
Ce monde est un fameux bordel. Il semble que plus les mentalités s’uniformisent, plus elles éprouvent le besoin de s’exprimer des manières les plus étranges. Ce qui est presque logique, mais déstabilisant. Je n’aime pas être déstabilisé. Donc après l’ex de cinq ans, me voilà confronté à la non-ex de vingt ans. Dès la réception de la lettre à l’écriture presque calligraphiée, ça sentait le roussi. Non elle n’était pas presque calligraphiée, elle était carrément calligraphiée, mais j’ai hésité avant de me l’avouer. J’étais dans le déni. Il était presque inutile de lire, à ce niveau de présentation, les motivations des rédacteurs sont les mêmes, qu’il s’agisse d’une ancienne camarade d’école avec laquelle je déjeunais à la cantine pendant le primaire ou du représentant de la branche armée d’Al-Quaïda de Trifouilly-les-Oies : me convertir. Gentiment, d’abord, mais avec tout le ton doucereux qui fait pressentir le futur attentat suicide. Quand on vous demande des nouvelles alors qu’on ne s’est pas vu depuis vingt ans avec la même légèreté que si on s’était échangé des cartes de vœux à chaque fin d’année, il n’y a qu’une solution : ne rien faire. Parce qu’une lettre ça n’a l’air de rien, mais ça proclame une chose : je sais où tu habites, suivi d’un ricanement de nain maléfique. Cette lettre est restée sans réponse. Comme prévu, une autre et arrivée. Comme prévu, elle était beaucoup plus directe, une longue déclaration d’amour. Il y avait même un numéro de téléphone. Si ça c’est pas un ultimatum. Dès qu’il y a des chiffres, avec ces filles-là, il faut pas tortiller : c’est un décompte.
J’ai tout de suite su comment elle avait eu mon adresse. Il y a des gens qu’il ne faudrait jamais recroiser. Celles qui font les entremetteuses parce qu’on a refusé de les sauter avant tout. Si les femmes ne sont pas solidaires dans le monde du travail, quand il s’agit de désirs inassouvis c’est l’internationale du harcèlement méthodique.
Alors j’ai pris le problème à bras le corps, comme d’habitude. J’ai fait le mort.
Et puis un soir, alors que je regardais paisiblement Julien Lepers diriger un “quatre à la suite” sur “le mariage dans la littérature”, on a frappé à la porte. J’étais de bonne humeur, alors j’ai ouvert, toujours prêt à aider un inconnu égaré ou une postière à calendriers moches. C’était elle, je l’ai reconnue sans difficultés. Bon, premier problème : elle était tout à fait baisable. Et même très mignonne. Brune de taille moyenne, parfaitement proportionnée, nez fin, lèvres légèrement glossées et yeux de biche noisettes. Elle est nerveuse, parle tout bas, rougie un peu, sourit, n’ose pas croiser mon regard trop longtemps. Je ne la laisse pas trop parler, dis n’avoir reçu qu’une seule lettre (la première donc) pour ne pas l’embarrasser, écris son numéro sur un papier, sans la laisser rentrer, c’est que je suis occupé, lui demande combien de temps elle reste dans le coin, cinq jours ?, lui dis que je l’appelle et qu’on va aller boire un verre sur le ton du bon vieux temps.
Le lendemain je n’y pense pas trop.
Le jour d’après, je me dis qu’elle a tout de même un très joli cul.
Le jour suivant, en relisant la lettre, avec cette faute d’orthographe barrée sur le deuxième paragraphe, pour achever de me convaincre, je me dis qu’elle est bien complètement dingue. Je tergiverse. Et puis, pourquoi pas ? Laissons les choses se faire, abandonnons le froid cynisme. Elle pourrait me plaire. Je pourrai prendre du plaisir à me laisser aimer comme ça sans réfléchir. Et puis, les dingues que j’ai connues m’ont laissé d’excellents souvenirs au pieu. Ce n’est pas rien. Mais je repense aussi à ce film avec Michael Douglas qui trompe sa femme avec Glenn Close qui tombe enceinte et qui finit par buter le lapin du gamin avant de s’attaquer à toute la famille. Mais je n’ai pas de femme, ni de gamins, ni de lapin donc. Ça simplifie. Mais ça ne m’aide pas beaucoup. Je suis pourtant presque sûr qu’Hollywood serait fortement intéressé par mon problème.
C., une autre ex-une vraie celle-là-qui habite loin désormais, m’appelle. J’ai l’habitude de la revoir lorsqu’elle repasse visiter ses parents dans le quartier. Nous ne couchons plus ensemble, mais nous laissons habituellement une délicieuse tension érotique-dont aucun de nous deux n’est dupe- s’installer lorsque allons prendre un verre, toujours au même endroit, toujours un samedi soir, et nous nous confions nos histoires. Ou pas. Ce sujet devrait certainement la passionner.
Elle me coupe littéralement le sifflet : selon elle, je devrais en effet céder à l’inconnu, j’aurais besoin de nouveauté, de changer d’air, j’aurais besoin de sentiments authentiques, d’engagement véritable, d’expériences sincères, sinon je finirai seul, vaguement sollicité par de pauvres femmes mariées en mal d’adultère. Touchons du bois, me dis-je intérieurement. C’est qu’elle semble susceptible, étrangement. Elle n’est pas jalouse, tout de même ? Elle aussi s’amuserait à jouer les entremetteuses, avec moi ? Quelle salope.
Le lendemain, je prends la décision héroïque de ne rien tenter avec la dingue. Soulagé je n’y pense plus.
Le dernier jour du séjour de la folle, ça me turlupine tout de même. Je me convaincs de l’appeler, lorsqu’elle sera repartie, pour la rassurer, et que ce n’est pas elle le problème, que c’est moi et…bordel, comment je vais ficeler ça ? C’est que j’ai des scrupules. Et puis je dois reconnaître qu’il faut tout de même un sacré courage pour faire ce qu’elle a fait… Et…ah ça y est, je délire, non : c’est du délire ! C’est n’importe quoi. Je ne vais pas revenir là-dessus, ça ne tient pas la route. Putain de merde, pas moyen d’avoir la paix ! Il faut être ferme. La vie est dure, can’t always get what you want, tout ça, quoi, elle peut le comprendre, non ? Elle est adulte, non ? Oui, elle vient d’avoir trente ans, oui, c’est une catastrophe, et alors, qu’est-ce que j’y peux ? Parce qu’on a bouffé du hachis Parmentier dans une cantine assourdissante il y a vingt ans, parce que j’avais un charisme de malade et un humour de dingue à dix ans, il y a pas moyen qu’elle m’oublie, c’est ça ? Mais elle a rencontré personne ou quoi ? C’est pas possible ! Il font quoi, les mecs, là où elle est ? Hein ? Si je les avais devant moi, ces tocards, je leur dirais écoutez-moi, bande de nazes, vous la voyez cette voisine, collègue, amie, si vous vous voulez vous la faire, c’est pas compliqué : vous l’emmenez bouffer du hachis Parmentier dans un self et vous faites une imitation pourrie de François Mitterrand ou de Jacques Chirac des années quatre-vingts, et c’est dans la poche ! Vrai ! Pas d’entourloupe ! Sur un plateau !
Sur ce viril sermon, j’oublie l’affaire. Décide de prendre une bonne douche. Et alors que je finis de me déshabiller, qu’est-ce que je vois arriver, par la fenêtre ? La folle. Panique. Instinct de survie. J’ai à peine le temps de me propulser derrière le canapé. J’espère qu’elle ne m’a pas vu. J’essaye de rester immobile et silencieux, difficile après ce bond. Putain de bordel de chiottes. Je suis là, chez moi, adulte à peu près normal et adapté de trente ans tous frais, et je suis étalé en caleçon sur le carrelage froid nez à nez avec les moutons et la poussière de dessous mon canapé. J’ai le cœur qui me bat les tempes dans cette position à la con, et je me pense à ma voiture. Elle a forcément vu la voiture, elle sait que je suis là. Elle frappe à la porte. Long silence. Elle re-frappe. Re-long silence. Je ne l’entends pas s’éloigner sur le gravier. Ça dure une plombe, et je me demande bien qu’est-ce que j’ai fait pour en arriver là. Ma vie est un sketch. C’est un comportement adulte et adapté, ça, Il Sorpasso, hein ? Est-ce que c’est un comportement adulte et adapté de se cacher derrière son canapé quand un autre adulte à peu près normal-sauf avis médical contraire- et probablement adapté vient frapper à ta putain de porte ? Même les témoins de Jehovah tu vas leur ouvrir ! Même ces abrutis de témoins de Jehovah qui arrivent en couple tout habillés de noir et que tu sais qu’il sont barrés de chez barré tu vas leur ouvrir pour leur dire poliment que tu as, simplement, comme n’importe quel citoyen de ce pays, le droit de ne pas être séduit ni intéressé par leurs délires et ils s’en vont tristes comme ils sont venus, et tu peux de regarder fièrement dans le miroir en te disant que tu as un sacré aplomb de leur balancer que tu es papiste, tout de même, hein, quoi, non mais. Alors pourquoi tu te caches derrière ton canapé comme un gosse qui fait littéralement n’importe quoi, qui le sait, mais qui le fait quand même ? Tu peux me le dire ?
Je l’entends qui glisse un truc sous la porte puis qui repart.
J’attends encore une minute. Plus de bruits, c’est bon.
Je soupire un grand coup. Je me relève lentement, mets le nez par dessus ma fabuleuse cachette, scrute, m’approche discrètement de la fenêtre, vérifie qu’elle n’est plus là. Je soupire à nouveau, me détends. Toujours en caleçon, je vais m’ouvrir une bière, je l’ai bien méritée. Je m’assoie sur le fauteuil, sirote un peu, en regardant l’enveloppe au sol devant la porte. Elle fait un pli étrange. Je l’ouvre. A l’intérieur, il y a un préservatif. Pas de lettres, pas de mots, juste une capote Manix. Et je reste là, longtemps, assis sur mon fauteuil, en caleçon, à scruter cette capote dans une main avec ma bière qui perle dans l’autre.
Ce monde est beaucoup, beaucoup trop bordélique pour moi.
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