah, pardon je suis juste là pour la métaphore”, où qu’une insupportable musique oppressante rappelle au spectateur sa présence en temps que spectateur alors qu’il ne se passe rien de grave à l’écran (comme dans Punch-drunk love) et qu’il n’y a pas d’apothéose sanglante. There will blood est une anti-fresque comme il y a des anti-héros de cinéma. Tout ce que le spectateur attend, il le trouve : vous voulez une histoire bien torchée, de la belle métaphore sur l’amérique et l’argent ? vous en aurez ! sauf que, au dernier moment, ces Grandes Emotions de Cinéma tomberont, seront expédiées vite fait en en surajoutant dans le pathos qui devient comique. Le réalisateur frustre volontairement le spectateur (là où d’autres ont vu des ratages sans rien y comprendre), comme un grand peintre qui fait ce qu’on lui demande avec une grande maitrise, et qui insère des éléments incongrus pour voir toute la mondanité inculte du monde l’art en rester quoi. C’est là le deuxième accès, c’est une critique de la fresque cinématographique. C’est une critique du cinéma en temps que moyen d’expression. C’est une critique de ceux qui pensent que le cinéma peut être militant ou puisse changer les choses (à l’inverses des personnages chez PTA qui ne changent pas). C’est un crachat à la gueule des Coppolas, Scorsese, De Palma, qui, avec une grande maitrise, font des films parfait, trop parfait, sur l’amérique et sont encensés pour cela. C’est un crachat au monde bouffi de suffisance d’Hollywood, pas le Hollywood que tout le monde déteste, vulgaire et bling-bling, justement, mais le Hollywood que tout le monde adore, les Scarface, Parrain et autres Taxi Driver, qui, avec leurs grandes scènes où la musique, les répliques, les mimiques d’acteurs, la lumières sont parfaitement coordonnées pour satisfaire l’appétit du consommateur qui se croit cinéphile, qui se croit devant la “parole révélée” devant une œuvre d’art “qui dérange” alors qu’il est vautré dans un fauteuil pendant deux heures et qui voit ce que tout le monde sait déjà. C’est la tentative de PTA de démontrer qu’on apprend rien sur les hommes et l’histoire avec les codes maitrisés de la mise en scène, que le tragique, le vrai, est forcément comique (et aussi clairement individuel, solitaire, irrémédiable). Et là où les autres sonnent faux, parce que voulant sonner comme une vérité qui n’existe pas à travers ses personnages charismatiques, PTA sonne vrai. C’est énervant, on est frustré, on se dit qu’il se fout de notre gueule, on crie “remboursez !”.
Je reprendrai juste deux des scènes finales : le fils se marie et dit qu’il part faire fortune, qu’il aime son père mais qu’il doit se séparer de lui, avec le langage des signes car il est sourd et avec un interprète, et le père qui l’envoie chier de manière ridicule, en lui disant qu’il est orphelin, bâtard, etc : le père, Daniel Plainview c’est PTA, impuissant à communiquer avec le monde (l’handicapé c’est lui, car il ne ment pas, son rejet du monde forcément hypocrite est exposée sans détour) qui renvoie ce fils avec sa gueule de Happy End ou de Tragical End estampillé Oscar, ce cinéma qui se prend très au sérieux alors qu’il n’est que clichés camouflés. Et ensuite, lorsque Plainview fait crier au prédicateur son imposture, le ridiculisant puis le tuant, c’est la tentative de PTA de renvoyer ce cinéma qui prétend parler du monde, apporter des messages, alors qu’il manipule pour l’argent. Ce que tout le monde sait au fond. Ce cinéma d’auteur qui en coulisse, pue le billet vert, la diffusion en multiplexes pour obèses abrutis caressés dans le sens du poil aussi bien que pour le cinéphile à gueule de rat-Télérama (même et surtout celui qui aime Taxi Driver), avec musique à fond et écrans géants, promotion stupide et humiliante. Ce cinéma à la Oliver Stone, faux rebelle vrai ambitieux. Et puis ce titre “There will blood” qui est génialement racoleur finalement (ça va saigner ?) qui apparait en lettre gothiques au générique, véritable pied-de-nez aux sérieux. PTA ne dit pas autre chose dans ses ratages maîtrisés qu’ Arrêtez de croire que le “grand” cinéma raconte autre chose que les salades que vous vous faites sur vous-même et sur le monde, la vérité, si tant est qu’on puisse l’approcher dans un film, sera forcément “représentée” aussi médiocre qu’elle l’est dans la réalité, et ça, ça ne flatte pas les sens ni l’intelligence, ça met mal à l’aise…
Comme Punch-drunk Love, avec ses personnages absurdes et insupportables parce que trop réels, et ses scènes d’amour qui “font pshitt”, à cause de la difficulté des gens à communiquer, comme dans la vraie vie. PTA insinue cela dans TWBB : vous n’allez pas échapper à votre vie pendant deux heures en faisant semblant de vous “cultiver” avec du grand spectacle, regardant des choses qui n’existent pas tout en croyant que ça a existé, tout en vous pensant intelligent, plus intelligent que l’Histoire, par exemple, la vraie, parce que vous la voyez en film.
NB : les minables critiques des quotidiens, souvent estampillés de gauche, sont risibles de prévisibilité, elles adorent évidemment ce film parce qu’il critique l’amérique que ces tartuffes disent sans relâche et sans danger ne pas aimer (l’entrepreneur suant et avide, les masses à moitiés abruties, le mensonge, l’argent, la violence) tout contents de voir leurs propos gâteux mis en scène de si belle manière. Les mêmes qui étaient passés à côté de cette autre amérique qu’ils ne veulent pas voir, celle du matriarcat étouffant, de la petite entreprise sans gloire ni douleurs, si réelle, l’amérique du harcèlement permanent, de la solitude sentimentale, de la manipulation médiatique qu’il y avait dans Punch-Drunk Love et dans Magnolia.

Très jolie critique.
Cette critique m’évoque un ami qui m’expliquait à quel point il aime Haneke, justement parce qu’il se fout ouvertement de la gueule du spectateur (”Il insulte le spectateur” disait-il exactement). Or se savoir insulté par le réalisateur, cela devrait avoir pour effet de “mettre mal à l’aise”, pour rejoindre ce que dit Il sorpasso. Et pourtant pas du tout, cela en devient une jouissance. Oui, MOI, j’ai compris que Haneke m’insulte. Oui, MOI, j’ai compris que Paul Thomas Anderson dresse en filigrane une critique du Holywood bien-pensant que tout le monde encense… Je trouve qu’à partir du moment où l’auteur de cette critique met en avant sa compréhension de la pensée de l’auteur, il est un peu borné de sa part de venir nous pleurnicher un truc du style” ça ne flatte pas les sens ni l’intelligence, ça met mal à l’aise…”. C’est un peu embêtant de s’évertuer à pondre une critique si fouillée d’un film, très intelligente par ailleurs, pour presque finir sur une note de fausse humilité…
Par ailleurs, je ne suis pas sûr que les amateurs de Scarface, du Parrain et autre taxi Driver (on parle là d’un prototype humain qui regarde le film d’action du dimanche soir de TF1 j’imagine…), pour reprendre les trois films cités, se considèrent comme quoique ce soit et encore moins comme des cinéphiles. En gros, ce que je retire au sortir de cette lecture, c’est que “le consommateur vautré dans son fauteuil” risque de regarder un film qu’intrinsèquement, il ne comprendra pas, au même titre que ces imbéciles de critiques de cinéma de ces journaux de gauchistes modérés mais qu’heureusement certains heureux élus, dans un éclair de lucidité, comprendront que finalement nos vies sont tristes. Reste alors à choisir d’avaler les salades que nous pondent des scénaristes afin de mieux faire passer la pilule de notre médiocrité ou opter pour la possibilité moins glamour d’accepter la réalité telle qu’elle est…
@Blueberry
merci
@abstrait
je ne suis pas sûr de bien vous comprendre, je vais tout de même tenter de répondre : je ne me suis pas senti flatté d’avoir compris ce film, parce que sur le coup, je l’ai trouvé insupportable, comme pour Magnolia et Punch-Drunk Love, mais comme j’avais un sentiment de frustration avec des images qui me restaient dans la tête, je me suis concentré un bon coup tout rouge pour saisir d’où venait ce malaise. D’ailleurs je ne suis pas sûr du tout d’avoir bien traduit la pensée de l’auteur. Disons que c’est mettant en perspective avec les deux autres films que je me suis dit : ce n’est possible de de rater ces scènes là, il y a une volonté derrière. Disons, au moins, qu’il y a un style bien particulier qui doit bien traduire un message, consciemment ou pas. En un mot, j’ai plus été forcé d’essayer de comprendre, un peu plus loin que ce que j’en ai lu, pour avoir la paix. Bon j’aurai aussi pu le garder pour moi et nous n’aurions pas cet échange (pardonnez ce vocable démocratique)
Ensuite l’abruti vautré dans un fauteuil c’est moi, comme dirait un sous-Flaubert mégalo, et le cinéphile pédant aussi. Bon, ce que j’essaye de dire c’est qu’il faut se forcer à ne pas avoir une très haute opinion du cinéma, pour garder les pieds sur terre. Que les gens comprennent ou pas un film, je n’en ai rien à taper, à la limite, les premiers à se le dire doivent être les producteurs quand ils lisent un scénario. Que votre ami jouisse de comprendre qu’Haeneke se fout de la gueule des spectateurs, et, donc pas de lui, grand bien lui fasse, mais il faudrait m’expliquer EN QUOI Haneke se fout de la gueule des spectateurs. Sinon, oui, ce sera franchement débile et nihiliste. Ou snob, plutôt. Or je pense avoir été pour la part suffisamment explicite et que si le message de PTA c’est de dire “ne prenez pas le cinéma au sérieux”, libre à vous de le suivre, mais la mise en abîme est stérile, étant donné que, je pense, c’est à partir du moment où ne prend pas le cinéma au sérieux qu’on peut en penser quelque chose de valable.
Pareil pour d’autres choses dans la vie.
@ Sorpasso : vous dites “je ne me suis pas senti flatté d’avoir compris ce film”… Mais êtes-vous sûr de l’avoir compris, en ce sens que votre lecture de ce film serait la seule possible ? J’évoque ici un principe, puisque je ne l’ai pas vu, ce film. J’ai apprécié votre critique, même si vous nous vendez plus une vérité qu’une critique. C’est en cela que votre post me laisse perplexe : vos certitudes quant aux intentions du réalisateur affaiblissent votre vision, pertinente au demeurant, de son oeuvre. Vous avez peut-être raison, dans votre analyse, mais je pense que vous focalisez un peu trop sur les intentions du bonhomme en mettant un peu vite de côté, par exemple, l’eshétique du film (j’ai quand même aperçu quelques extraits !).
Concernant votre conclusion, je ne pense pas que Magnolia explique, mette en scène, les idiomes que vous citez un peu plus haut. Ou alors, c’est raté. Moi, j’ai trouvé Magnolia beaucoup trop long et sans grand intérêt, au fond, hormis le fait qu’il montre la maîtrise de PTA dans la direction d’acteur, ce qui est déjà pas mal. Mais dans ce genre d’exercice “altmanien”, il ne faut pas perdre de vue que si toute expérience de vie conduit l’humain aux mêmes conclusions (c’est un peu l’idée de Magnolia, non ?), il n’est pas nécessaire de multiplier les cas à l’envi, jusqu’à faire douter son spectateur de l’intérêt même de la question posée…
Enfin, bon. Bravo merci quand même pour ce long et intéressant avis !
PS : “un crachat à la gueule des Coppolas…” : pourquoi un “s” : vous pensiez à papa et fifille ? ;-)
J’ai beaucoup aimé Punch-drunk love, et Taxi driver aussi.
Dans Taxi driver, il y a Cybille Shepherd. Jeune. C’est une raison suffisante pour adorer.
C’est toujours le même problème. Quand on s’écoute parler, les autres ne comprennent plus… Sans doute la raison de vos doutes.
Après, pour en revenir à l’affaire PTA, il me semble tout bonnement impossible de traduire la pensée d’un auteur (plus encore sans le connaître personnellement en se basant sur l’interprétatition de trois films), on donc peut dire que votre exercice de style était plutôt réussi. Et puis rien que pour le plaisir du Nota Bene couplé à la conclusion de votre commentaire, tout cela valait le coup. On devrait moins s’écouter…
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